Gramont à Walewski, 22 juillet
par des entretiens diplomatiques et des congrès autour d'un tapis vert; la guerre seule forgerait l'Italie nouvelle. Il fallait donc la préparer dans tous ses moyens : l'armée, — et La Marmora remettait de l'ordre dans les corps disloqués par l'expédition d'Orient; les forteresses, — et les travaux d'Alexandrie étaient vivement poussés, avec deux ailes à Casale et Valenza sur le Pô, en même temps que l'arsenal s'installait à la Spezzia; les finances, — et l'équilibre était rétabli dans le budget ; la propagande enfin, — et la Société Nationale, conseillée, poussée par le Président sarde, étendait dans la péninsule entière une vivace ramification.
Avec les puissances étrangères, les difficultés étaient sans cesse renaissantes, et, comme le disait Manin, « Cavour n'était pas sur un lit de roses » ; car si l'inimitié avec l'Autriche était voulue et soigneusement entretenue, l'attitude revêche de l'Angleterre était pleine de menaces ; la bienveillance de la Russie était flatteuse, mais stérile ; les États italiens étaient tous hostiles ; restait la grande alliée, la France, ou plutôt le puissant ami, Napoléon, qu'il s'agissait de mener lentement à l'action finale, par une conduite prudente, une pression de tous les instants, en le flattant, le persuadant, le rassurant. La fin des difficultés intérieures devait permettre cette œuvre de tous les jours.
A ce moment un coup imprévu et brutal est subitement porté à la politique de Cavour, qui devait normalement l'abattre, mais par un heureux destin servit merveilleusement à sa fortune.
CHAPIT.RE II
I. L'attentat Orsini. — La soirée du 14 janvier 1858. L'arrestation des assassins. Orsini, ses complices; les préparatifs. — Colère à Paris : mesures de réaction.
II. Mesures imposées. — Les craintes de Cavour. Lettre à La Tour d'Auvergne. — Les représentations de la France. Embarras du gouvernement sarde : politique de Cavour; la réforme de la police; les mesures concernant les émigrés, la presse, Ultalia del Popolo et sa fin, l'acquittement de la Ragione, dépôt d'un projet de loi sur les délits politiques.
III. Le procès Orsini et ses suites. — L'instruction, l'audience, attitude d'Orsini, plaidoirie de J. Favre : la lettre à l'empereur ; raisons de sa lecture. Effet en Italie : embarras de Cavour. Exécution d'Orsini. Sa nouvelle lettre à l'empereur. — Envoi de la lettre à Cavour; publication dans la Gazette piémontaise ; effet en Italie.
IV. Luttes parlementaires. — Le projet de loi sur la presse. Mauvais accueil du pays et de la Chambre ; la commission ; les débats parlementaires; grand discours de Cavour : retentissement en Italie et à l'étranger. Le vote. — Désarroi financier : la discussion d'un nouvel emprunt. Clôture de la session.
V. Les évolutioxs de Napoléon III. — Ressentiment de l'empereur. Fâcheuse réception du général délia Rocca; colère du roi; une vive correspondance; le ton s'adoucit. — Les arguments du Piémont; les pensées de Napoléon III. — Le prince Napoléon. Bixio et la première idée du mariage. Nigra à Paris et le Dr Conneau à Turin : l'invitation. — L'annonce d'un voyage en Suisse.
VI. Plombières. — Départ de Turin. En Savoie et à Genève. Arrivée à Plombières. Les deux entretiens du 21 juillet. Alliance politique et alliance matrimoniale. Importance du pacte. — Voyage à Bade et en Suisse. Retour à Turin. — Impressions en Europe.
Vil. Les cours étrangères. — Difficultés avec la cour de Naples : la restitution du Cagliari; avec la cour de Rome, l'affaire Mortara. La nonchalance du grand-duc de Toscane. Les duchés. Le royaume lombard-vénitien, l'archiduc Maximilien. — L'activité de la Société nationale; Klapka, Garibaldi. — La Russie; l'Angleterre; l'Allemagne; le prince-régent de Prusse et sa nouvelle politique.
Mil. Les suites de Plombières. — Le projet de mariage. Hésitations de la princesse Clotilde ; mission Nigra; décision de la jeune fille. — Le projet d'alliance : négociations secrètes et directes, les desseins du roi et de Gavour; les « moyens » : l'insurrection de Massa-Carrare; la réponse de Napoléon; les concessions douanières de l'Autriche au duché de Modane et le traité austro-sarde, embarras du quai d'Orsay, attitude courtoise de l'Autriche. — Bruits de guerre; allusions de la presse parisienne; démenti du Moniteur. — L'orage monte.
Le 14 janvier 1858 l, une représentation de gala était organisée à l'Opéra de Paris au bénéfice d'un acteur vieilli. Comme les journaux avaient annoncé que « LL. MM. honoreraient cette solennité artistique de leur auguste présence », la foule s'était massée devant la porte réservée pour assister à leur arrivée, tandis que les spectateurs remplissaient le théâtre. A huit heures et demie, les voitures de la cour, accompagnées des lanciers de service, tournèrent le coin du boulevard pour remonter la rue Le Peletier. Au moment où elles s'arrêtaient devant le péristyle, trois sèches détonations retentirent, coup sur coup, toutes lumières éteintes par l'explosion. Dans l'obscurité, s'élevaient les plaintes des blessés, les cris de frayeur, le tumulte des assistants en fuite. Du carrosse impérial descendirent, indemnes de toute blessure,
1. Sur l'attentat Orsini, voir le récit très complet de M. de La Gorce, Histoire du Second Empire, t. II, p. 212 et suiv. ; Taxile Delord, Second Empire, t. II, p. 375 et suiv., les journaux du tomps et les débats de la ^our d'assises.
l'empereur, flegmatique à son habitude, mais pâle, sombre, soucieux, et l'impératrice, la tête haute, de fière contenance; aux acclamations de l'assistance, ils entrèrent dans la salle ruisselante de lumières. Dans la rue obscure gisaient quatre morts, quatre mourants, une centaine de blessés.
Le hasard, qui est le meilleur indicateur de la police, avait amené, dès avant les explosions, l'arrestation d'un Italien, Pieri, nanti d'une bombe ; sur sa dénonciation on parvint à retrouver les auteurs de l'attentat, Orsini, Rudio, Gomez; un complice, Bernard, fut arrêté peu après à Londres1.
Orsini, l'auteur principal, l'organisateur de ce carnage, avait à trente-neuf ans un long passé d'aventures et d'héroïsme sombre2. Né dans les États Romains, il avait eu, fort jeune, des démêlés avec la police pontificale ; condamné à la détention perpétuelle pour crime politique, il avait bénéficié de l'amnistie édictée par Pie IX en 1846, et, dès le début de la révolution de 1848 avait déployé dans le parti extrémiste une ardeur infatigable ; membre de l'Assemblée constituante de Rome, il avait exercé les fonctions de commissaire de la République à Ancône, et, à la réaction qui suivit la prise de Rome, plongea dans l'ombre. « Homme créé pour conspirer», disait le procureur général, Chaix d'Est Ange à la cour d'assises, « ardent et formidable conspirateur», a écrit un historien d'opinions point timorées 3 , Orsini avait pris part à toutes les sourdes menées de Mazzini dans les Romagnes, les duchés et les provinces autrichiennes, d'ailleurs courageux, payant de sa personne, séduisant par sa belle allure, son aisance, son audace.