Cavour à Vimercati, 27 avril lSfil
3. Cavour à Pantaleoni, 21, 23, 27 mai 1861. Pantaleoni, L'idea italiana, p. 99.
de donner à Victor-Emmanuel, avec le titre de Vicaire temporel du Saint-Siège, le gouvernement des États du pape, et Rome pour capitale de l'Italie; en échange de la « province des Romagnes », le roi céderait au pape la Sardaigne en toute souveraineté1. Ce dessein ne plut point et fut abandonné. Il résulte de la correspondance de Gavour que jusqu'à la fin de mai on s'en tint au projet d'avril, modifié sur sa propre demande, et tout le mois durant on négocie sur ses amendements. Gavour croit désormais au succès. Le 3 mai, il écrit au prince de Carignan : « Il serait possible que dans le courant du mois, l'empereur se décidât à nous reconnaître2. » Le 15, il parle de la signature prochaine comme d'un fait certain3. Vers la fin du mois, il se préoccupe de préparer l'opinion publique, de gagner ses adversaires. Il fait venir le général Tùrr, lui annonce qu'il « est en train d'accomplir un acte qui le rendra le plus impopulaire de l'Italie », et il lui révèle l'essentiel de la convention : la France retirant ses troupes de Rome, l'Italie gardant la frontière papale pour empêcher que la franchisse la Révolution. Dès le traité conclu, il demandera à Tùrr d'aller voir Garibaldi pour lui faire comprendre l'impérieuse nécessité de subir cette convention1. Déjà les deux souverains ont convenu de faire précéder la convention d'une correspondance personnelle, relative à la reconnaissance du nouveau royaume, et ils se sont communiqué leurs projets de lettres5. Enfin le roi a écrit de sa
1. Rases d'un arrangement à conclure, sous la médiation de l'empereur des Français, «entre le pape et le roi d'Italie». 11 ne paraît pas qu'aucune suite ait jamais été donnée à ce projet.
2. Cavour au prince de Carignan, 3 mai 1861. o. Cavour à Vimercati, 15 mai 1861.
4. Lettre du général Tiirr au Journal des Débats, n° du 31 mai 1878. Chiala. VI, p. 702, n. 1. o. Cavour à Vimercati, 27 mai 1861.
main une longue missive, évidemment inspirée par Cavour et qui part le 27 mai 1861 : « Monsieur mon frère, y est-il écrit, quelque pénible que fût pour moi l'interruption diplomatique entre nos deux gouvernements, je n'ai pas cru devoir m'adresser plus tôt à Votre Majesté pour la prier de reconnaître le nouveau royaume d'Italie... J'ai apprécié les graves et puissants motifs qui ont déterminé Votre Majesté à protester en quelque sorte contre une politique qui s'éloignait de la ligne que Votre Majesté jugeait plus conforme aux intérêts de l'Italie et de l'Europe .. Je ne me suis pas dissimulé que la conduite de mon gouvernement étant peu conforme aux traditions diplomatiques, soulèverait bien des doutes et que l'on pourrait se méprendre sur les motifs qui l'avaient inspirée... Une grande transformation politique qu'une force irrésistible, le sentiment national, préparait depuis longtemps, s'est accomplie sans que les principes de l'ordre social aient été ébranlés... » Les populations ont voté, le gouvernement a rétabli partout l'ordre et la sécurité. « Néanmoins, un sentiment d'inquiétude et de regret existe dans le cœur de la nation. Il est dû à l'état de nos relations avec la France. Les Italiens ne peuvent s'habituer à l'idée de ne pas considérer comme leur meilleur appui Votre Majesté qui a eu une si grande part à leur régénération, à ne pas regarder les Français comme des frères avec lesquels ils sont appelés à concourir au développement des grands principes de la civilisation moderne. Votre Majesté peut faire cesser cette pénible situation. C'est dans ce but que je viens faire appel encore une fois à la haute et généreuse bienveillance de Votre Majesté. »
La lettre envoyée, Cavour attend la réponse avec une anxiété que la maladie transformera en obsession. Le 31 mai, déjà très souffrant, il s'en entretient avec ses plus intimes
collaborateurs, Nigra et Artom; il télégraphie à Yimereati. Bientôt il n'est plus maître de ses paroles, mais, dans son délire, sans cesse il parle de la réponse que doit apporter Vimercati, demandant au roi : « Votre Majesté n'a-t-elle pas reçu de Paris la lettre qu'elle attendait? * ». Le lendemain, il n'était plus. Il n'avait point connu la décision de l'empereur, que, dix jours après, Thouvenel envoyait, favorable2.
