Cavour à Farini, o octobre
Cavour. — m. 26
402 CAYOUR
pour la réunion de la Toscane et de l'Emilie. 11 demande un vote de confiance dont le ministère a besoin pour être raffermi dans sa politique. Car « un dissentiment profond s'est produit entre le général Garibaldi et le ministère. Ce dissentiment, nous ne l'avions pas provoqué, nous avions fait tout notre possible pour le tenir secret. Quand un écrit public, quand une mission solennelle, en quelque sorte, le révéla, le gouvernement du roi jugea le cas assez grave pour que son devoir fût de demander au Parlement si la scission survenue ne modifiait point le jugement porté peu de mois auparavant sur notre politique ». Le roi n'avait point accepté la démission du cabinet, car « si la couronne fût venue à changer de conseillers à la requête d'un citoyen, elle aurait porté un coup mortel à notre système représentatif». [Bravo.) Le seul moyen de faire cesser le désaccord, c'était de convoquer le Parlement. « Si votre vote nous est contraire, la crise ministérielle s'accomplira, mais en conformité des grands principes constitutionnels ; s'il nous est favorable, il agira sur l'âme généreuse du général Garibaldi. [Bien.) Nous sommes sûrs [avec force) qu'il en croira les représentants de la nation plutôt que ces mauvais citoyens dont le triste travail est de séparer des hommes qui ont énergiquement et longtemps lutté pour la cause nationale. » [Applaudissements.) Quelle est donc la politique du cabinet ? « Des doutes ont été soulevés, des explications demandées sur deux points douloureux et délicats : Rome et Venise. Je pourrais me taire et m 'envelopper dans la raison d'État; mais en ce siècle de publicité, je crois qu'il vaut mieux que les gouvernements et les assemblées manifestent ouvertement leurs vues... Il ne sera opportun ni convenable que nous allions à Rome tant que les troupes françaises l'occuperont... Un homme d'Etat digne de ce nom, doit avoir devant lui certains points
immuables qui soient comme son étoile polaire, qui le guident dans son chemin et dont il ne détache jamais son regard, tout en se réservant le choix de moyens appropriés aux circonstances. Durant les douze dernières années, l'étoile fixe du roi Victor-Emmanuel fut l'idée de l'indépendance nationale ; quelle sera cette étoile, cette idée pour Rome ? C'est que la Ville Eternelle, sur laquelle vingt-cinq siècles ont accumulé toutes les gloires, devienne la splendide capitale du royaume italien. » {Immenses applaudissements .) Ce résultat ne peut être obtenu par l'épée, mais parles « forces morales », par cette conviction que « la liberté est hautement favorable au développement véritable du sentiment religieux,... que l'auguste chef de la religion peut exercer avec plus d'indépendance son sublime office, entouré de l'amour et du respect de vingt-deux millions d'Italiens, que gardé par vingt-cinq mille baïonnettes ». [Applaudissements.)
« J'arrive à Venise. {Profond silence.) La guerre avec l'Autriche serait impossible en ce moment, parce que nous ne sommes pas organisés, parce que l'Europe ne la veut pas. Il ne sera possible de résoudre la question de Venise, qu'en faisant changer l'opinion de l'Europe, en lui démontrant que les Italiens sont capables de se constituer en une nation forte et indépendante, en dissipant cette illusion qu'une réconciliation est possible entre les populations vénitiennes et le pouvoir autrichien : le gouvernement de Vienne y a déjà contribué en revenant, à Venise, au système décompression. Le temps n'est pas loin où la plus grande partie de l'Allemagne témoignera qu'elle ne veut plus être la complice du supplice de Venise ».
Et, pour conclure, Cavour demande à la Chambre un vote unanime d'approbation. « Ce vote sera d'un grand effet aux yeux de l'Europe ; il pourra, avec une autorité incontestée, étouffer dans leur germe ces semences de discorde qui sont
404 CAYOUR
apparues dans les provinces méridionales, et qui risqueraient, si on les laissait se développer, de rendre irréalisable peutêtre l'œuvre la plus grande, la plus merveilleuse qu'il ait été donné à un peuple d'accomplir. »
Cette péroraison fut accueillie par des « salves répétées d'applaudissements » : lorsqu'un chef de gouvernement, appuyé sur d'incontestables succès, adresse aux représentants de la nation des paroles tout ensemble hardies, sages et pleines de splendides promesses, lorsqu'il sollicite, avec une pareille hauteur de vue, l'opinion du pays, il est sûr de son approbation, alors même qu'il lui est impossible de prévoir que ces paroles sont de véritables prophéties. Après avoir adopté une motion de gratitude à l'armée, à la marine, aux volontaires et au général Garibaldi, « qui en secourant avec une magnanime ardeur les populations de la Sicile et de Naples au nom de Victor-Emmanuel a restitué aux Italiens une telle partie de l'Italie », la Chambre approuva le projet de loi par 290 voix contre 6 : même des Garibaldiens fervents, comme Bertani, avaient voté en faveur du gouvernement1. Le Sénat fit pareillement, sur un nouveau discours de Cavour2, par 84 suffrages contre 12.
« Splendide résultat3 », écrivait Cavour, et qui prouvait « l'entraînement * » des Chambres, du pays tout entier. Le discours du 11 octobre suscita une vive émotion dans les capitales étrangères, à Paris spécialement5, comme il
1. Bertani à Grispi, 31 octobre 1860. Palamenghi Crispi, Carteggi politici di F. Crispi, p. 4-5.
2. Cavour à la Chambre, H octobre ; au Sénat, 16 octobre 1860. Artom et Blanc, Discours de Cavour, p. 559 à 586; Lelj, Discorsi scelti di Cavour, p. 235 à 256.