Cavour à E. d'Azeglio, 15 mars
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vivement la politique suivie par le Président du Conseil et qui avait mis le Piémont dans l'obligation de subir la pression étrangère ; pour le vieux codino, le projet était d'ailleurs insuffisant, illusoire, il fallait le repousser. Et les discours se succédèrent, du marquis Pareto, le radical génois, du véhément Brofferio, tous deux adversaires de la loi, laquelle fut soutenue par Farini, au nom du parti cavourien, par Buffa, au nom de la minorité dans la commission, enfin par Rattazzi, prenant avec courage et générosité le parti du président qui l'avait « débarqué » deux mois auparavant. Dès lors, le succès du cabinet devint probable. Le moment était venu pour son chef de livrer l'assaut décisif.
Cavour prit la parole le 16 avril; son discours dépasse les cadres du projet de loi en donnant à la Chambre une grande et belle leçon de synthèse historique 1 : « Ma tâche se borne à traiter la question politique », dit-il en son début, et il retrace à larges traits l'action gouvernementale depuis l'avènement de Victor-Emmanuel. « Après le désastre de Novare et la paix de Milan, continue-t-il, deux chemins s'ouvraient devant nous. Nous pouvions, pliant sous le destin contraire, renoncer aux aspirations qui avaient dirigé Charles-Albert pendant ses dernières années, nous renfermer à l'étroit dans nos frontières, fixer les yeux à nos pieds pour ne pas voir ce qui se passait au delà du Tessin et de la Magra, songer uniquement aux intérêts matériels et moraux du pays, recommencer enfin cette politique d'avant 1848. ., politique d'une prudence irréprochable et qui ne s'occupait guère que de l'intérieur... Au contraire nous pouvions, en acceptant toute la rigueur des
1. Artom et Blanc, Œuvre Parlementaire de Cavour, p. 414 à 442. Lelj, Discorsi scelti di Cavour (1925), p. 205 et suiv. Au cours du débat, Cavour dit que l'Italie n'avait rien obtenu en 1848 de la France démocratique. M. Bastide, ancien ministre des Affaires étrangères en 1848, lui répondit par son livre La République française et l'Italie, 1858.
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faits accomplis, conserver vivante la foi que nous avaient inspirée les grandes actions du roi Charles- Albert, et, en déclarant notre ferme intention de respecter les traités, maintenir dans la sphère politique l'entreprise vaincue sur les champs de bataille. Le premier parti offrait de grands avantages; on pouvait, en le suivant, alléger les conséquences des guerres funestes de 1848 et 1849; on pouvait restaurer plus vite les finances et épargner aux populations de nouvelles charges. Mais ce parti impliquait aussi une renonciation à toute idée d'avenir, l'abandon des nobles traditions de la maison de Savoie, la répudiation de l'héritage plein de douleurs et de gloire laissé par Charles-Albert [Bien!). Son généreux fils ne pouvait hésiter. Il choisit l'autre. (Marques de très vive approbation.)
« Un illustre Italien, dont le nom était tout un programme libéral et national, Massimo d'Azeglio, a donc suivi le second système, avec un double dessein, montrer à l'Europe que les Italiens pouvaient se gouverner eux-mêmes, soutenir, sur le terrain de la diplomatie, les intérêts des autres parties de l'Italie. » Les ministres appelés à lui succéder ne changèrent pas celle politique ; de là le traité d'alliance avec la France et l'Angleterre, l'expédition d'Orient, la défense des droits de l'Italie au Congrès de Paris. Mais pour suivre une telle politique il faut être fort, car « lorsqu'on a lancé bien des notes, des protocoles, des mémorandums, c'est le tour des régiments et des flottes, et le sort des armes, aujourd'hui comme au temps du grand Frédéric, est favorable aux gros bataillons. Quand on n'en a pas d'assez gros, il faut tâcher de se ménager, pour le besoin, l'aide de ceux des amis, des alliés que l'on peut avoir ». Or, pour former une alliance il faut, avant tout, inspirer de la confiance et de l'estime ; il faut ensuite favoriser les intérêts communs, développer la bien-
veillance réciproque par une suite de services échangés et de bons procédés. Telle a été la conduite du Piémont envers ses deux alliés; il n'a pu suivre l'Angleterre dans son amitié avec l'Autriche ; avec la France, nulle divergence. Arrive l'attentat du 14 janvier, « les préparatifs de cet acte exécrable, les moyens employés et dirigés non seulement contre le chef de l'État, mais contre une femme qui n'apparaît que dans les actes de bienfaisance et qui est aimée et respectée de tous, l'enchaînement qui reliait ce crime à d'autres de la même nature, expliquent l'émotion qu'en ressentit le gouvernement français». Sans doute la note du 23 janvier est trop sévère et à certains égards peu conforme à la vérité ; le gouvernement du roi n'y a donc pas répondu officiellement, par une dépêche adressée à son représentant à Paris, mais verbalement, en forme de communication confidentielle au gouvernement français, et « notre langage a été digne des représentants d'un peuple noble et loyal ». Les attentats provenant des émigrés italiens, « le seul remède sûr serait de faire en sorte que ces émigrations n'allassent pas sans cesse croissant, et le cabinet a adressé à son chargé d'affaires à Rome une dépêche de protestation contre le système du gouvernement pontifical ».