Dans la Rome antique, l'habitude était de mettre dans le tombeau d'un héros, entre ses bras rigides, son arme préférée. Ainsi sur le cercueil de Gavour, la France déposait cet acte, ambition de ses dernières pensées : la reconnaissance du rovaume d'Italie.
Jamais Cavour n'avait été aussi complètement en possession de sa pensée et de ses infinies ressources; il vivait sous pression intellectuelle, la volonté ayant dompté les faiblesses du corps. Mais la nature a ses revanches et frappe brutalement ceux qui ont dérobé le feu sacré3.
Toujours au travail, il ne pratiquait aucun exercice de réconfort ou de distraction; son activité n'était que d'esprit.
1. Récit de la marquise Alfieri, De La Rive, loc. cit., p. 326, 328.
2. Thouvenel à Rayneval. 15 juin 18t>l. Documents diplomatiques, 1861, p. 3. La lettre faisait des réserves sur la question du pouvoir temporel, et annonçait le maintien des troupes françaises à Rome.
3. Il existe sur les derniers moments de Cavour, sur ses paroles suprêmes, bien des légendes. Je m'en tiens aux récits, d'ailleurs à peu près concordants, de ceux qui Tont assisté, notamment la marquise Alfieri, sa nièce (De La Rive, Le comte de Cavour. p. 318 et suiv.); Artom, son secrétaire particulier (lettre à la comtesse d'Agoult, Nuova Antologia, 1" mai 1906) ; Castelli, son ami (Il conte di Cavour, p. 93 et suiv.); E. d'Azeglio (Recueil Manno. 1, 223), d'ideville (Journal, p. 189 et suiv.); Farini (lettre écrite au lendemain de la mort de Gavour); le P. Jacques (Mazziotti, Le comte de Cavour et son confesseur, trad. Weil).
Depuis une année, depuis les voyages à Florence et à Bologne, il n'avait quitté Turin que pour deux ou trois journées passées à Léri. Certes, il vivait dans un milieu tendre et soucieux de sa santé, car ce Titan politique était aimé de tous ceux qui l'approchaient, un frère qui était son conseil dans les affaires ecclésiastiques, une famille qui le chérissait, des collaborateurs devenus ses amis dévoués, et cette affection s'étendait à la ville entière où, à sa vue, le moindre boutiquier murmurait avec une douce familiarité : « Papa Camillo ». Mais il passait dans cette atmosphère de sympathie, la pensée tendue, dissimulant sous un sourire aimable ses constantes préoccupations. Ne rentrant à la casa Cavour que vers minuit, consacrant encore quelques heures à ses réflexions solitaires, il était debout à six heures du matin, n'ayant dérobé à son travail que peu d'heures d'un sommeil traversé de ses tenaces combinaisons.
Longtemps il avait joui d'une santé de fer; mais, à un tel régime son tempérament s'était usé. En décembre, il avait eu un premier avertissement, on avait dû le saigner à deux reprises1, seul remède que connût son médecin; sitôt remis, il avait repris son œuvre, « sa tâche plus laborieuse et plus pénible que par le passé2 », déclinant tout conseil de repos ou de voyage. Ses relations étaient délicates avec le roi, qui reconnaissait son génie mais supportait difficilement son autorité, pénibles avec Rattazzi et le tiers parti, qui voulaient leur place au pouvoir : tous, il ne les ralliait que par les succès de sa politique, souple et puissante. La douloureuse journée du 18 avril, les invectives de Garibaldi et de l'extrême gauche, lui avaient porté un coup dont il ne se remit point : ses intimes avaient remarqué en lui une nervosité, une émotivité