Cavour au général délia Rocca, février
3. Cavour à Villamarina, 25 janvier; à Rattazzi, 26 janvier; à Michaud, consul-général à Genève, 31 janvier 1858.
4. La Tour d'Auvergne à Walewski, 27 janvier 1858, télégramme chiffré.
reconnaissance qu'il éprouve pour la Providence qui a su préserver des jours si précieux pour le bonheur de la France et le repos de l'Europe. Le pays tout entier partagera, j'en suis sûr, les sentiments que je viens de vous exprimer, car tous les jours il apprécie davantage les bienfaits de l'alliance de nos deux souverains et ressent pour l'auguste Empereur une plus grande vénération et une plus sincère sympathie1. » Il annonçait au diplomate français qu'un aide de camp, le général délia Rocca, se rendait à Paris porteur d'une lettre du roi félicitant l'empereur d'avoir échappé à la mort. Un journal d'extrême gauche, La Ragiofie, ayant publié un article d'apologie sur Orsini, il le faisait saisir et poursuivre en cour d'assises. Et il attendait.
Son attente ne fut pas longue. Le 25 janvier, le prince de La Tour d'Auvergne se présentait au cabinet du ministre el lui donnait la lecture d'une dépêche du comte Walewski où la correction de la forme ne dissimulait pas la sévérité du fond. « Jamais les gouvernements, y était-il écrit, n'ont mieux apprécié qu'en ce moment la solidarité qui les unit, ni plus hautement déclaré combien le maintien de l'ordre en France importe aux intérêts généraux. C'est au nom de cette solidarité que le gouvernement de l'empereur se croit autorisé à réclamer le concours du cabinet de Turin pour conjurer les dangers dont le dernier attentat vient de montrer l'étendue. » Cette démarche n'est pas la première et les événements de Gênes ont justifié ces appréhensions du cabinet français. « Il serait regrettable que les États sardes, et en particulier la ville de Gênes, continuassent d'offrir un abri aux ennemis de la société européenne, et que le chef principal de ces hommes pervers, Mazzini, pût venir impunément dans cette ville,
1. Du 15 janvier 1858, copie expédiée le jour même à Walewski.
comme il l'a fait tant de fois et en ce moment même, réchauffer le zèle de ses adeptes. » D'autre part, « le cabinet de Turin... portera en même temps sa sollicitude sur le criminel abus que certains journaux font de la liberté de la presse dans les États sardes. Il en est un surtout, Lltalia ciel Popolo, dont l'existence paraît un continuel outrage à la conscience publique... Cette feuille est l'organe de Mazzini et il a coutume d'y publier les manifestes qui préparent ses conspirations ou qui en font l'apologie... » De là, la « nécessité d'aviser aux moyens de supprimer cette feuille... ». Sous les formes polies de la diplomatie, les « j'en suis convaincu », « nous avons confiance », perçait une nette et double mise en demeure : expulser les réfugiés politiques et museler la presse, en commençant par supprimer LItalia ciel Popolo, quitte à modifier la législation s'il était nécessaire '.
Pour Cavour, où était le devoir? Résister à cette injonction (et les répliques étaient nombreuses à y donner), c'était briser net l'alliance avec la France et compromettre définitivevement les grandes espérances. — Y céder, c'était renier un passé et une pensée de libéralisme, perdre la confiance du pays et du Parlement, renoncer au pouvoir et aux desseins lentement préparés. L'habile homme comprit que le remède était dans l'atermoiement : gagner du temps, pour que l'émution première se calmât; accorder ce qu'il était possible de donner sans affecter l'honneur du pays et sans que l'opinion publique se cabrât; atteindre l'empereur directement2, en traitant avec ses représentants par voie de conversation et sans répondre par écrit à la dépêche du 22 janvier. Tel fut le travail d'un mois.
1. Walewski à La Tour d'Auvergne, 22 janvier 1838. Dépèche déjà reproduite par Chiala, VI, p. 661 et suiv.