‹ Cavour et l'unité ItalienneChapitre 174 sur 247 · Duc de Guiche à M, Drouyn de Lhuys, 20 avril · texte numérisé non relu

Duc de Guiche à M, Drouyn de Lhuys, 20 avril

3. Comte de Reisct, Mes souvenirs, t. Il, p. '220 (aoftt 185:^).

LA GUERRE DORIENT 281

rai Dabormida a une longue conversation avec le ministre de France sur les affaires d'Orient : « Ni lui ni ses collègues ne peuvent désirer ouvertement qu'il en résulte une guerre européenne, dont il n'est permis h personne de dire, a priori, quelles seraient les conséquences, mais, aux sentiments qu'inspire une cause injuste, soutenue par un gouvernement aussi antipathique que l'est la Russie au Piémont, il est naturel, qu'en prévision d'une complication européenne, les hommes de ce pays se posent cette question : « Que fera l'Autriche ? » N'y a-t-il pas lieu pour eux d'espérer que la situation qui serait faite à l'Autriche mettrait à l'abri l'indépendance du Piémont et ses institutions sans cesse menacées * ?» La politique sarde demeure très prudente, réservée, pleine de « circonspection » ; le gouvernement autorise néanmoins quelques officiers à entrer dans l'armée turque", notamment « permet » au capitaine Govone de se rendre au quartier général d'Omer pacha, en lui accordant un congé, mais sans lui confier une mission officielle ; l'extrême finesse de l'officier-diplomate fournira les plus précieux renseignements à son gouvernement'.

L'été se passe en négociations comme si les adversaires se tâtaient avant la prise au corps : et c'est, à la colère des Sardes, à Vienne que s'ouvre la première conférence, comme si la maison de Habsbourg devait servir d'arbitre en Orient : déjà, peut-être, les subtils diplomates italiens ont-ils deviné le jeu de la Hotburg, tout de bascule, ses affections étant à

1. Duc de Guiche à M. Drouyn de Lhuys, 4 et 20 juillet 1833. Cf. A. Luzio, Studi e bozetlidi Storia lilteraria e poliiica (Milan, 1910), t. Il, p. 159 et suiv. La guerra di Crimea e la poliiica uustriaca.

2. Dont Pinelli, ancien Président de la Chambre et commandant du cadre de réserve.

3. Govone, Mémoires, trad. Weil, p. 33 et suiv. Cf. l'importante correspondance de Govone et La Marmora, publiée par Mario Degli Alberti. Per la Sloria deU'Alleanza e délia Campagna di Crimea, 1853-1 856 (Turin, 1910), p. 1 à 93.

Pétersbourg et ses intérêts en Occident, et croyant habile d'attendre qui sera vainqueur pour se porter vers lui avec enthousiasme. A Turin, on ne doutait pas que l'Autriche fût destinée à devenir l'alliée de la Russie et envahît les territoires limitrophes « pour s'assurer une part de la spoliation » . M. de Guiche prévoyait qu'à ce moment, l'Italie du Nord se soulèverait, les populations lombardes appelleraient à leur secours le Piémont qui serait entraîné dans le mouvement. L'appui de la France serait sollicité dès que l'Autriche se rapprocherait de la Russie \

A la fin de novembre, la destruction de la flotte ottomane par les Russes à Sinope « n'atteint pas seulement la Turquie », suivant l'expression de M. Drouyn de Lhuys ; de probable, la guerre devient certaine ; chaque belligérant de demain tient à savoir sur qui il peut compter : aussi Napoléon 111 délègue-t-il de divers côtés ses informateurs personnels, en Italie le baron Brenier. Diplomate de carrière, jadis consul à Libourne, pendant quelques semaines ministre du Prince-Président, fin, disert, un peu bavard, le baron était envoyé officiellement pour négocier un traité postal avec la Toscane, en réalité « pour parcourir les divers pays de l'Italie i'i recueillir, chemin faisant, les observations sur l'état des «esprits, les tendances des populations et les opinions des jjrincipaux personnages ■ ».

Il débuta par Turin, s'entretint avec le roi, Cavour, les ministres, et en fit rapport au quai d'Orsay. « J'ai trouvé, ♦îcrivit-il, tous les esprits très préoccupés naturellement de la question d'Orient, non seulement comme complication européenne, mais surtout sous le rapport des conséquences que cette grave affaire peut avoir pour les choses italiennes. »

1. Duc de Guiche à M. Drouyn de Lhuys, ii novembre 48a3. t. M. Drouyn de Lhuys au duc de (iuiche, 9 décembre 1855.

Le groupe des émigrés, — lombards, toscans ou romains, — et le parti de la guerre nationale espèrent y trouver une occasion de reprendre les armes, mais en général les sentiments demeurent modérés. M. Brenier est frappé de la prudence, presque de la tiédeur, avec laquelle les ministres envisagent la perspective d'une action plus directe de leur gouvernement dans les affaires de la péninsule, « quelques-uns se hasardent môme à blâmer l'attitude militaire et les paroles résonnantes du Roi, et celui d'entre eux dont les antécédents s'accordent le moins avec une politique réservée ^ est peutêtre le modérateur le plus constitutionnel et le plus sincère des idées belliqueuses... Le souverain, au contraire, semble plutôt disposé pour une vie active et chevaleresque que pour les calmes succès d'un règne pacifique... On doit se demander, si l'opinion de ceux qui voient en lui le futur auteur d'une croisade italienne, entreprise opportunément et avec l'auxiliaire d'événements favorables, ne se rapproche pas davantage de la réalité ^. »

Ceci était très bien vu : le Roi, bouillant et habile, voulait frapper d'estoc et de taille, et, pour le mieux faire, tirer parti d'une brouille entre la France et l'Autriche, produite par la dérobade de celle-ci.

Et Cavour ? il était resté avec le baron Brenier sur une discrète réserve, parce qu'il ne lui convenait pas de se découvrir encore. 11 n'avait aperçu d'abord dans la dispute orientale qu'une gône aux transactions commerciales ; en novembre 1853, il écrivait : « Les affaires d'Orient se compliquent, si jamais la guerre éclate, nous aurons une fameuse besogne sur les bras. J'espère encore, toutefois, que le moment de dégainer ne viendra pas de sitôt ^ ». Avec la bataille de Sinope dispa-

1. M. Rattazzi, qui jusqu'à la fin de 1854 fut opposé à l'intervenlion.

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