‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 68 sur 347 · G. Sforza, loc. cit„ p · texte numérisé non relu

G. Sforza, loc. cit„ p

3. Essentiellement dans une lettre au roi, écrite dans un hôtel de Bade le 24 juillet 1858, portée au souverain par un secrétaire de la légation sarde à Berne, Tosi. Publiée par la Perseveranza de Milan le 24 août 1883, elle a été souvent rééditée depuis lors, notamment par M. Frédéric Masson, L'Italie libérée. Revue des Deux Mondes, du 1er janvier 1923. Elle est complétée sur quelques points par des lettres à La Marmora, Villamarinr-, Jocteau, Bixio, etc..

se dit-il?. D'après le ministre sarde, deux sujets sont traités, d'importance inégale, mais étroitement liés : l'alliance francoitalienne pour la guerre avec l'Autriche et ses conséquences, le mariage du prince Napoléon avec Glotilde de Savoie.

Dès que Cavour est introduit dans le cabinet de l'empereur, celui-ci aborde la première question. Il débute en se déclarant décidé à appuyer la Sardaigne de toutes ses forces dans une guerre contre l'Autriche, pourvu que la guerre soit entreprise pour une cause non révolutionnaire, qui puisse être justifiée aux yeux de la diplomatie, et plus encore de l'opinion publique, en France et en Europe. Sur quelle raison, quel casus ôelii, partirait-on? Cavour propose successivement les violations par l'Autriche du traité de commerce, que Napoléon trouve de trop mince importance, puis l'extension illégitime de la puissance autrichienne en Italie, par sa situation dans les Romagnes, à Parme et Modène, l'occupation d'Ancône; à quoi l'empereur objecte que ses troupes étant à Rome, il ne peut exiger que l'Autriche retire les siennes d'Ancône et de Bologne; à regret Cavour renonce à ce projet « franc et audacieux ». Le ministre est embarrassé, car il n'a plus rien de bien défini à proposer; l'empereur vient à son aide, tous deux parcourent l'Italie entière et finissent par s'arrêter à Massa et Carrare qui vivent en état d ebullition perpétuelle; on convient que les habitants demanderont leur annexion à la Sardaigne; le roi Victor-Emmanuel prendra leur défense; le duc de Modène, « bouc émissaire du Despotisme », répondra d'une manière impertinente, sur quoi Victor-Emmanuel fera occuper Massa, et la guerre commencera.

Mais il est deux monarques dont le sort est difficile à régler :

le Pape, que Napoléon doit ménager pour ne pas soulever

contre lui les catholiques de France ; le roi de Naples, à raison

de la protection russe. A quoi Cavour répond que l'empereur

Cavour. — ni. 7

peut maintenir à Rome la garnison française, quitte à laisser les Romagnes s'insurger et se débarrasser d'un détestable système de gouvernement que la cour pontificale s'est obstinée à ne pas réformer; quant au roi de Naples, on ne s'occupera point de lui, sauf au cas où il prendrait fait et cause pour l'Autriche, quitte encore à laisser ses sujets se libérer de sa domination paternelle.

De la guerre ainsi déchaînée quel sera le but? En Italie, d'abord, il faudrait chasser les Autrichiens et ne pas leur laisser un pouce de terrain en deçà des Alpes et de l'Isonzo. La vallée du Pô, les Romagnes et les Légations constitueraient le royaume de Haute Italie sur lequel régnerait la maison de Savoie; on conserverait au Pape Rome et le territoire qui l'entoure ; le reste des Etats du Pape, avec la Toscane, formerait le royaume de l'Italie centrale, que Gavour propose de confier, au moins d'une manière transitoire, à la duchesse de Parme, faible femme sur laquelle il sera facile d'exercer une influence décisive. On ne loucherait pas à la circonscription territoriale de Naples, et, si le roi Bomba « prenait le sage parti de se retirer en Autriche », l'empereur reprenant un ancien projet, verrait avec plaisir Murât remonter sur le trône de son père. « Les quatre États italiens formeraient une confédération, à l'instar de la Confédération germanique, dont on donnerait la présidence au Pape pour le consoler de la perte de la meilleure partie de ses États1. »

