Pepe, Révolutions et guerres d'Italie, p
A Rome, Pie IX se berçait d'illusions et de verbes. Le 26 mars, dans une proclamation aux peuples d'Italie, il s'écriait : « Malheur à qui n'entend pas la voix de Dieu dans le vent qui agite et brise les cèdres et les roseaux... Nous ne pouvons nous taire au milieu des regrets, des craintes, des espérances qui agitent le cœur de nos enfants. » Emu, souriant, sincère, il regardait avec bienveillance l'action de quelques hommes pratiques qui installaient des bureaux de recrutement à tous les carrefours, réunissaient des armes et des fonds, et envoyaient à la frontière sous les ordres du général Durando — un ancien exilé tout comme Pepe — une armée de 14.000 hommes : mais quelle armée disparate, composée de troupes suisses, de volontaires habiUésà leur fantaisie, de paysans armés de faux emmanchées, accompagnée de moines accrochés à de grands sabres. Mais déjà, dans Pie IX, « la lutte commençait entre le chef de l'Eglise et le prince italien » \ car il était, comme Ta écrit Masi, « dans la situation la plus singulière » ; le 28 mars, il écrivait au grandduc de Toscane pour lui soumettre le projet de convoquer un congrès « chargé de diriger le grand mouvement national et de protéger les intérêts de la religion^ ». Et reprenant une idée, qui n'était d'autre que de Gioberti, il proposait la formation d'une ligue italienne, dont il prendrait la présidence, pour mener sans heurts les peuples de la péninsule à leur bonheur terrestre et à leur salut éternel.
Le grand-duc Léopold de Toscane réservait « le meilleur accueil » à la proposition du Saint-Père : ce prince bénin approuvait toujours ; il n'était point sans quelques appréhensions in-
1. M. d'Azeglio à E. Rendu, commencement d'avril 1848, Corre^pondancr, p. 54.
2. Documents de Bianchi, Storia documentata, t. V, p. 176 et suiv. Rosi, Sloria conlemporanea d'itatia (éd. 1920), p. 1U8.
Cavour. — II. 2
limes ; car, tout de même, il était Autrichien, il comprenait que l'unilc italienne ne se ferait point à l'avantage de son gouvernement, il percevait les ambitions de la maison de Savoie et craignait « de fournir à Charles- Albert les instruments de sa propre perte ». Mais la population toscane, si libre, si fière, le poussait avec une telle intensité, même de ses petits voisins, Carrare, Massa, lui parvenaientde telles supplications, qu'il ne résista guère' ; il forma, lui aussi, sa petite armée, la passa en revue, et l'envoya vers le Nord avec ces belles paroles : « Volez au secours de nos frères lombards; que l'amour de la patrie excite en vous cette valeur dont les braves Toscans firent toujours preuve, que la discipline vous donne la force qui ne vient pas toujours du nombre, et la victoire sera pour vous... Vive l'indépendance de l'Italie. »
En Lombardie, en Vénétie, les Autrichiens étaient en retraite; à Modène et à Parme, les ducs fu3aient, chassés; pour empêcher le retour des étrangers abhorrés, partout les peuples se préparaient à la lutte qu'ils prévoyaient rude et longue.
Dans le Piémont, tout était à l'optimisme; le nouvel envoyé de la République française, M. Bixio, grand ami de Cavour, trouvait à son arrivée le royaume dans une « sécurité singulière » ; le ministre des Affaires étrangères, Pareto, était « parfaitement rassuré sur les chances et issues de la guerre » ; « ce qui frappe le plus ici, ajoutait M. Bixio, c'est le contraste de l'audace de rentrcprisc et de l'insuffisance des moyens'' ».
11 y avait, dans l'enthousiasme général, bien des nuances,
i. Le Krand-duc se déclara pour la guerre nationale avant niùme Charles-Albert, dès le 21 mars 4848. Masi, H Hisorr/imenlo, il, p. 247.
2. M Bixio ii M. de Lamartine, i'J mars 18i8. Arckives des Affaires étrangères.
Charles-Albert s'était décidé à la guerre contre TAutriche, avec sincérité, avec foi, mais avec incertitude, tantôt plein d'espérance, tantôt effrayé des lourdes responsabilités qui pesaient sur lui. Les contemporains ne voyaient pas toutes les raisons de sa décision : « L'esprit public de l'Italie, l'esprit militaire de son peuple, la crainte de compromettre l'existence de la monarchie en se refusant au vœu universel, le poussent résolument en avant, écrivait le ministre de France. L'opinion unanime est qu'il ne sauvera son trône que par une victoire, mais l'opinion ajoute que cette victoire le fera, dans des limites qu'on ne peut encore assigner. Roi constitutionnel d'une partie de l'Italie ^ » Dans son âme de mystique sombre, il croyait au succès comme à un don de Dieu.
Le parti réactionnaire marchait par fidélité au monarque « Je n'ai pas à apprécier la cause pour laquelle je vais me battre, écrivait le marquis Costa, je n'ai en tout ceci qu'à faire mon service auprès du Roi'. » A Gênes, l'ardeur était extrême, malgré les désastres économiques causés par le brusque arrêt de toutes transactions commerciales et de toutes expéditions maritimes ^ ; mais l'esprit particulariste de l'ancienne république se manifestait avec force, comme si la ville jadis libre se fût sentie moins déchue à entrer dans une grande Italie qu'à servir de brillant second dans un petit royaume, et, dès lors, les Génois se rapprochaient plus des Milanais que des Turinois. Dans la capitale, tous avaient dans l'avenir une confiance que raffermissaient les succès des Milanais, la retraite des Autrichiens, la disparition des ducs et archiducs, leurs alliés. « Nous venons d'engager une lutte à mort avec l'Autriche, écrivait Cavour le 28 mars; j'espère que nous parviendrons à