Chiala. L'alleania..., p
LA Gl'ERRE D'ORIENT i99
en expiation, ses provinces italiennesS Gavour comprit ainsi; il suivit l'Autriche, pour la devancer et la vaincre.
Or, au même moment, les deux alliées, estimant qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi, surtout en présence d'un ennemi vigoureux et d'un ami inconstant, se tournaient vers le Piémont". L'idée vint presque simultanément à Londres et à Paris, mais il résulte bien des pièces que c'est le cabinet de Saint-James qui en prit l'initiative \
Le 29 novembre, avant donc que fût signé le traité de Vienne, les lords Clarendon et John Russell envoyèrent chacun à sir James Hudson, leur représentant à Turin, une très pressante dépèche pour le prier de sonder les dispositions du gouvernement sarde à fournir un corps de troupes pour l'expédition de Crimée, soit en le mettant à la solde de l'Angleterre et sous le commandement de lord Raglan, soit en adhérant au traité du 10 avril et en envoyant un contingent à son propre compte. Par suite d'une erreur dans la répartition des sacs postaux, ces lettres n'arrivèrent à Turin qu'après quatorze jours de circulation.
Pendant qu'elles voyageaient, M. Drouyn de Lhuys avait écrit à Londres pour proposer au cabinet anglais de demander l'adhésion pure et simple du Piémont au traité d'alliance : sir James Hudson « prendrait les devants », mais M. de Guitaut, chargé d'affaires pendant un congé du duc de Guiche, aurait des instructions identiques et se joindrait à son col-
1. Mazade, Le comte de Cavour, p. HO. Rosi, Storia eonlemporanea d'ilalia, p. 551. E. Bourgeois. Manuel historique, III, p. 439.
"2. « Dans leur invitation au Piémont, la France et l'Angleterre ne visaient qu'à décider l'Autriche en assurant la paix en Italie », a écrit Orlando, LaLotta politica iîi Itatia, p. 551.
3. Ici les pièces officielles concordent à quelques nuances près. M. Drouyn de Lhuys à M. de Guitaut, H décembre 1834 ; M. de Guitaut à M. Drouyn de Lhuys, 14 et 15 décembre 1854 ; M. Dabormida à M. de Villamarina, 15 décembre 1856.
lègue anglais. Lord Clarendon acquiesça à ces propositions, qui répondaient aux instructions déjà données par lui, et avertit sir James Hudson qu'elles modifiaient la teneur de sa lettre du 29 novembre. M. Drouyn de Lhuys, avisé du consentement du noble lord, écrivit le il décembre à M. de Guitaut, en termes un peu pompeux, que les garanties données par le Piémont, la décision prise par l'Autriche l'avaient amené « à se reporter sur l'accueil sympathique que la simple communication du traité d'alliance avait reçu de Turin ». Il informait donc son chargé d'affaires des instructions que M. Hudson avait dû recevoir de son gouvernement, lui mandait de s'entretenir avec le ministre anglais des démarches faites, et, si celui-ci « en espérait une issue conforme à nos vœux, l'autorisait à les soutenir confidentiellement ».
Les deux lettres du 29 novembre étaient enfin parvenues à destination le 13 décembre, et, sur-le-champ, M. Hudson en donna connaissance à M. Dabormida. Le Conseil des ministres en délibéra et prit les ordres du roi : on décida d'écarter de piano la mise de troupes sardes à la solde de l'Angleterre, « cette armée étant composée, d'après la constitution, de citoyens désignés par le sort pour payer leur tribut du sang à la patrie, on ne pouvait leur demander le sacrifice de la vie que pour la défense ou dans l'intérêt direct de leur pays » ; par ailleurs, le gouvernement sarde se déclarait « prêt à faire accession au traité à des conditions éfjuilables ». Ces « conditions », c'était la mainlevée des séquestres. Et la réponse du cabinet fut apportée le soir même par M. Dabormida à sir James.
