Luzio, Felice Orsini, p
seur toscan devenu conspirateur quasi de profession, Gomez, domestique napolitain d'intelligence vague, de Rudio, noble vénitien conduit par la misère aux pires aventures ; un docteur français, réfugié à Londres, Bernard, prêta le concours de ses conseils et de ses relations en Angleterre; peut-être un cinquième complice demeura-t-il dans l'anonymat, car toute affaire de ce genre comporte l'individu X, dont l'information n'a pu établir ni l'identité ni la part de responsabilité1.
Orsini fit construire six bombes2, en expédia cinq sur le continent, emporta dans sa poche du fulminate de mercure, retrouva ses acolytes à Paris, et le 14 janvier tous firent leur œuvre de mort. Cet homme qui se posait en justicier, ne s'était point arrêté à la pensée que pour « supprimer un tyran » — ou le manquer — , il sacrifiait d'innocentes victimes ; il n'avait point réfléchi que l'assassinat engendre la réaction politique, qu'à Napoléon mort eût succédé une régence vouée à un système d'autoritarisme clérical ou une période troublée, rendant la France aussi incapable d'action extérieure que sous la République de 1848, et que Napoléon rescapé serait porté à suivre ses conseillers à poigne et gourdin plutôt qu'à se précipiter affectueusement vers les porteurs de bombes et de stylets. Dans son âme exhaltée et tortueuse, Orsini ne vit dans son crime qu'un piédestal pour lui-même et un moyen de salut pour son Italie aimée. Ironie du destin : il eut pour piédestal l'échafaud ; et son crime profita à sa patrie.
L'attentat déchaîna en France un souffle de colère, de terreur et de folie. On aurait dû prévoir le crime, pourtant, et
d. Cinquante ans après, Rudio, réfugié à San Francisco, a déclaré que Crispi était rue Le Peletier, au courant du complot. Cette révélation, publiée par le journal // Resto di Carlino, 10 août 1908, ne peut être accueillie que sous toutes réserves.
2. Trois furent lancées et firent explosion : une fut retrouvée sur Pieri et une autre sur le sol ; de la sixième, l'histoire n'a pu être connue.
peut-être l'empêcher : de Londres comme de Turin1, des avertissements étaient venus, que la vie de l'empereur était en danger; la physionomie si caractéristique d'Orsini était connue de toutes les polices européennes, et Pieri était recherché par la Sûreté. La prévoyance avait manqué, la mesure fit défaut. Les hommes de 1851, — « les bonnets à poil », disait-on, — se firent exigeants ; les discours et les adresses se multiplièrent, réclamant des mesures extraordinaires, protestant contre l'asile donné aux assassins politiques en Angleterre, en Belgique et en Piémont; et le cabinet les fît insérer au Moniteur Unioersel, comme pour leur donner une approbation officielle. On exploita l'attentat contre la politique parlementaire de Londres, de Bruxelles et de Turin, en faveur d'une action forte qui rassurât les bons et fît trembler les méchants. De cet état de « surexcitation et de haine 2 » provinrent la nomination du général Espinasse au ministère de l'Intérieur, la division de la France en cinq commandements militaires, la loi de sûreté générale et les représentations adressées aux pays de liberté.
Dès la première nouvelle de l'attentat, Gavour avait compris quel terrible danger menaçait ses grands desseins. « Pourvu que ce ne soient pas des Italiens », s'était-il écrié3. Après les
1. Dès le 3 juillet, Gramont avisait son ministre « d'un plan général dont une des bases générales est un attentat contre les jours de l'Empereur; il est absolument indispensable que des précautions extraordinaires soient prises contre les assassins », et La Tour d'Auvergne renouvelait cet avertissement le 3 novembre 1857.
2. Hùbner, Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris, II, 111.