Discours du 11 octobre 1860, supra, p. 404 et suiv
plus indépendant, il exercera une action spirituelle beaucoup plus efficace lorsque, ayant renoncé au pouvoir temporel, il aura mis le sceau à la pacification de l'Italie » ; alors la Patrie nouvelle « séparera l'Église de l'État et assurera sur les bases les plus étendues la liberté de l'Église... Ainsi verra-t-on s'accomplir le plus grand acte qui ait été jamais accompli par un peuple : la réconciliation de la papauté avec l'autorité civile, de l'esprit de religion avec les grands principes de la liberté ».
Cavour n'était pas né orateur, il l'était devenu : fiunt oratoires. Dans ces belles paroles, même dans le passage sur l'utilité pour le pape de la suppression du pouvoir temporel, il y avait de la flamme, de l'autorité, une conviction entraînante : le succès en fut considérable. La discussion s'engagea, et, bien que le résultat n'en fût point douteux, Cavour crut nécessaire de reprendre la parole, deux jours après, pour appuyer l'ordre du jour présenté par M. Boncompagni ; et tout ce nouveau discours se résume dans cette invocation au Souverain Pontife : « Saint-Père, le pouvoir temporel n'est plus pour vous une garantie d'indépendance ; renoncez-y, et nous vous donnerons cette liberté que vous avez en vain demandée depuis trois siècles à toutes les grandes puissances catholiques ; cette liberté, vous leur en avez arraché quelques lambeaux dans des concordats qui vous forçaient vousmême à leur concéder des privilèges, que dis-je ! l'usage même des armes spirituelles ; eh bien ! cette liberté que vous n'avez jamais pu obtenir de ces puissances qui se vantaient d'être vos alliées, nous, vos fils dévoués, nous venons vous l'offrir dans toute sa plénitude, nous sommes prêts à proclamer en Italie ce grand principe : l'Église libre dans l'État libre ».
L'Église libre dans l'État libre : cette formule serrée,
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expressive, et comme lapidaire, que Cavour en soit ou non ^inventeur', demeure à jamais attachée à sa politique religieuse et nationale. Sur le moment même, elle enleva son auditoire. L'ordre du jour Boncompagni, qui exprimait une entière approbation à la politique ministérielle, fut approuvé à une immense majorité; il n'y avait de protestations que parmi les outranciers : de droite, peu nombreux, sans influence ; de gauche, singulièrement remuants et acerbes. « Toute la séance n'a été qu'une comédie au Palais Carignan », écrivait un jeune député de la Sicile, Crispi, et il s'indignait qu'on ne voulût « aller à Rome que quand le permettra Louis- Napoléon ». Mais ce n'était là que des critiques isolées; les paroles du premier ministre répondaient à l'opinion presque unanime de tout le royaume.
Le gouvernement, et son chef le tout premier, étaient, à ce début de la première législature du Parlement italien, en présence d'une tâche écrasante : car législation, finances, administration, armée, faites à la taille du Piémont, n'étaient plus à leur place dans une monarchie triplée : il fallait tout réorganiser. Or, l'accord était souvent difficile à réaliser entre des populations si longtemps séparées, différentes de besoins et d'intérêts.
Dans le Midi, la chute de Gaëte et l'exil du roi n'avaient point produit la détente qu'en espéraient les Piémontais; Cavour se plaignait amèrement aux Tuileries que le séjour de François II à Rome y favorisât des menées dangereuses
1. Montalemberl en revendiqua la paternité dans une lettre ouverte à Cavour, publiée en brochure (Lecoffre, 1861). Cpr. Mémoires du duc de Broglie, Revue des Deux Mondes du Ie' novembre 1925, p. 123.
pour les provinces voisines ; des bandes se constituaient, ajoutait-il, sur le domaine du Saint-Siège, auxquelles s'affiliaient des zouaves pontificaux, et qui se rendaient sur le territoire napolitain pour y fomenter une contre-révolution J . M. Thouvenel transmettait ces plaintes à Rome et le cardinal Antonelli répondait que « les troubles qui avaient éclaté dans les Etats napolitains devaient être attribués à toute autre cause qu'à la présence de François II à Rome ou à des manœuvres dont cette ville serait le foyer2 ». Le cabinet de Turin répliquait; le gouvernement pontifical faisait de même. Et cette correspondance pouvait se prolonger de toute éternité, sans ramener l'ordre dans l'ancien royaume. Le brigandage continuait à désoler les campagnes; les fonctionnaires, piémontais ou napolitains, étaient impuissants à le réduire ; et tout le monde était mécontent.
Le prince de Garignan était « usé » après quatre mois de régence, et il parut nécessaire de modifier, une fois encore, la forme du gouvernement napolitain : en mai, le cabinet de Turin décida d'envoyer à Naples le comte Ponza di San Martino pour y instaurer « un système de rigueur et de fermeté3 », et d'entreprendre contre le brigandage une vigoureuse campagne. Cavour était tristement préoccupé « des menées du parti réactionnaire pour susciter de nouvelles insurrections dans les Abruzzes et la Sabine4 ». Dans le délire de ses derniers jours, il disait au roi : « Nos pauvres Napolitains, il en est qui ont du talent, mais il y en a qui sont
1. Cavour à Vimercati, 27 avril, 2 mai : à Rayneval, 1" mai 1861. Dès le mois de février, le duc de Gramont avait « fait donner le conseil » au roi François de ne pas rester à Home. Le Secret de l'Empereur, I, p. 429.
2. Thouvenel à Rayneval, 11 mai; Rayneval à Thouvenel, 17 mai 1861, etc..