‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 329 sur 347 · Castelli, Cavour, Ricordi, p · texte numérisé non relu

Castelli, Cavour, Ricordi, p

2. Télégramme de Cavour probablement à Vimercati, 18 avril 1861. E. Artom, La morte del conte di Cavour dans la Nuova Antologia, 1" mai 1906, p. 129.

Garibaldi alors se leva, son discours à la main : il le voulut lire, s'y perdit, bien que ses voisins lui soufflassent les phrases, laissa tomber son vaste binocle et entra en démêlé avec ses feuillets. Alors, les repoussant d'un geste brusque, il se lança dans une improvisation passionnée. Prenant à partie le président du Conseil, il l'accusa d'avoir fait tout pour compromettre l'expédition des Mille, de n'avoir accepté qu'au dernier moment l'unité italienne à laquelle il avait été si longtemps hostile, de traiter avec iniquité les conquérants du royaume napolitain, déclarant « qu'il lui serait à jamais impossible de serrer la main de l'homme qui avait vendu sa patrie à l'étranger, et de s'allier à un gouvernement dont la main froide et malfaisante essayait de fomenter une guerre fratricide ». A l'extrême gauche et dans les tribunes les applaudissements crépitaient, la majorité parlementaire hurlait, les adversaires échangeaient dans l'hémicycle des injures et des interpellations homériques, le président de l'Assemblée perdait la tête et toute autorité1, et au banc des ministres, Gavour, pâle, le visage bouleversé de douleur et d'indignation, se levait pour engager sa réplique d'une voix frémissante. Enfin Rattazzi se décida à suspendre la séance.

A la reprise, le calme n'était point revenu ; la majorité voulait de Garibaldi une rétractation que le président ne demanda point, et le général termina son discours en sommant le ministère de lui donner des gages de patriotisme. Alors un des meilleurs lieutenants de Garibaldi, Nino Bixio, demanda la parole : en quelques phrases, pleines de bon sens et de droiture, il excusa, — ou désavoua, — les paroles de son chef, plus guerrier qu'orateur, et fit appel à la concorde et à la conciliation : le geste était beau, de ce soldat des

1. Son attitude a été vivement critiquée et on n'a pas manqué de rappeler qu'il était en mauvais termes avec Cavour, si violemment attaqué.

Gavocr. — m. 29

Mille, se jetant une fois encore dans la bataille, mais entre les combattants et pour les apaiser. Il produisit une heureuse détente et Cavour enfin, maîtrisant son émotion, déclara qu'il acceptait cet appel fait au nom de l'entente et de l'oubli : il tenait pour non avenus les outrages de Garibaldi. La discussion fut renvoyée au lendemain et Cavour se retira chez lui, calme en apparence. Mais un ami qui l'accompagnait, Lanza, remarqua son visage livide, son trouble intense1 : la blessure était « fine et profonde »,.

Le surlendemain, Garibaldi prononça quelques paroles qu'on pouvait tenir pour des explications, sinon pour des regrets; et la Chambre vota à la majorité de 194 voix contre 77 une motion déposée par Ricasoli, s'en remettant à la prudence du gouvernement sur l'affectation des officiers et soldats garibaldiens : leur chef s'abstint de voter.

Après une tempête, la mer demeure longtemps agitée : ainsi en fut-il dans le monde politique de l'Italie après l'orage du 18 avril : un général de l'armée sarde, le plus populaire, combattant de toutes les guerres nationales, Cialdini, lança à Garibaldi une lettre de rupture, telle qu'écrite sur un tambour, le soir d'une bataille2. Garibaldi répliqua avec plus de douceur qu'on ne l'en eût cru capable; le bruit n'en courut pas moins d'un duel probable entre les deux généraux. Mais le roi intervint, avec son sens droit et pratique, exprimant le désir, — qui était une volonté, — d'une réconciliation générale : dans un salon du palais, Cavour et Garibaldi eurent une entrevue « qui fut courtoise sans être affectueuse ». Le ministre exposa la politique qu'il comptait suivre à l'égard tant de la France que de l'Autriche; le général accepta ce

1. Lanza, Souvenirs dans Tavallini, La vita e i tempi di G. Lanza, I, p. 270.

2. Cialdini à Garibaldi, 21 avril, et Garibaldi à Cialdini, 22 avril 1861.

programme, mais demanda qu'on fit quelque chose pour l'armée méridionale ; l'autre promit de chercher un moyen d'assurer plus complètement le sort des officiers. Ils se séparèrent « sinon amis, du moins sans irritation aucune1 ». Ils ne s'étaient point donné la main. Ils ne se revirent jamais.

Garibaldi quitta Turin peu après, et, ayant rendu quelques visites en province, rejoignit son nid d'aigle à Caprera. Plusieurs lettres s'échangèrent encore entre les deux hommes2, qui établissent à quel point le brave général pardonnait et môme oubliait les injures qu'il avait proférées. De cette aventure, Cavour gardait un souvenir amer, douloureux.

La session parlementaire continuait, avec des séances longues et remplies où Cavour devait sans cesse intervenir. Depuis des mois, le gouvernement examinait, étudiait, reprenait l'importante question de la réforme administrative du royaume; Faiïni, alors qu'il était ministre de l'Intérieur, avait élaboré un plan de décentralisation qui répondait entièrement aux idées de son chef. « Nos théories sur l'État, écrivait Cavour un peu plus tard3, ne comportent pas la tyrannie d'une Capitale sur les provinces, ni la création d'une cour bureaucratique qui soumet tous les membres et toutes les fractions du royaume à la suprématie d'un centre artificiel, contre qui lutteront toujours les traditions et les habitudes de l'Italie non moins que sa conformation géographique1. » Minghetti, successeur de Farini, reprit le projet, mais la rédaction en était difficile, et « vingt fois sur le métier il remit son

1. Cavour à Vimercati, -7 avril 1861. Cf. Garibaldi à Guerzoni, 29 avril 1861. Guerzoni, Garibaldi, IL 270.

■2. Lutte correspondance dans Chiala et dans Sforza, Sel primo Centenario délia nascila di Cavour, p. 31.

o. Cavour à Cordero di Montezemolo, 1S janvier 1861

ouvrage1 ». A la fin de mai, Gavour espérait que la Chambre pourrait voter, avant sa séparation, « au moins les articles les plus essentiels2».

D'autres propositions étaient soumises au Parlement, sur le développement de la marine de guerre, sur un emprunt de 500 millions de lires, sur le budget, sans compter les interpellations dont la plus pénible fut dirigée par Ricciardi sur « les conditions des provinces napolitaines », un des gros soucis du premier ministre.

En même temps que le président du Conseil bataillait à la Chambre, il suivait les négociations les plus délicates. La proclamation du royaume d'Italie avait été accueillie à l'étranger de manières diverses. L'Angleterre avait envoyé presque immédiatement sa reconnaissance officielle, le chef du cabinet, Palmerston, étant « italianissimes » et le ministre des Affaires étrangères, lord John Russell, se « réjouissant cordialement de la formation du nouveau royaume4 ». Aussi promptement arriva l'adhésion de la Suisse. Les petites puissances du Nord se montraient favorables et Cavour leur envoyait un plénipotentiaire extraordinaire, Torreara, pour leur notifier le nouvel état de choses diplomatiques et recevoir leur reconnaissance. La Prusse était en coquetterie réglée avec la cour de Turin; le général La Marmora, envové en

1. Cavour à E James, 29 novembre; à Gassinis, 8 décembre 1860; à Minghetti, février 1861, etc. ; projet Minghetti avec les observations de Cavour, dans Chiala, Lettere, IV, p. 237 sq.

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