Le lendemain, 14 décembre, MM. Hudson et de Guitaut recevaient les instructions dernières de leurs gouvernements : mission de propo.ser l'accession pure et simple au traité, avec envoi d'un contingent de lO.UOU Sardes. M. Dabormida les rejoignit chez sir James pour recevoir communication de ces
nouveaux documents ; il déclara ne rien pouvoir décider avant d'avoir pris à nouveau les instructions du roi et l'avis de ses collègues, mais, spontanément, il insista sur la question des séquestres ; on ne pouvait, selon lui, laisser à l'opposition parlementaire ce redoutable argument « d'un traité conclu sans qu'on fût préalablement revenu sur cette mesure » . M. Hudson, puis M. de Guitaut insistèrent sur une adhésion pure et simple.
Le Conseil des ministres se réunit le même jour sous la présidence du roi ; l'accord était malaisé, le roi, Cavour étant favorables à une adhésion pure et simple, Dabormida et, moins fortement Rattazzi, tenant à la condition de mainlevée des séquestres. On se résolut à une proposition mixte, la remise d'une note officielle avec une annexe secrète '■ : la note contenait l'adhésion au traité du 10 avril avec mise à la disposition des alliés d'un contingent de 15.000 hommes, à condition qu'un prêt de 20 millions de livres sterling à 3 p. 100 d'intérêts fût consenti au Piémont. Les deux puissances occidentales déclareraient qu'il serait tenu compte au gouvernement sarde, à la conclusion de la paix, des services rendus à la coalition et de ses sacrifices en hommes et en argent. « Par ce traité, le gouvernement sarde entre dans le concert européen, prend part aux négociations et intervient au Congrès ayant pour but le rétablissement de la paix et l'affermissement de l'équilibre européen. » Les articles secrets étaient au nombre de deux : les puissances occidentales s'engageaient par le premier « à faire tous leurs efforts pour faire lever par l'Autriche le séquestre sur les propriétés des sujets sardes » , et parle second « à prendre en considération l'état de l'Italie, au rétablissement de la paix ». Et c'était tout, sauf ceci encore,
1. Texte de la note dans Blanchi, Storia documenlala, t. VII, p. 540.
30i CAVOUR
ajouté ensuite dans une dépêche de M. Dabormida à M. Villamarina, la garantie que le traité avec l'Autriche du 2 décembre ne contenait aucun article secret de nature à léser les intérêts matériels ou moraux du Piémont ou préjuger la question italienne. La précaution était opportune au moment où était signé le pacte secret du 22 décembre entre l'Autriche et la France.
Les représentants de France et d'Angleterre furent appelés le soir même au Conseil où on leur remit cette réponse. Ils l'envoyèrent de suite à Londres et Paris ; dans une dépêche datée du lendemain, M. de Guitaut ajoutait que les deux articles secrets « pouvaient être considérés comme insignifiants », demandés par le Conseil « pour couvrir plus tard sa responsabilité devant le» Chambres » . Le gouvernement sarde accepterait une modification dans le fond et la forme, mais insistait sur l'urgence de la solution, à raison des attaques probables des deux partis extrêmes*.
Il était à craindre que ces conditions — parfaitement raisonnables en elles-mêmes, et que dépassa un prochain avenir — fussent tenues pour inacceptables à l'époque où elles étaient présentées ; M. Dabormida voulait brusquer ce que Gavour attendait d'une inévitable évolution. En elîct, lord Clarendon télégraphia de Londres que les deux articles secrets constituaient un obstacle à la conclusion du traité. Et c'était évident : comment demander aux deux puissances occidentales de signer un traité dont deux pointes étaient dirigées contre un Etat avec qui elles venaient de traiter"?
M. Dabormida répondit vainement aux objections anglaises par deux lettres fort sensées, si on les prend au point de vue sarde, mais si peu chaleureuses pour l'accession, si pleines
1. M (Je Guitaut il M Drouyn de Lhuys, 15 décembre 4854. ï. Zanichclli, Cavour, fi ib\K
(le réticences, qu'elles paraissaient contenir plutôt une retraite polie qu'une négociation en cours de réussir'.
