‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 53 sur 347 · Luzio, Felice Orsini, p · texte numérisé non relu

Luzio, Felice Orsini, p

L' « incident », nécessaire en une telle affaire, se produisit pendant la plaidoirie de Jules Favre1. Avec sa prestigieuse éloquence, coupée parfois d'un hoquet tragique, le grand avocat venait d'exposer qu'il parlait « non pour présenter une inutile défense, non pour glorifier (Orsini), mais pour essayer de faire luire sur son âme immortelle qui va retourner au sein de Dieu, un rayon de cette vérité qui peut protéger sa mémoire contre des accusations imméritées » ; il avait retracé le passé riche en aventures du révolutionnaire et expliqué les mobiles de « l'horrible entreprise » ; alors il annonça que, du fond de son cachot Orsini avait adressé un écrit à l'empereur et, qu'il allait le lire, « après en avoir obtenu la permission de celui-là même à qui (cet écrit) avait été adressé » . Il prit un temps, dans ce grand silence de la cour d'assises où les cœurs cessent de battre, et lut : « . .. Près de la fin de ma carrière, je veux néanmoins tenter un dernier effort pour venir en aide à l'Italie, dont l'indépendance m'a fait jusqu'à ce jour braver tous les périls, aller au-devant de tous les sacrifices. Elle fut l'objet constant de mes affections, et c'est cette dernière pensée que je veux déposer dans les dernières paroles que j'adresse à Votre Majesté.

« Pour maintenir l'équilibre actuel de l'Europe, il faut rendre l'Italie indépendante, ou resserrer les chaînes sous lesquelles l'Autriche la tient en esclavage. Demandé-je pour sa délivrance que le sang des Français soit répandu pour les Italiens? non; je ne vais pas jusque-là. L'Italie demande que la France n'intervienne pas contre elle, elle demande que la France ne permette pas à l'Allemagne d'appuyer l'Autriche

1. J. Favre, Plaidoyers politiques et judiciaires, I, p. 580 et suiv. La lettre d'Orsini est datée de Mazas, 11 février 18D8. D*après M. Paléologue, loc. cit.. p. 143, elle a été provoquée par Piétri, rédigée par Jules Favre, traduite en italien et « accentuéu » par Orsini.

dans les luttes qui peut-être vont bientôt s'engager... Que Votre Majesté se rappelle que les Italiens, au milieu desquels était mon père, versèrent avec joie leur sang pour Napoléon le Grand, partout où il lui plut de les conduire; qu'elle se rappelle qu'ils lui furent fidèles jusqu'à sa chute; qu'elle se rappelle que, tant que l'Italie ne sera pas indépendante, la tranquillité de l'Europe et celle de Votre Majesté ne seront qu'une chimère; que Votre Majesté ne repousse pas le vœu suprême d'un patriote sur les marches de l'échafaud, qu'elle délivre ma patrie, et les bénédictions de 25 millions de citoyens la suivront dans la postérité. »

Peu d'heures après, le verdict était rendu, Orsini, Pieri, de Rudio, condamnés à mort, Gomez aux travaux forcés à perpétuité. Le lendemain, le Moniteur Universel, en rendant compte des débats, publiait in extenso la lettre d'Orsini.

Comment, dans ce temps de censure catégorique, la lettre avait-elle été lue en cour d'assises, publiée au journal officiel de l'Empire? Adressée au souverain, elle n'avait pas pu être retenue par le greffe de la prison, et ce fut le Préfet de Police, M. Piétri, qui la remit à son destinataire; l'impératrice a écrit en 19081 : « La lettre était très belle, un souffle patriotique semblait l'avoir inspirée; elle fit une impression favorable sur l'empereur et sur moi ; c'est pour cela qu'il la fit publier, espérant agir sur l'opinion publique et motiver la grâce qu'il voulait faire. » Probablement avait-il d'autres raisons encore, que l'on trouvera dans les évolutions de sa pensée et de sa politique. Aussi, sur une nouvelle lettre d'Orsini demandant que son avocat pût lire sa missive et malgré l'opposition des ministres, Napoléon autorisa-t-il Jules Favre à en donner connaissance aux jurés; lue publiquement

i. Citée par A. Luzio, Felice Orsini, p. 313.

et solennellement, elle prenait place dans les débats et dans le compte rendu des journaux, même du Moniteur Universel.

Elle produisit en Italie un « immense effet ». « Cette lettre place Orsini sur un piédestal d'où il n'est plus possible de le faire descendre, mandait Cavour à son ministre en France. Elle transforme l'assassin en un martyr qui excite la sympathie de tous les Italiens et l'admiration d'une foule de gens qui sont loin d'appartenir à la secte mazzinienne. » Le roi, le président du Conseil, n'étaient point satisfaits de cette publication : à distance, ils n'avaient pu se rendre un compte exact des évolutions de Napoléon, ils redoutaient de nouveaux embarras. « Comment combattre avec succès l'apologie du régicide, lorsqu'en France on s'étudie à le rendre intéressant par des moyens bien plus efficaces que quelques mauvais articles de journaux1? » Ils eussent été rassurés s'ils avaient dès lors connu toute la pensée de l'empereur, s'ils avaient su la colère suscitée à Vienne par cette publication.

Orsini n'avait point signé de recours en grâce, mais pour les condamnés à la peine capitale la question de vie ou de mort est posée d'office au chef de l'Etat ; l'empereur eût désiré signer la commutation de peine, que demandait l'impératrice; mais le Conseil privé et les grands dignitaires de l'Etat insistèrent pour l'exécution, allant jusqu'à parler de leur démission si le condamné était gracié2. Le 13 mars, Orsini et Pieri subirent la peine du parricide; Rudio eut la vie sauve.

L' « affaire Orsini » n'était point terminée et devait avoir un épilogue d'une extrême gravité. Le préfet de police avait eu un long entretien avec le condamné et lui avait expliqué

i. Cavour à Villamarina, 4 mars 1858. Cpr. Villamarina à Cavour, 3 mars 1858. Luzio, p. 330.

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