Duc de Guiche à M. Drouyn de Lhuys, 21 mai
Florence, eut un entretien avec M. Landucci, ministre de l'Intérieur en Toscane, tout dévoué à l'Autriche, et qui exhala d'amères récriminations contre le gouvernement sarde : « Le Piémont, dit-il, n'a pas d'autre idée que de se mettre à la tête d'un mouvement insurrectionnel en Italie. Le roi l'a en quelque manière promis aux émigrés qu'il a vus à Gênes. 11 se croit appelé à conduire la révolution italienne, et à mériter ainsi le titre qu'il ambitionne « d'épée de Tltalie ». Ces dispositions sont connues de l'Autriche; elle sait que le Piémont ne manquera point l'occasion de soulever contre elle-même l'Italie ; elle ne pourrajamais se déclarer contre la Russie tant qu'elle doit redouter sur ses derrières l'insurrection conduite par le roi Victor-Emmanuel. Si on veut qu'elle se prononce, il faut lui donner quelque gage. Dans ce but le maréchal Radetzki désirerait pouvoir tenir une garnison autrichienne dans la citadelle d'Alexandrie. »
De ces propos si graves, reflets certains de l'opinion autrichienne, M. Scarlett s'empressa d'aviser son gouvernement et adressa copie de sa dépêche à son collègue près la cour sarde, sir James Hudson. Celui-ci connaissait déjà ces accusations contre le Piémont, par des renseignements privés qu'il tenait de Rome et d'autres villes italiennes; il n'avait pas instruction d'en aviser officiellement le cabinet de Turin, mais, lié d'amitié avec Cavour, il s'en ouvrit à lui dans une conversation privée *.
Cavour repoussa ces accusations avec énergie, et, dans la vivacité de ses protestations, il s'écria : « De pareilles intentions sont tellement opposées à celles qui nous animent, que pour
1. Miissari, Vila di Viltorio Einajiuele, p. li)8. Duc de Guiclifà M. Droiiyn de Lhuys. 110 avril 18.j4. Gpr. I)aboriiiiil;i à Villjiniarina (Biandii, Sloria, VII, ao4) et le Diariu de Daborniida (Chiala, L'alleanza, p. 4G). Il est souvent difficile de cuncilier ceb documents, surtout les deux derniers avec les premiers.
ma part je pense que si la PYance et l'Angleterre nous demandaient un contingent de 14 ou 15.000 hommes^, le gouvernement du Roi devrait les donner et les envoyer en Orient. » M. Hudson répondit que ce serait en effet la meilleure preuve h donner de la fausseté des griefs articulés par le cabinet toscan, donc par l'Autriche, et il pria Cavour de tenir le ministre de France au courant de cette conversation, partant lui-même le lendemain pour Gênes.
Gavour se rendit immédiatement au Gonseil des ministres, rapporta l'entretien dans tous ses détails, et... fut blâmé par tous ses collègues : Tun regrettait de voir le Piémont diviser ses forces et intervenir dans une guerre sans nécessité, loin de son territoire et de ses intérêts; un autre n'eût voulu accorder l'adhésion à l'alliance que moyennant compensation, la levée des séquestres"; un dernier rappelait l'état critique des finances ; bref, tous regrettaient la « précipitation » du Président du Conseil, et après une séance longue, «très animée », devant l'opinion unanime du Conseil, Gavour se rendit auprès de M. Hudson pour lui signaler le caractère tout personnel de ses déclarations : il semble bien qu'un billet du diplomate anglais était déjà parti pour Londres, la dépêche officielle tut estompée. Qu^importe, le premier coup était porté, et c'est bien ainsi que l'entendait la profonde intelligence de Gavour.
Le duc de Guiche avait été laissé dans l'ignorance de cet incident, qui ne fut connu du cabinet de Paris que par une communication du gouvernement anglais. M. Drouyn de Lhuys
1. C'est le chiffre même auquel fut fixé l'apport du Piémont à l'alliance. Cavour avait évidemment étudié la question, — et avec quelle raison. On verra qu'il tenait ce chiffre, peut-être l'ordre de le donner, du roi luimême.
2. A la suite de l'insurrection de Milan (février 18a3), le gouvernement autrichien avait mis sous séquestre les biens des patriotes lombards, émigrés et récemment naturalisés sardes. Supra, t. Il, p. 238 et suiv.
