‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 62 sur 347 · Cavour à délia Rocca, février · texte numérisé non relu

Cavour à délia Rocca, février

7. La plupart des lettres de Cavour à Villamarina, citées par Chiala. t. VI. p. 188 et suiv., devaient être lues à l'empereur.

Turin avait démontré son hostilité envers le parti mazzinien ; il avait réorganisé sa police politique, modifié la législation sur la presse sans violer les principes de la constitution, traqué les journaux de la « secte », transporté jusqu'en Amérique les émigrés les plus dangereux, et Cavour lui-même avait affirmé hautement que l'exilé de Londres était l'ennemi du roi sarde autant que de l'empereur des Français ; alors que Naples haletait sous un régime d'écrasement, que Rome en était réduite à exiler ses propres sujets, qu'à Milan et Venise les journaux officiels de l'usurpateur étranger multipliaient les injures et les excitations, le royaume de Sardaigne donnait l'exemple d'un pays calme, laborieux, fidèle à son Statut, en plein développement, seul dans la péninsule à vivre d'une vie ordonnée. Ambitieux? certes, mais d'une noble ambition et que n'eût point désavouée le grand Napoléon, fondateur du premier royaume d'Italie, et qu'approuverait son neveu, protecteur des nationalités opprimées.

Sous ces arguments habilement présentés, l'empereur oscillait, virait, revenait à des pensées qu'il avait trouvées dans son héritage et cultivées dans sa jeunesse1 ; l'empereur Napoléon, le grand, avait aimé L'Italie qui l'avait admiré à la passion et jusqu'au sacrifice de ses enfants ; Louis-Napoléon, lui-même, avait, dans sa vingtième année, lutté pour les libertés italiennes et son frère était mort dans les rangs de l'insurrection; Orsini avait dit vrai dans sa première lettre, « tant que l'Italie ne serait point indépendante, la tranquillité de l'Europe et celle de l'empereur des Français ne seraient qu'une chimère » ; et l'empereur permit la lecture de ces

1. Cpr. Supra, t. II. p. 332 et 358, t. III, p. 45. Mazziotti. // piu grande benefattore delV Italia : Napoleone III, dans la Nuova Antologia du lor mai 1924 et Napoleone III e V Italia (1925). passim. Camozzini, Napoleone III e Cavour, dans Nel .50' anniversario délia guerra libératrice, 1859-1909.

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lignes. Orsini l'avait annoncé dans son testament, « le dévouement et l'union des Italiens pourraient seuls assurer la délivrance de l'Italie », et Napoléon désira que cette lettre fût publiée à Turin. Qu'une révolution éclatât dans la péninsule, nulle puissance au monde ne pourrait empêcher le Piémont d'en prendre la tête et la direction ; l'Autriche avec ses alliés l'écraserait sans peine et développerait de manière monstrueuse le pouvoir qu'elle tenait de ces traités de 1815, « détestés » par l'héritier de l'empereur, néfastes pour l'Italie comme pour la France, toutes deux victimes du Congrès de Vienne. S'il donnait, au contraire, son appui à la nation italienne, il pourrait refouler au delà de l'Adriatique, et, parla même, afïaiblir la puissance qui avait frappé au flanc le grand empereur, résisté aux sollicitations du neveu pendant la guerre d'Orient, qu'il rencontrait partout comme un obstacle sur le chemin de la fortune. « Alors la France, sans tirer de nouveau un seul coup de canon, pourra obtenir tout ce qu'il est juste qu'elle obtienne et abolir pour jamais les traités de 1815 \ »

Une confédération italienne en quatre tronçons ne pourrait constituer un danger pour la France; peut-être un Bonaparte régnerait-il à Naples ou à Florence, et, de l'Italie reconnaissante, au nom du principe des nationalités qui l'avait faite, l'Empire recevrait la Savoie et Nice, derniers et splendides fleurons de la couronne française. Ainsi pensait Napoléon.

A son côté, dans sa famille, son parent le plus proche partageait ces idées. Le prince Napoléon avait trentesix ans et son existence était mélangée de splendeurs et de déceptions; son intelligence, forte et brillante, mais sans pon-

1. Note de Napoléon III, remise au comte Walewski, le 24 décembre 13S8, sous le titre « Considérations politiques », déjà publiée en grande partie par Rolhan. Revue des Deux Mondes du l" janvier 1839, p. 81 et suiv.

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dération, avait en vain cherché un emploi cligne d'elle : député, général, au Sénat et dans les Conseils, il avait passé sans succès, et, jadis le second dans l'État, héritier présomptif, il était réduit au rang d'un cadet depuis la naissance du « petit prince », d'ailleurs sans influence, car l'empereur, qui l'aimait, écoutait ses avis, sans les suivre1. Son caractère, ardent et impulsif, le prédisposait plus à l'opposition, qui critique avec passion, qu'au pouvoir, qui crée dans la persévérance : le « cousin tapageur », disait-on2.

Fidèle en amitié, sa vie sentimentale s'était dépensée en quelques grandes liaisons ; son existence était vide et son foyer désert. Un ami lui conseilla de chercher une épouse et un avenir dans cette maison de Savoie, dont l'illustre passé rehausserait encore ses titres de noblesse, Bonaparte et Wurtemberg, qui lui donnerait l'occasion de participer à la politique italienne, et qui procurerait tout ensemble un éclat à sa maison et un but à son ambition. Ainsi se rapprochent deux projets, si différents mais qui vont se traiter et se réaliser de concert, l'union franco-sarde, le mariage du prince.

Il semble certain que l'idée du mariage vint de Bixio *. Né en Piémont, mais venu dès son enfance à Paris, Alexandre Bixio était avant la révolution de février lié avec les chefs de l'opposition libérale et rédacteur au National; en mars 1848, il avait été chargé d'une mission à Turin, qu'il avait quitté assez rapidement pour siéger à la Constituante dans les rangs du parti démocratique modéré; il avait été pendant quelques

1. Le prince ne prit le ministère de l'Algérie et des Colonies qu'à la fin de juin 1858. Le projet de mariage est antérieur.

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