Marquise d' Azeglio à son fils, 24 mai
4. Cavour à E. de La Rue, 24 mai; à Salvagnoli, 10 juin 1852.
iausse : ayant été pendant les dernières semaines le chef véritable du gouvernement, comptant bien le devenir à nouveau et sans trop tarder, il ne voulait ni faire de l'opposition, ni voter comme un humble ministériel, sur un geste du Président du Conseil. Il résolut donc de voyager à l'étranger pendant quelques semaines.
Il avait été ministre dix-huit mois environ, court espace de temps, mais qui lui avait suffi pour donner sa mesure. Ministre du Commerce, il avait transformé le régime économique de son pays et préparé, par une véritable révolution douanière, le splendide essor des transactions et des manufactures. Ministre des Finances, il avait mis de l'ordre dans les bilans, procuré à l'État de nouvelles ressources, assuré l'équilibre des recettes et des dépenses ; il laissait dans un état meilleur le Trésor qu'il avait reçu épuisé. Homme politique, enfin, il avait rompu avec les vieux partis, incapables à son avis d'assurer l'avenir de son pays, et s'était lié à des turbulents assagis — tels qu'il était lui-même, mais d'une autre origine. « Le connubio, disaitil plus tard, c'est le plus bel acte de ma vie politique. » Exagération de père glorieux de son enfant : mais l'acte avait son importance, sur le moment même, pour l'avenir surtout. Et cette rupture avec les hommes férus d'autorité, cette alliance avec les partisans de la liberté, il les avait réalisées à une époque oîi, dans toute l'Europe, l'autorité était de mode, et honnie la liberté ; au lendemain du coup d'Etat, Cavour passait h gauche; il avait agi ainsi sans forfanterie, mais simplement, joyeusement, audacieusement, — en homme d'Etat.
Dès qu'il fut « rendu à ses clières éludes », Cavour s'était décidé à visiter les deux capitales de l'Europe occidentale;
aux raisons de politique intérieure, qui rendaient désirable son éloignement, s'en ajoutaient d'autres, plus importantes; il n'était point sans percevoir que sa conduite audacieuse avait pu soulever contre lui certaines préventions qu'il entendait dissiper; il l'avait dit très simplement au ministre de France, craignant que ce diplomate à poigne le traitât sans sympathie dans sa correspondance, en quoi il se trompait à demi, car M. de Butenval déplorait et admirait tout ensemble « l'activité impétueuse etenvahissante ^ » du jeune ministre. Le représentant de l'Angleterre venait de changer, Gavour ne pouvait prévoir quel appui il trouverait dans le nouveau ministre, M. Hudson. Lui-même redoutait d'être quelque peu desservi par le représentant de la Sardaigne à Londres, Emmanuel d'Azeglio, neveu du Président du Conseil. D'ailleurs, certain de prendre un jour la direction du pouvoir, il voulait connaître les hommes avec lesquels il aurait à traiter, et, dans ses conversations, leur démontrer la force du nouveau parti libéral, tout en préparant ses propres combinaisons^.
Mais il n'entendait point que son voyage parût une fuite : il continua donc à participer aux débats des affaires l'intéressant spécialement, la concession de la ligne de Turin à Novare, les modifications aux tarifs douaniers ; il s'entretint longuement avec M. Thiers, que le 2 décembre avait contraint, lui aussi, à voyager, mais d'une autre manière, et qui se disait plein d'admiration « pour un pays où les hommes les plus influents quittent le pouvoir, pour appuyer, avec leurs amis, le gouvernement qui s'est séparé d'eux" » ; Camille recevait de M. Thiers des lettres de recommandation pour des amis
1. M. de Butenval au marquis de Turgot, 17 mai 1852. L'aimable comte de Reiset était parti comme premier secrétaire à Pétersbourg.