Cavour à La Marmora, 24 juillet
dont avait parlé Victor-Emmanuel. Mais Camille avait disséqué les fibres intimes de Napoléon III. « Il n'oublie jamais un service, écrivait-il, comme il ne pardonne jamais une injure », et le refus du mariage serait une injure sanglante qui compromettrait, sinon l'alliance, du moins son intimité, sa durée et sa force. De là les longues pages où Cavour expose la nécessité d'une union paraissant disproportionnée, mais politiquement indispensable : le prince a été bon fils, amant fidèle, ne sera-t-il pas mari constant? quel prince la jeune Clotilde trouverait-elle qui assurât mieux le bonheur de son existence? les mariages 'contractés par les Filles de Savoie avec des souverains italiens ou étrangers n'ont-ils pas mal tourné? Le roi reconnaîtra qu'il peut, « comme père, consentir au mariage que l'intérêt suprême de l'État, l'avenir de sa famille, du Piémont, de l'Italie tout entière lui conseillent de contracter ».
Dans les vertes chênaies ou les sombres sapinières, d'autres sujets furent-ils traités? on peut croire que l'empereur recommanda au ministre la prudence dans son action en Italie, la fermeté dans la répression des menées révolutionnaires, car, dès son retour à Turin, Cavour faisait à La Tour d'Auvergne et à cet égard des assurances destinées, non certes, au diplomate, mais à son souverain1. Ce n'était là que des « à côté ». Des deux grands sujets, les deux interlocuteurs avaient tout épuisé.
A huit heures, ils se séparèrent, sur une poignée de mains scellant leur accord, sur ces dernières paroles de Napoléon : « Ayez confiance en moi comme j'ai confiance en vous ». Le lendemain matin, 22 juillet, Cavour partait pour Strasbourg.
Il exultait : soddisfatissimo, écrivait-il ce même jour à
1. La Tour d'Auvergne à Walewski, S août. Cpr. Cavour à Jocteau, 28 juillet 1858.
102 GAVOUR
son confident1. Il y avait de quoi. En liant de manière indissoluble Napoléon à la cause italienne, le pacte de Plombières a eu une importance capitale2, car il donnait à la maison de Savoie l'aval de la première puissance militaire de l'Europe ; sans doute il ne faisait point actuellement l'unité de l'Italie, se bornant à lui garantir une indépendance à laquelle elle ne serait point arrivée par ses seules forces ; mais en fondant cette indépendance sur le principe des nationalités, Napoléon reconnaissait aux peuples italiens le droit de disposer d'euxmêmes, sur leurs frontières d'abord, dans la péninsule ensuite, et par là-même il s'opposait à toute intervention contre un mouvement général qui les fondrait en une seule nation. L' « Italie une » avec Rome pour capitale, est issue de Plombières.
Il n'y avait plus lieu pour Cavour de dissimuler son voyage à Plombières, que les agences télégraphiques avaient annoncé à l'Europe entière; il reprit la direction de Turin — par le chemin des écoliers; de Strasbourg, il gagna Bade pour y voir les « rois » dans leur habituel lieu de rendez-vous, il s'y entretint avec le souverain de Wurtemberg, le prince Guillaume régent de Prusse, la grande-duchesse Hélène de Russie, Manteuffel, président du Conseil prussien, et de moindres seigneurs, diplomates ou ministres3, lui-même simple, aimable, familier, mais pénétrant et donnant une impression de force aisée4. Les notes de presse, brèves et mystérieuses, sur l'entrevue de Plombières en avaient fait l'homme du jour : à la Konversation ou aux Allées il n'était de regard que sur lui.
Après deux jours de cette agréable existence, il se rendit