Survient l'acquittement de LaRagione qui a déterminé le dépôt du projet de loi. « J'entre ici dans la partie la plus délicate, la plus épineuse de mon discours, poursuit le président du Conseil. Après 1831, il se fonda, au dedans et au dehors de l'Italie, une secte qui, pleine d'ardeur patriotique, se proposa pour but l'indépendance nationale ; cette société est celle de la Jeune Italie. Ses premières tentatives ont mal réussi; à l'ère des réformes, en 1847, une partie de ses adhérents se réunit aux hommes qui croyaient pouvoir améliorer le sort de la nation par des moyens pacifiques ; l'opposition
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que cette société a faite au roi Charles- Albert n'a pas peu contribué à l'insuccès de nos armes. Après cette période éclatante et malheureuse, les chefs de la secte, réfugiés à l'étranger, aigris, déterminés aux plus sinistre entreprises, déclarèrent « qu'il fallait changer les épées contre des poignards et remplacer la bataille par l'assassinat». De là l'insurrection milanaise du 6 février 1853 et tant d'actes funestes à la Lombardie et à l'Italie, perpétrés « parmi d'infortunées populations que les sectes trouvent toutes prêtes à exécuter leurs desseins », inspirées par « le personnage qui les conduit à de telles extrémités» (Mazzini). De tels faits « entravent l'œuvre que nous avions commencée, entachent la réputation de l'Italie, empêchent que toute l'Europe ne reconnaisse la nécessité de réformer la situation de l'Italie ». Les sectaires ont même « songé à étendre leurs tentatives jusqu'à un souverain qui nous intéresse de beaucoup plus près... notre monarque bien-aimé... Dès lors, aucune hésitation n'était possible », et le cabinet a fait son devoir sans qu'il y ait eu « d'autre pression que celle à laquelle cède tout homme honnête, la pression de notre conscience».
Enfin la péroraison : « Il y a, dans cette question, deux politiques en présence ; il s'agit en somme de décider si le ministère a failli ou non au premier de ses desseins... Je reconnais... que le talent n'a pas égalé chez moi le zèle et le dévouement; mais je réponds d'une chose, et je parle au nom de mes collègues, c'est que notre conscience ne nous reproche pas d'avoir commis un seul acte, écrit une seule ligne, prononcé un seul mot qui ne nous ait été inspiré par un ardent amour pour la patrie, par un profond désir de l'enrichir et de la faire honorer, par l'invincible résolution de maintenir sa dignité nationale, de préserver de toute tache, dans l'arène diplomatique comme sur les champs de bataille,
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le glorieux drapeau que notre généreux souverain nous a confié. »
Les longs applaudissements qui saluèrent ces fermes paroles1, trouvèrent leurs échos en Piémont, dans l'Italie entière, et c'était justice ; car le souffle patriotique, l'attaque brusquée contre Mazzini, l'habileté diplomatique à ménager la grande alliée, le puissant raccourci des tableaux historiques, tout en fait un chef-d'œuvre. Le retentissement dépassa les Alpes : de Vienne, le comte Buol écrivit à son ambassadeur Hiibner une « incroyable dépêche2 » pour demander à la France des explications sur le discours tenu dans la Chambre sarde ; à Paris, les plus rigides censeurs ne trouvaient rien à reprendre ; l'empereur rendit sa confiance à celui qui se séparait si fortement de la Jeune Italie ; Mazzini, — si malmené et non sans exagération 3, car il n'était pour rien dans l'attentat Orsini, — répondit par une furieuse diatribe, furieuse d'autant plus qu'il sentait s'évanouir toute son autorité morale, et qui rassura encore Napoléon sur la brisure du parti national avec les « fanatiques » de la « secte » mazzinienne.
Le débat se prolongea plusieurs jours encore, avec réponses des adversaires et réplique de Cavour, mais la partie était gagnée; le 23 avril, la Chambre vota le passage à la discussion des articles, et le 29 elle adopta l'ensemble par 110 voix contre 42 : la minorité comprenait 29 députés de l'extrême gauche, 9 de l'extrême droite, 4 du centre. Le 4 juin, le Sénat accepta le projet de loi presque à l'unanimité.
A peine ce succès remporté à la Chambre, le cabinet avait
1. « Le discours du comte de Cavour a produit dans la Chambre un immense effet », écrivait le jour même La Tour d'Auvergne à Walewski.