Cavocr. — II. 49
en écrivit à son ministre en Piémont, lui détaillant la conversation qu'il croyait officielle, lui demandant pourquoi Guiche n'avait dit mot. « Car je ne puis supposer, ajoutait-il, que le général Dabormida ou M. Hudson lui-même ne vous aient pas instruit d'une démarche aussi importante'. » Vexé, le duc se rendit sur-le-champ auprès de M. Dabormida et ce dialogue s'engagea entre les deux hommes : Demande. Le cabinet a-t-il reçu, de la part de M. Hudson, des ouvertures pour adhérer au traité d'alliance de la France et de l'Angleterre ? — Réponse. Non. — Z>. Le gouvernement sarde a-t-il dit qu'il y entrerait volontiers et qu'il pourrait contribuer pour un contingent de 15.000 hommes à la guerre d'Orient? — R. Non. — D. Mais si les puissances alliées le demandaient, le cabinet serait-il disposé à le faire? — R. Le cabinet n'a pas délibéré sur cette proposition et se réserve de l'examiner, si on s'adresse à lui. Elle n'a jamais été soulevée en conseil, ni soumise au roi. — D. Mais le Président du Conseil a exprimé son opinion à cet égard ; est-il donc en désaccord avec ses collègues ? — R. Le Président du Conseil n'a pu exprimer qu'une opinion toute personnelle, elle ne peut servir d'élément à une conversation officielle. Le Conseil ne s'est pas occupé de la question et n'a donné à personne la mission de parler pour lui". »
Intrigué de ces paroles, qui dénotaient un flagrant conflit entre le Conseil des ministres et son Président, Guiche alla chez M. Hudson, qui lui révéla tout l'incident. Et le duc (il fut parlois, hélas ! moins perspicace) en conclut « à l'aveu tacite du consentement que le cabinet de Turin serait obligé de donner si on lui faisait à ce sujet des ouvertures directes » . (30 avril.)
Dabormida ne pouvait que reconnaître ces faits, «^u'il
i. M. Drouyn de Lhuys au duc de Guiche, 2C avril 18îi4. i. Duc di- (luiche à M. Drouyn de Lhuys, 29 avril 1854.
regrettait, qu'il amoindrissait dans ses dépêches officielles, jusqu'à affirmer que « ni le cabinet, ni M. de Gavour lui-même ne sont nullement engagés ». Il a écrit dans son Diario que « le gouvernement n'accorderait sa coopération à la [guerre que lorsqu'il serait garanti que sa sécurité en Italie ne serait point menacée; que la cessation des séquestres mettrait un terme à la position anormale et humiliante dans laquelle il se trouvait envers l'Autriche et qu'il aurait la prospective {sic) que ses sacrifices seraient récompensés par des avantages » . La dernière raison ne manque point de valeur, elle est compréhensible, humaine, et a inspiré la politique de Dabormida jusqu'à son départ ; mais le génie de Cavour avait une autre envergure. Quoiqu'on prétendît son ministre des Affaires étrangères, il se considérait comme « engagé ». PourTheure, il ne pouvait que tenir le langage de son Conseil, et dans une conversation ultérieure avec Guiche, il posait sinon la condition^ au moins la question des séquestres : si, en garantie de la sincérité et de la franchise de ses propres intentions, le Piémont envoyait 15.000 hommes en Orient, ne serait-il pas équitable qu'en compensation l'Autriche renonçât à la mesure qui était la cause du différend entre les deux gouvernements ? la France et l'Angleterre ne pourraient-elles entremettre leurs bons offices pour obtenir du gouvernement autrichien la mainlevée du séquestre sur les biens des Lombards naturalisés sardes ?
La conversation continua quelque temps, sans aboutir. Le 2 juin, M. Dabormida remettait aux ministres de France et d'Angleterre sa réponse à la notification du traité d'alliance. On l'a dit, elle demeurait à dessein dans le vague. « Les puissances alliées, y était-il écrit, ne peuvent douter que toutes les sympathies (du gouvernement du Roi) ne soient acquises à la cause qu'elles ont entrepris de défendre, et qu'il n'applau-
disse au dévouement désintéressé avec lequel elles poursuivent en commun le triomphe d'une politique saine et libérale, la seule qui puisse à nos yeux, comme aux leurs, procurer à l'Europe les bienfaits d'une paix assise sur des bases solides. » Elle se terminait en exprimant des vœux pour « le succès que doit désirer toute puissance ayant véritablement à cœur Tindépendance dcsEtats et le maintien de l'équilibre de l'Europe » . Mais le dernier mot était dit, ajuste titre, par le duc de Guiche : « Je crois pouvoir affirmer que les Puissances occidentales peuvent compter sur 15.000 hommes de très bonnes troupes, infanterie et artillerie, le jour où elles croiraient devoir les demander \ »
Cavour avait lieu de n'être pas satisfait d'avoir été abandonné par son Conseil et désavoué par son propre ministre des Affaires étrangères. Maisquisaitavoir raison, sait attendre et reprendre. Avec sa perspicacité et sa ténacité, Camille voulait gagner des mois et des voix au Conseil : comme le Cid, il laissait faire « le temps, sa vaillance et son Roi ».
Son Roi agit le premier : peu de jours après la remise par Dabormida de la réponse officielle, le 6 ou 7 juin, Guiche se rendit auprès de Victor-Emmanuel, en visite privée, et ce pittoresque dialogue s'engagea entre le monarque et son hôte ' : « Ah ! ah! s'exclama le roi, vous avez bien fait de venir. Je suis bien aise de vous voir. Eh bien ! cela ne va pas ; n'est-ce pas ? nous allons causer. Voyons, mettez- vous là. Voulez-vous un cigare. » Et tout en tirant sur son trabiico : « Non, cela ne J va pas : qu'est-ce (juc vous en pensez? voyons, parlez fran-