M. Bixio cl M. de Lamartine, 7 avril 1848 et suiv
capitaine de la garde nationale, passait maintes de ses nuits au corps de garde*.
Brusquement, un grave événement en Savoie fit passer Turin en cinq jours par des alternatives de stupéfaction, de colère et de joie. Séparée du royaume par la muraille des Alpes, la Savoie avait dès lors tourné son activité économique vers la France, et grand nombre de ses enfants travaillaient dans la région lyonnaise. L'arrêt complet de l'industrie obligea la plupart à quitter leur travail. La Préfecture du Rhône, — M. Emmanuel Arago étant commissaire du gouvernement provisoire — leur délivra des passeports et des secours de route en les invitant à rentrer chacun chez soi ; ils venaient d'assister à la proclamation de la République en France, l'idée leur vint tout naturellement de l'installer en Savoie ; ils partirent donc en groupes, accompagnés d'un très petit nombre de Lyonnais, franchirent les collines du Dauphiné, et marchèrent sur Chambéry ^ ; la ville était dégarnie des troupes parties pour la Lombardie ; les autorités royales s'éclipsèrent pour éviter à leurs concitoyens les vilains délits d'outrages et de rébellion ; d'ailleurs, la garde nationale se réunit au premier coup de tambour, et réduisit incontinent les manifestants. Alors les autorités reparurent, et arrêtèrent tous ceux dont elles se purent saisir, à la manière des mauvais bergers, insouciants avant, mous pendant, durs après l'orage \
i. Cavour à Emile de La Rue, 7 avril 1848.
2. D'après les rapports et dépêches d'Arago, deBrignoles, Bixio, Lamartine. Archives des Affaires étrangères. Correspondance Sardaigne. Cpr. P6rouse, 1SU en Savuie, dans la Savoie littéraire et scientifique, 1920, p. 103 el suiv.
3. Cavour écrivait dans le Risorgimento du 6 avril à leur sujet : n Nous trahirions notre mission, nous nous montrerions indignes d'être un des organes de l'opinion publique, si des considérations de personne ou d'amitié nous empêchaient d'avertir le ministère que s'il conservait dans leur emploi le gouverneur de Savoie et l'intendant de Chambéry, il met-
Ce n'était qu'une échauffourée, mais elle était significative des sentiments de maints Savoyards*, et elle produisit d'abord à Turin une véritable consternation. Surtout contre le gouvernement français, se souleva un « déchaînement général » ; on accusait les autorités de Lyon d'avoir organisé l'expédition, et bien à tort, car elles avaient été surprises par l'événement (ce n'est pas un éloge), et l'excellent M. Arago en écrivant très loyalement qu'il ne fallait rien faire en Savoie quand Charles-Albert combattait les Autrichiens, ajoutait : « Je dois, malgré mon cœur, être sourd aux chants patriotiques, aux cris de liberté qui viennent du Mont Blanc et que j'entends d'ici ! » — C'était peut-être beaucoup, mais à Turin on entendait de même, et Cavour consacrait deux longs articles du Risorgimento à démontrer que depuis la proclamation du Statut, la Savoie n'avait plus aucun intérêt à désirer sa réunion à la France. « Placés entre la monarchie absolue en Piémont et la constitution française, écrivait-il, beaucoup de Savoyards pouvaient être disposés à sacrifier leur nationalité pour acquérir les droits de citoyens. Mais entre la République socialiste proclamée à Paris et le trône vraiment libéral de Turin, il n'y a pas d'hésitation pour qui n'est pas aveuglé par l'ambition ou de mauvaises passions. » Parlant de leurs intérêts matériels et en particulier de leurs intérêts commerciaux, Cavour s'efforçait de prouver aux Savoj'ards combien il leur serait désavantageux d'être « réduits à devenir un département de la France, relégués dans un angle de la frontière ». Néanmoins, comprenant que grave était l'isolement de la Savoie, il ajoutait que « la voie ferrée de Gênes et Turin à
trait en péril la paix du pays, il assumerait sur sa tète une très lourde responsabilité dont il devrait rendre compte dans le sein du Parlement. » 1. Sur l'opinion publique dans la Savoie en 1848. Trésal, U annexion de la Savoie à la France (Paris, 1913). Friedensburg, Cavour, t. I, p. 253 et suiv.
Lyon par la Savoie est pour nous une question vitale ; elle doit exercer une influence heureuse, immense, sur les conditions économiques de nos campagnes.. . Mais si les deux pentes des Alpes cessaient de faire partie de la même patrie ; si la France étendait son pouvoir jusqu'aux cimes de nosmontagnes, la grande mais coûteuse voie ne s'exécuterait jamais plus ; car à quoi servirait à la France de consentir d'immenses sacrifices pour construire une voie, utile à quelques départements alpestres, mais essentiellement nocive à ce grand « emporium » de Marseille, qui fut toujours traité comme un fils de prédilection^ ». L'article est curieux, écrit par Cavour, douze années avant 1860.
Le 6 avril tout était terminé : le Savoyai'd est homme de bon sens, qui ne veut rien prématurément. La joie fut vive en Piémont et l'on admit que le mouvement s'était produit spontanément, sans excitation du gouvernement français"-. Néanmoins, il en resta quelque méfiance envers la France, surtout dans le parti réactionnaire qui avait si longtemps détenu le pouvoir et ne se pouvait consoler de l'avoir perdu : si le gouvernement provisoire de Milan demandait à la République française son appui et un envoi d'armes, si des mouvements de troupes se produisaient dans les départements limitrophes de la frontière, immédiatement le marquis Costa, Sonnaz, le vieux maréchalde La Tour gémissaient sur la propagande républicaine. Leur temps n'était plus, heureusement pour les manifestants de Savoie qui furent moins durement châtiés que leurs devanciers de 1834'. M. Bixio, qui avait grand cœur, intercéda spontanément en faveur des comparses lyonnais, parce fju'il était représentant de la France, et aussi pour les