Tel sera le sort futur de l'Italie : c'est le fédéralisme projeté par Balbo, par Gioberti, auquel se rallie Cavour, moins par conviction profonde que par nécessité du moment, mais avec ces deux éléments nouveaux : l'affaiblissement du

1. M. Monti a justement observé {L'iclea federalistica nel Risorgimento italiano, Bari, 1922) que Napoléon III était rallié au fédéralisme par la tradition qu'il tenait de son oncle.

pape, restreint au territoire de la Ville éternelle avec une ou deux provinces et président à peine honoraire d'une confédération toute entre les mains du roi de la Haute Italie, — et l'accroissement de la maison de Savoie, qui, souveraine des Alpes à l'Adriatique, sera maîtresse de la péninsule, splendide récompense de l'action de tout son peuple.

L'empereur demande, pour la France, la Savoie et Nice : aucune difficulté en ce qui concerne la Savoie, car depuis 1848 un invincible mouvement la pousse vers la France; quant à Nice, Cavour objecte que ses habitants tiennent par leur origine, leur langue et leurs habitudes, plus du Piémont que de la France et que, par conséquent, leur accession à l'Empire serait contraire au principe des nationalités pour le triomphe duquel on va prendre les armes. Napoléon, qui connaît ou pressent l'opinion populaire dans le comté de Nice, caresse à plusieurs reprises sa moustache, ne répond que de vagues paroles ; la question de Nice, affirme Cavour, reste en suspens.

Telle la guerre, tels les buts; quels seront les moyens? L'empereur compte sur la neutralité de l'Angleterre, sur l'antipathie du prince de Prusse envers les Autrichiens, sur la sympathie de la Russie, qui a promis de ne pas contrarier les projets de Napoléon en Italie. Mais, même réduite à une guerre entre les deux alliés et l'Autriche, la lutte sera rude, car l'Autriche a d'énormes ressources militaires, des soldats vaillants, une grande force de résistance; pour la forcer à renoncer à l'Italie, il faudra lui mettre l'épée sur le cœur, à Vienne même. Afin d'obtenir ce résultat, 300.000 hommes seront nécessaires, 200.000 fournis par la France sous le commandement de Napoléon, 100.000 Italiens dirigés par Victor-Emmanuel. Et déjà on esquisse le plan de campagne. Quant à l'argent, il en faudra, beaucoup, et l'empereur

facilitera au roi la conclusion d'un emprunt en France.

En quatre heures, tout est réglé ; chimère ou réalité? il en était des deux et l'avenir a mis chaque chose à sa place.

Les deux interlocuteurs se quittent pour se retrouver une heure après dans un phaéton que conduit l'empereur « au milieu des vallons et des forêts qui font des Vosges une des parties les plus pittoresques de la France ». Et, passant de la Feuillée Dorothée au val d'Ajol, ils discutent de la seconde question soumise à leur délibération : le mariage du prince Napoléon et de la princesse Clotilde. Le roi Victor-Emmanuel, évidemment peu enthousiaste, n'a autorisé son ministre à « conclure » qu'au cas où l'empereur en ferait une condition sine qua non de l'alliance1. Aussi Cavour reste- t-il sur une grande réserve, et quand Napoléon l'entreprend sur ce sujet, il répond que le roi s'est trouvé fort embarrassé lorsque lui-même l'a informé des ouvertures de Bixio : la princesse est bien jeune et son père ne veut pas lui imposer un choix ; Napoléon ne s'est-il pas déclaré hostile au mariage de son cousin avec la princesse de Gênes? et la discrétion du Dr Conneau a augmenté l'incertitude de Victor-Emmanuel. Mais l'empereur ne se laisse point arrêter par ces moyens dilatoires ; il désire vivement le mariage et une alliance avec la famille de Savoie serait, de toutes, celle qu'il préférerait ; sans doute a-t-il pu dire quelquefois du mal de son cousin, mais le prince a d'excellentes qualités, il a beaucoup d'esprit, pas mal de jugement et un cœur très bon; « depuis quelques mois, il se conduit de manière à se concilier l'estime et l'affection de la France » ; bref, « il vaut beaucoup mieux que sa réputation ».

Cavour ne s'y méprend point; sans doute l'empereur n'a point fait du mariage cette condition sine qua non de l'alliance,

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