Duc de Guiche à M. Drouyn de Lhuys, lo février
de la France... Le gouvernement ne pourrait plus permettre, si les drapeaux de la France et de l'Autriche s'unissaient en Orient, qu'on cherchât à les diviser sur les Alpes. »
La menace était directe, non contre les seuls « révolutionnaires » deLombardie ou de Vénétie, mais adressée à ceux de Piémont, aux « nationalistes » qui annonçaient l'attaque des États sardes dans le flanc de l'Autriche et pour profiter d'une situation troublée. L'émotion fut vive en Piémont, et légitime. Le ministre de France, qui séjournait à Gènes avec le roi, notait une « très grande sensation». « Vous nous menacez, lui disait M. Dabormida; qu'avons-nous fait pour cela? Et cependant sur les Alpes, il n'y a que nous^ » Le duc de Guiche protestait que Tarticle du Moniteur ne s'adressait qu'à l'esprit révolutionnaire, or « entre le parti révolutionnaire et la monarchie constitutionnelle il y a un abîme », Mais l'opinion sarde était froissée, d'autant que la « vive satisfaction de l'Autriche », les remercîments qu'elle adressait au quai d'Orsay, son espoir que « le cabinet des Tuileries lui viendrait en aide pour engager les Lombards à reconnaître leurs devoirs envers l'empereur^ », toute l'attitude de la cour de Vienne soulignaient avec ostentation la portée de la note française.
Le ministre de Sardaigne à Paris fut chargé de demander des explications au gouvernement français ; elles furent conformes à celles du duc de Guiche. « En s'exprimant comme il l'a fait, répondit M. Drouyn de Lhuys, le Moniteur n'a eu en vue qu'un parti dont le cabinet de Turin condamne comme nous les projets et les plans, et qui n'a jamais réussi qu'à compromettre et à perdre les intérêts qu'il prétendait servir. Le cabinet piémontais a donné trop de preuves de son dévouement
\. Duc de Guiche à M. Drouyn de Lliuys, 6 mars 1854. 2 Villamarina i\ Dabormida, 25 février 1854 ; Gliiala, L'alleama di Crimea, p. 26.
LA GUERRE D'ORIKNT 287
à la cause de l'ordre social pour ne pas comprendre qu'en travaillant à décourager ce parti, par la netteté de notre langage, nous lui évitons à lui-même des embarras qu'il ne peut qu'avoir à cœur de prévenir \ » Le gouvernement sarde se déclara satisfait de ces déclarations, mais Cavour comprit que l'heure était venue pour lui de se prononcer, d'autant plus que le 27 mars la guerre était déclarée, que le 10 avril la France et l'Angleterre signaient une convention les unissant dans les hostilités et qu'une clause de ce traité prévoyait l'adhésion de toutes autres puissances à l'alliance francoanglaise.
La convention fut notifiée au gouvernement sarde, comme à plusieurs autres. La réponse, qui ne fut donnée officiellement qu'en juin, fut « sympathique », sans plus^ Le général Dabormida s'en expliqua au ministre de France : une adhésion formelle eût mis les Etats sardes en état de guerre avec la Russie et sacrifié les intérêts du commerce génois dans la mer Noire ; en outre, par un article de la convention, les Hautes Parties contractantes renonçaient d'avance à retirer aucun avantage particulier des événements qui pourraient se produire ; pour le Piémont, c'eût été promettre de respecter les territoires autrichiens de la Lombardie. Mais Dabormida insistait sur la nécessité pour la Sardaigne de conserver le bienveillant appui de la France et de l'Angleterre \ Ce n'étaient là que les paroles officielles. En secret, de bien autres négociations étaient engagées. Ici intervint nettement la politique personnelle de Cavour, approuvée par le roi.
Le 18 avril 18o4, M. Scarlett, chargé d'affaires anglais à
1. M. Drouyn de Lhuys au duc de Guiche, 6 mars 1854 ; Bianchi, Storia documentata, t. VII, p. 529.