Cavour à Vimercati, 7 avril
4. Valerio, commissaire royal dans les Marches, ayant prononcé à Ancône un discours revendiquant, pour l'Italie, Trieste et le Tyrol méridional, Cavour le pria « d'éviter toute expression » de cette nature (à Valerio, 28 décembre 1860), et une note officielle désavoua le discours du délégué.
Pour l'incorporation de Rome dans la nouvelle Patrie, au contraire, il était engagé depuis plusieurs mois dans les plus délicates et mystérieuses négociations1 : mais ici la question était religieuse plus encore que politique.
Depuis sa vingtième année, depuis les premières influences de Genève2, Gavour n'avait guère modifié son opinion personnelle, sa pensée du fin fond en matière de religion, de relations des Eglises et de l'État. Jaloux de son indépendance spirituelle, repoussant toute tyrannie théologique, il entendait assurer à autrui la liberté qu'il revendiquait pour lui-même. Demeuré dans le catholicisme, s'étant entendu avec un prêtre pour ses dernières prières, il ne pratiquait point, et ses convictions plus philosophiques que religieuses se rapprochaient du déisme rationaliste, si répandu au début du xixe siècle*. Mais le principe même de cette doctrine réside dans la tolérance, et Gavour en était pénétré. Jamais il ne combattra l'Eglise consolatrice et bienfaisante; propriétaire rural, il construit des chapelles à Léri, Albe ou Grinzane ; il secourt les orphelinats des bonnes sœurs de Turin; il charge un prêtre, le P. Jacques, de distribuer ses aumônes; il prend à nombreuses reprises la défense du petit clergé, de l'humble curé de campagne à cent pistoles par an. Mais il s'attaque à l'Eglise dominatrice, sortant de la pieuse mission que lui a dictée son Maître, à ce que, dès 1834, il appelle « le haut
1. La plupart des personnages mêlés à ces négociations ont publié des mémoires justificatifs dont le plus intéressant est celui de Pantaleoni, L'idea italiana nella soppressionne delpotere temporale dei papi (1884). Dès 1872, Bianchi a donné un récit détaillé dans le tome V11I de la Storia documentata, p. 411 et suiv. Depuis lors, les études se sont multipliées; signalons spécialement celle de Gh. Benoist, La formule de Gavour : l'Eglise libre dans l'Etat libre, Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1905.
2. Ruffini, Le origini elvetiche délia formula del Conte di Cavour : libéra Chiesa in libero Stato. Recueil Friedberg, 1908.
3. Supra, t. I, p. 140. Cf. Vera, Cavour et l'Eglise libre dans l'Etat libre, Naples, 1874.
clergé qui prétend avoir la haute main dans l'administration des deniers du pauvre », aux réguliers dont il a, dans ses luttes politiques, senti l'opposition puissante, aux évêques ultramontains qui veulent introduire la politique dans le confessionnal, aux pasteurs impitoyables qui ne pardonnent point aux mourants, non parce qu'ils n'ont point cru au Christ, mais parce qu'ils n'ont point obéi à l'Église. S'il respecte, s'il vénère les prêtres demeurant dans leur sacerdoce, il combat fortement ceux qui prétendent au gouvernement de ce monde. Car il faut « rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu ».
Ainsi prend-il parti au Parlement dans la lutte engagée en 1849 à propos du for ecclésiastique entre « les amis du progrès et les hommes de l'ancien régime1 ». Ministre, il refuse l'incamération des biens ecclésiastiques, mais à condition qu'une plus juste répartition soit faite des revenus entre évêques, curés et desservants. Il n'accepte la présidence du Conseil, qu'à la condition de ne point retirer du Sénat le projet sur le mariage civil. Il soutient Rattazzi dans sa lutte contre les congrégations qui ne se consacrent ni à l'enseignement ni aux soins des malades, et avec une ténacité telle qu'il se retire devant l'opposition du roi; il ne reprend le pouvoir qu'en maintenant le principe de la loi sur les couvents : et il l'emporte, même au Sénat.
Mûrie par l'expérience autant que par la réflexion, sa pensée se précise, mais sur un fond toujours identique. Il n'a aucun goût pour la persécution, mais si des membres du clergé, fussent-ils évêques, archevêques ou cardinaux, violent la loi, refusent d'obéir aux institutions du pays, il provoquera contre eux l'application des lois, quand bien lui-même devrait