‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 93 sur 347 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

(Janvier-Avril 18o9).

I. Deux discours. — L'excitation en Italie. — Le compliment du Jour de l'an; son motif et son retentissement; l'opinion de Cavour. — Prochaine rentrée du Parlement subalpin : projet de discours royal et sa communication à l'empereur. Le Grido di dolore : l'accueil en Italie, en Autriche.

IL Le Traité d'alliance et le mariage princier. — Les négociations de l'alliance et le retard du mariage. — Arrivée du prince Napoléon à Turin; dernières négociations; les trois conventions; texte du traité des 26-28 janvier 1859; sa portée. — De courtes fiançailles; Cavour, notaire; la cérémonie du 30 janvier. — Le secret se répand.

III. Les préparatifs du Piémont. — Le travail de la Sociélé nationale et les progrès de la politique sarde. La résistance de Mazzini.

— Les engagements volontaires dans l'armée piémontaise; organisation du corps des Chasseurs des Alpes. — La question d'argent; projet d'emprunt; les débats : discours de Cavour; le vote. — Le placement de l'emprunt en Italie.

IV. Balancement diplomatique. — L'opinion française hostile à l'intervention et la politique de Napoléon. — L'opinion anglaise et les recommandations de Saint-James. — La brochure sur Napoléon III et l'Italie; le discours impérial; la réplique de Morny. — L'inquiétude et les nouveaux conseils du cabinet britannique : mission Cowley. — Grave agitation en Allemagne.

— Deux notes du Moniteur. Mécontentement à Turin. Nouveaux incidents en Italie. Appel des contingents sardes. — Conseils diplomatiques. Retour de lord Cowley. — La Russie propose la réunion d'un Congrès : adhésion des Puissances, conditions de l'Autriche, vif émoi du Piémont, protestations de Cavour; nouvelle suggestion anglaise; intervention du prince Napoléon.

"V. Cavour a Paris. — Premiers entretiens avec Walewski et Napoléon. Visites nombreuses. Nouvelles conversations au quai

d'Orsay et aux Tuileries. Une lettre pathétique. Triste retour à Turin."

VI. La concession du Piémont. — Inquiétude à Londres; double proposition : le retrait des troupes, le désarmement général; réponse évasive de l'empereur Napoléon et de l'Autriche; sangfroid de Victor-Emmanuel, énervement de Cavour; négociation à Paris et Turin; injonctions anglaises; mission d'Azeglio à Paris et Londres; réponse de Cavour à l'Angleterre. — Les préparatifs de l'Autriche. Efforts conciliants de Walewski. — Dernière proposition britannique. — Résistance du Piémont. — Conseils pressants de Walewski : une nuit tragique; le Piémont cède. Désespoir de Cavour.

VIL La faute de l'Autriche. — La décision de François-Joseph; notification à Londres et Paris, indignation générale; soulagement à Turin. — Communication aux Chambres; la loi des pleins pouvoirs. — Arrivée des délégués autrichiens : l'ultimatum. — Les troupes françaises viennent au secours. — Remise de la réponse sarde : départ des Autrichiens. — Premières hostilités. — La secousse en Italie.

L'année 1858 finissait en Italie dans une anxiété générale. « L'exaltation de cette nation est au comble », écrivait le roi de Sardaigne, et le ministre de France confirmait que « l'inquiétude est dans tous les esprits1 ». Pendant quatre mois, les incidents vont se succéder avec une rapidité et des contradictions déconcertantes, capables de surexciter jusqu'à l'énervement les esprits les plus calmes.

Le 1er janvier, Napoléon reçut le corps diplomatique avec le cérémonial habituel dans le salon central des Tuileries; au discours du nonce, qui souhaitait « la paix pour l'Europe », il répondit par des vœux analogues, adressa quelques mots de courtoisie à chacun des ambassadeurs, et passant devant

1. Victor-Emmanuel II à Napoléon III, 26 décembre 1858. Boïïéa, Una « Silloge » di Lettere, p. 132 ; le prince de La Tour d'Auvergne au comte Walewski, 3 janvier 1859.

le comte de Hiïbner, sans élever la voix, « d'un ton de bonhomie1 », il lui dit : « Je regrette que nos rapports ne soient pas aussi bons que je désirerais qu'ils fussent, mais je vous prie d'écrire à Vienne que mes sentiments personnels pour l'empereur sont toujours les mêmes2 ».

