‹ Cavour et l'unité ItalienneChapitre 148 sur 247 · Cavour au Sénat, 16 décembre · texte numérisé non relu

Cavour au Sénat, 16 décembre

projet serait bientôt déposé. « Bientôt », ce fut treize ans après * .

Pendant ces débats, un Empire et un empereur étaient nés : comme Cavour et LaMarmora l'avaient prévu depuis plusieurs mois", Louis-Napoléon avait relevé la couronne de son oncle. Le monde des cours s'agitait véhémentement sur des difficultés de protocole, de nom, de chiffre; serait-il Louis-Napoléon, Napoléon tout court, 11 ou 111 ? « la question du numéro », disaient les railleurs. A Turin, nulle difficulté : le cabinet sarde acceptait facilement la novation, pourvu que l'appui du gouvernement français lui demeurât. A la notification faite par la légation de France, le général Dabormida répondit par quelques phrases très ternes, exprimant le vœu que continuât « cette politique si éclairée et si sage qui est un gage assuré du maintien de la paix générale et qui est en harmonie avec les besoins et les mtérêtsde toutes les puissances^ ». Le nom de Napoléon n'était point prononcé, ce qui éludait la « question du numéro ».

Le mois de janvier 1853 s'écoula en discussions financières et économiques : débarrassé des difficultés de ses débuts, le •cabinet, son chef spécialement, espéraient mettre au point, avec le concours du Parlement, le nouvel impôt mobilier, le réseau des voies ferrées vers l'extérieur, les services de navigation outre-mer, les docks de Gênes ; Cavour prétendait aussi rétablir dans les administrations l'ordre et l'autorité, passablement ébréchés. Pour ce faire, heureusement tout était calme à rextérieur. Un nouvel orage survint brusquement.

1. Le mariage civil na été inlroduil m Halie que par la révision du Code civil en 1865.

2. La Marmora ii Cavour. 25 juillet; Cavour à Farini, septembre 18.')2. .i M. Dabormida à M. de Butenvai, î> décembre < S;.».

La Lombardie portait lourdement le joug étranger que la cour de Vienne ne faisait rien pour alléger : les iiommes aimables qui avaient succédé au prince de Schwarzenberg ne frappaient point eux-mêmes, mais laissaient le vieux Radetzki porter de rudes coups aux nationalistes italiens, et si quelque gouvernement étranger, anglais ou français, s'élevait contre tant de brutalité, les diplomates viennois soupiraient qu'ils n'étaient pour rien dans des représailles un peu fortes. C'était la manière de Ponce Pilate.

Maints Lombards, et des plus considérables, avaient dû quitter Milan, Brescia ou Mantoue, et s'étaient fixés en Piémont, oîi, du consentement du gouvernement autrichien, ils avaient acquis la nationalité sarde. L'âme de la population lombarde n'en avait point été modifiée, les conflits éclataient p'équents entre officiers autrichiens et jeunes patriotes italiens, et surtout les sociétés secrètes avaient repris toute leur activité ; dans la plupart des villes de la Lombardie et de la Vénétie, s'étaient constitués des groupements, composés d'hommes de toutes les professions, unis par une même passion, l'indépendance de la patrie : ils étaient en relations constantes avec leurs anciens compatriotes réfugiés à Gênes ou à Turin, devenus Sardes pour rester Italiens ; les chefs républicains vivaient en un plus lointain exil, à Paris ou à Londres ^ ; Mazzini, qui résidait normalement en Angleterre, se glissait parfois en Suisse, pour renouer le fil de nouvelles conspirations et insuffler à ses affidés son âpre mais puissant esprit de révolte ^ ; à ses ordres, suivis sans discussion, par admiration

1. BoltOD King, Histoire de l'Unité italienne, I, p. 437-8. i. Gomandini,. Cospirazioni di Romaqna e Bologna, p. 214, 242 et suiv. — « A la résistance passive accouplez la force et vous serez rapidement

dévouée jusqu'à la mort, un soulèvement se produisait, tôt étouffé par une cruelle répression ' : à Mantoue, en avril 1852, une conspiration est découverte par la police avant même d'avoir pu passer à l'action : cinq révolutioimaires montent sur l'écliafaud. Un an plus tard, un complot est préparé à Milan dans l'ombre, encouragé par Mazzini, par les frères de Gênes : il éclate follement le mardi gras, 6 février 1853, et naturellement échoue, les chefs s'enfuient, prétendant les uns que les républicains génois les ont abandonnés, les autres que la bourgeoisie ne les a point suivis ; dans la bagarre, quelques soldats autrichiens et de plus nombreux révoltés sont tués; le lendemain, six conspirateurs, trouvés les armes à la main, sont pendus à six gibets élevés sur l'esplanade du château, dix-huit autres auront pareil sort ; le plus rigoureux état de siège est proclamé à Milan : la ville est calme, morne : le silence de l'épouvante.