L'affaire était mal engagée ; Cavourle sentait, qui priait une Italienne habitant Paris de le renseigner sur « la véritable pensée des gens qui gouvernent la France » , car si le Piémont est prêt à des sacrifices, encore importe-t-il « de connaître dans quel esprit ces sacrifices seront accueillis par ceux à qui ils doivent spécialement profiter" ». Ces négociations embarrassées, ces dissentiments entre ministres ne passaient point inaperçus; quelque inquiétude se glissait dans les milieux politiques. « Notre ministère, écrivait la marquise d'Azeglio, se trouve comme dans un tremblement de terre et ne sait s'il y résistera ^ . » Mais une très noble démarche était faite au nom des victimes du séquestre lombard, par deux d'entre eux : Mauri écrivit à Oldofredi qu'il fallait sacrifier leurs propres intérêts plutôt que ceux de l'Italie; mieux valait signer le traité sans réserve sur le séquestre que ne point le passer, et Oldofredi remit cette lettre à Cavour, en l'appuyant vivement. Le geste était beau, convaincant'.
Depuis plusieurs semaines, le roi était resté dans son isolement de Majesté, Cavour dans l'anonymat du Conseil, le duc de Quiche au loin. Quand ils traiteront ensemble, l'affaire roulera, non sans heurts, mais vite.
Le ministère du quai d'Orsay était demeuré dans une grande
1. M. nabormidaàMM. de Villamarina et E. d'Azeglio, 2i décembre 1854.
2. Cavour à la comtesse Rasini, 22 décembre 1854; lettre déjà publiétpar yiay or, Nuove Letlere, rééditée et revue par L.-C. Bolléa, Vna « Sillage » dilettere del Risorgimenio (1919). p. 6-3.
3. Marquise d'Azeglio au marquis Emmanuel d'Azeglio, 1""^ janvier 185.J.
4. Bersezio, Il regno di Vittorio Emanuele II, t. VI, p. 270. « Les exilés comprenaient que de l'Orient pouvait s'urgir vraiment l'aurore de la renaissance italienne », a dit poétiquement M. Daneo aux fêtes du centenaire de Cavour, Solenne commemorazione del centenario délia nascila di Camillo Cavour, p. 18.
réserve pendant ces négociations, car il était entendu avec Londres qu'en l'absence du duc de Guiche, l'initiative et l'action appartiendraient à M. Hudson. Le 27 décembre, M. Drouyn de Lhuys annonçait à M. de Guitaut le prochain retour de Guiche, ajoutant : « Il a naturellement de moi verbalement les instructions que je me proposais de vous adresser ».
Le duc arrive à Turin le 2 janvier 1855, et, dès le 3, rend visite à M. Dabormida, puis à Cavour' : il désire tâter le terrain avant de s'y engager ; il reste donc sur une réserve bienveillante et approbatrice. Il constate que le gouvernement sarde proteste de son désir d'adhérer au traité du 10 avril, qu'il abandonne la forme des articles secrets, additionnels au pacte d'accession, mais qu'il demande la signature d'une note, distincte quoique connexe à l'adhésion, — on l'appellera la note réversale — et contenant à peu près les mêmes conditions.
Cette persistance, remarque Guiche, se justifiait jusqu'à un certain point par une dépêche officielle de lord Clarendon, destinée à être communiquée au gouvernement sarde : cette pièce, tout en blâmant la forme des traités secrets, reconnaissait en principe leur objet digne de tout l'intérêt du gouvernement de la Reine, promettait son appui, prévoyait les éventualités qui pourraient amener des changements désirables dans les conditions actuelles des États de l'Italie. Il était naturel que, connaissant ce document, M. Dabormida voulût en transporter les éléments dans une note réversale.