En un jour, à une heure où les compliments et congratulations sont de rigueur, même hypocrites, ces paroles détonnaient singulièrement. Furent-elles dites à l'improviste et sans que celui-là même qui les prononça en comprît la gravité? On l'a cru généralement en relevant le ton calme, sans irritation, du souverain ; et l'on peut en ce sens ajouter que les démêlés officiels avec l'Autriche étaient plus en Orient qu'en Italie, ainsi qu'en fait foi la correspondance du représentant de la France à Vienne, M. de Banneville, qui n'était d'ailleurs pas dans les secrets des dieux. Mais comment ne point rapprocher ces graves paroles de la note au comte Walewski, du traité en préparation, de l'approbation donnée, six jours après, à un discours bien plus belliqueux encore ? Certes, l'empereur n'avait point intérêt à révéler, à laisser même soupçonner ses secrets desseins : mais il se piquait, parfois, de faire un mot à la Napoléon; et surtout, en perpétuelles difficultés avec l'Autriche, en Orient comme en Italie, lisant chaque jour d'alarmantes dépêches de ses représentants à Vienne3, à Constantinople, dans les principautés, et recevant d'Italie des appels

1. Hùbner. Neuf ans de souve?iirs d'un ambassadeur d'Autriche à Paris. II, p. 245.

2. Il y a plusieurs versions de ces paroles historiques, mais les variantes sont sans importance, le sens est identique ; nous reproduisons celle du comte de Hùbner, qui les reçut et les transmit le jour même dans une dépèche au comte Buol.

3. La correspondance avec l'ambassade de France à Vienne roulait principalement sur les affaires de « Servie », peu sur celles d'Italie. Banneville à Walewski, 27 et 30 décembre 1858,2 et 4 janvier 1859: Walewski à Banneville, 30 décembre et 7 janvier. Cpr. Buol à Hùbner, 6 janvier, et un important article de la Correspondance autrichienne, du 26 décembre.

éplorés contre la tyrannie des Habsbourg, — quelque flegmatique fût-il, le Princelaissaéchapperson opinion intime, quin'était (railleurs que l'expression de la vérité : car il est des heures où les hommes, même les plus dissimulés, disent ce qu'ils pensent.

Répandu sur l'heure par un diplomate indiscret et mondain, le propos courut la ville le soir même et l'Europe le lendemain.

Partout l'impression produite fut d'étonnement et d'inquiétude. A Paris, on crut à la guerre prochaine : « Jamais bombe tombant dans une salle à manger n'a fait plus d'impression que ce petit discours », écrivait Doudan, l'ami de la famille de Broglie. La Bourse s'émut : le fonds national baissa de près d'un point, la rente autrichienne de plus encore, et tout le marché s'effondra ; les commentaires furent tels que M. de Hiibner s'en expliqua avec ^Yalewski, non sans raisons. « J'aurais trouvé fort naturel, dit-iï, que l'empereur m'eût parlé comme il l'a fait en particulier, mais je regrette qu'il ait choisi, pour me dire une chose désobligeante et pénible, une réception publique, et le moment où j'étais venu lui apporter mes félicitations1. » C'était là un langage sensé, et l'on comprend l'exclamation générale : « Quelle maladresse! » En vain, pour y pallier, Napoléon fit-il des politesses à l'ambassadeur d'Autriche, des « protestations d'amitié à l'égard de son auguste maître », des dépêches rassurantes aux cours étrangères et jusqu'à une note au Moniteur, s'élevant contre « des bruits alarmants ». L'inquiétude se propageait au loin. L'Angleterre était mécontente : « Le discours du Jour de l'an a mis le feu aux poudres avant que tout soit prêt, écrivait peu après le prince Albert au baron de Stockmar; maintenant que l'Europe est alarmée on voudrait former un corps de pompiers. » En Allemagne, les journaux

\. Hiibner, loc. cit., 3 janvier 1859, II, p. 247.

signalaient déjà l'éventualité d'une guerre sur le Rhin; les petits Etats, satellites de l'Autriche, étaient furieux comme d'un outrage personnel; à Vienne régnait une « sorte de panique » et les cours dégringolaient à la Bourse1; le cabinet de la Holfburg demandait officiellement des explications, et, secrètement, augmentait ses forces en Lombardie.

Nulle part, l'émotion ne fut plus vive qu'en Italie ; Gavour se demanda ce que signifiait cette « algarade » de l'empereur, qui lui rappelait « la manière de son oncle à la veille de déclarer la guerre2 ». Camille manifestait une certaine inquiétude, car « ces quelques mots... ont causé une immense excitation. Les plu** modérés voyaient déjà les Français traversant le Pô et rossant les Autrichiens. Cet état de chose, a un bon côté, ajoutait-il, puisqu'il prouve à l'Europe que la domination autrichienne sera toujours détestée en Italie. Mais d'un autre côté il présente de grands dangers pour nous. Que faire si un mouvement populaire éclate en Lombardie? C'est fort difficile à dire3. » Ce n'était là que paroles officielles : au fond, il était ravi que « l'empereur eût fortement rudoyé Hiibner* », car comment mieux manifester l'aversion des Tuileries pour l'Autriche, et leur rapprochement de l'Italie, en vertu de cette règle politique : les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Le roi de Sardaigne était en droit de répondre par une manifestation du même genre : l'occasion se présentait à brève échéance.

Le Parlement subalpin devait rentrer le 10 janvier, et, bien avant « l'algarade » de Paris, le premier ministre se demandait :« Comment s'en tirer pour le discours de la couronne?

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