Le Piémont était demeuré totalement étranger à ces faits : nulle infiltration d'armes ni d'argent ; aucune participation des émigrés lombards, surtout de ceux devenus sujets sardes. Le gouvernement avait « donné sur toute la frontière l'ordre de ne laisser passer aucun individu suspect et au cas où une bande essayerait de la forcer, de s'y opposer énergiquement » ; à Gênes, il avait prescrit l'arrestation, pour les expulser, de nombreux réfugiés à tendances révolutionnaires, entre autres le colonel Turr, ancien révolte'' hongrois, La Cecilia et Botta, chefs du parti mazzinien, et un jeune napolitain appelé à

niallres de la victoire », avait écrit Mazzini dans son manifeste du 15 otlobre 1850. A. Luzio, Giuieppe Mazzini (190.)), p. ;!3. Le cinquantenaire de la mort de Mazzini. en l'Ji'i, a suBciti; de nombreuses publications dont M. Boiirgin a donn**; de pénétrantes anaiysi's dans la Revue historique de novembre 1M23.

1. Alessandro Luzin, / marliri di Helfiore (3« éd.. 1916) : (Uelfiure, l'en- •Jroit, près de Mantoue, où furent dressées les potences), et 1 processi politici di Milaiio e Mantowa. 18!il-a.5 (t'»19).

quelque avenir, F. Crispi. Dans tout le royaume, la population restait fort calme, attristée par la dureté des représaiUes en Lombardie, mais sans se livrer à aucune manifestation violente.

Mais pour le gouvernement autrichien, le Piémont avait commis deux péchés et qui méritaient expiation : il avait le premier introduit en Italie les institutions parlementaires ; malgré la leçon de Novare, il y avait persévéré, donnant ainsi le plus mauvais exemple. « Le gouvernement autrichien, disait à cette époque Victor-Emmanuel, presse sur le Piémont par tous les moyens imaginables, ses agents entourent mon trône... on me pousse à renverser la Constitution... Si le Piémont perd ses institutions, le parti national disparaît avec elles, et celui de l'Autriche lui succède aussitôt, avec la ferme intention de livrer à l'Autriche, le Piémont et son roi, qui devient un vassal couronné. C'est ce qui n'arrivera jamais de mon vivant \ » Ce même Piémont, d'ailleurs, a donné son hospitalité aux exilés de Lombardie ; il leur a même accordé sa nationalité; ils vivent de sa vie, collaborent à ses abominables journaux, participent à ses élections, y exercent une influence aussi incontestée que détestable. Il faut les frapper pour humilier leur nouvelle patrie. Telle lut la politique du cabinet de Vienne.

Le 13 février 1853, S. M. 1. R. A. François-Joseph, « considérant qu'on ne saurait révoquer en doute la participation aux derniers événements de Milan, des Lombards et Vénitiens qui ont émigré pour motiis politiques »... « daigna » ordonner la mise sous séquestre de leurs biens, quand bien même ces personnes eussent acquis depuis lors une autre nationalité ; il serait statué ultérieurement sur le sort des biens ainsi séquestrés.

i. Duc dp Guiche à M. Drouyn de Lhuys, 20 avril 1853.

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L'impression ressentie à Turin en suite de cette mesure tut de « stupeur » ; nul ne s'y méprit, l'empereur d'Autriche ordonnait la simple confiscation des biens de ses anciens sujets, détachés de leur lien de sujétion avec l'autorisation même des autorités autrichiennes, rattachés à un nouvel Etat, faible mais libre. Avec fierté, — avec sagesse, — le cabinet sarde adressa à son ministre en Autriche, l'ordre de protester à la H.ofburg contre cette violation des traités austrosardes qui assuraient l'égalité de traitement des nationaux des deux pays ; en même temps il invitait ses ministres à Paris et Londres, Villamarina et E. d'Azeglio, à soumettre ses légitimes plaintes aux cabinets amis. Et il faisait comprendre aux exilés, ses nouveaux sujets, qu'il était contraint de n'user envers l'Autriche que des formes imposées par la diplomatie internationale*.

La cause autrichienne était si mauvaise que nul en Europe ne la soutint, même le gouvernement russe, plutôt autocrate, qui la déclara déplacée ; même le ministre autrichien à Turin, comte Appony, qui ne voulait point connaître de cette déplorable affaire. Le cabinet de Saint-James joignit ses protestations à celles du Piémont ; le ministre français fit pareillement, bien conseiUé par son envoyé à Turin, M. Aymé' d'Aquin -, qui lui avait exposé l'émotion soulevée à Turin par l'injustice autrichienne. « 11 est certain, répondit M. Drouyn de Lhuys à son agent, que le cabinet de Vienne n'a pas suffisamment pris garde qu'il risque de manquer son but en le dépassant, car, en exagérant, bien au delà des exigences de la situation, la rigueur et In portée de la répression, en faisant peser sur une population tout entière la solidarité des troubles auxquels l'immense majorité des habitants est

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