Mais cette dépêche officielle élail doslinée à la publicité du Bine Boolc. Les véritables instructions de lord Clarendon étaient renfermées dans une lettre particulière, et d'une nette précision : « Dans aucun cas, y était-il écrit en substance, il
1. Leduc de Guiche à M. Drouyn de Lhuys, deux dépêches du G janvier 1855.
no laut consentir h faire de ces sentiments sympathiques ou de ces promesses officieuses l'objet d'une déclaration solennelle et publique. » Ainsi les instructions de Londres concordaient avec celles qu'à Paris Guiche avait reçues deM. Drouyn de Lhuys. Les deux ministres anglais et français pouvaient aller de l'avant, mais avec prudence, discrètement si possible. Pendant quatre jours on n'avança guère, M. Dabormida se refusant à céder sur la question des séquestres, où il voyait engagé l'honneur même du Piémont, les deux diplomates se réservant. Le 7 janvier, une nouvelle conférence était tenue sans résultat.
Mais, et ceci est de haute importance, le même jour, 7 janvier, le duc de Guiche vit le roi qui lui déclara sans ambages^ : « Je sais tout, je sais absolument tout, et je suis très mécontent. D'abord je vous déclare que je ne suis pour rien dans ces hésitations et ces conditions ; je les trouve stupides : si nous y allions franchement et promptement, nous y gagnerions bien davantage. Quant à moi, je suis d'avis qu'il faut s'allier en toute confiance, sans restrictions ni réserves, ou ne pas s'allier du tout. L'Empereur et moi nous avons échangé des assurances d'amitié formelles : il a ma parole; j'ai la sienne; nous sommes incapables de nous tromper, et cela me suffit. Si nous sommes battus en Crimée, nous nous en tirerons toujours, et si nous sommes vainqueurs, eh bien ! cela vaudra mieux pour les Lombards que tous ces articles qu'ils veulent joindre au traité... Patience : vous savez ce que je vous ai dit : je n'ai qu'une parole, et si ceux-là ne veulent pas marcher, j'en prendrai d'autres qui marcheront, mais
1. Document produit parMassari, Vita di Viltorio Emanuele, p. 171, et confirmé en substance dans une dépêche officielle de Guiche, en date du 7 janvier 1855, 11 heures du soir. La date du 8, donnée par Massari, doit donc être rectifiée en 7.
CwouR. — n. 20
nous n'en viendrons pas là; car, voyez- vous, le pays et les Chambres sont de mon avis. »
Ainsi le duc de Guiche connaissait la décision du roi; il savait aussi l'avis du Président du Conseil, affirmé dès le mois d'avril, et facile à retrouver même dans les négociations où il appuvaitson ministre des Affaires étrangères, car, écrivait celuici dans son Diario, « Cavour était impatienté des retards et craignait le hnauvais effet d'une rupture^ ». Par le souverain même, Guiche avait appris l'opinion du pays et du Parlement. 11 pouvait donc « y aller », et le fit même avec plus de vivacité qu'il ne l'a rapporté dans ses dépêches officielles.
Le 9 janvier, au soir, Hudson et Guiche se rendirent au ministère des Afïaires étrangères retrouver Cavour, Dabormida, La Marmora et Rattazzi. La discussion reprit sur la note réversale que Dabormida et Cavour croyaient acceptée, en principe et sauf modifications, par les diplomates anglais et français. La discussion fut vive, Dabormida étant « irrité de ce qu'il considérait comme un manque de loyauté... », Cavour croyant « que le plénipotentiaire français n'était pas le fidèle interprète des intentions amicales et bienveillantes de son gouvernement" ». Le Président du Conseil ne tenait compte ni des instructions orales de Drouyn de Lhuys, ni de celles écrites de lord Clarendon. Les deux diplomates se résolurent alors à produire la lettre confidentielle du noble lord : « Dans aucun cas, il ne faut consentir à faire de ces sentiments sympathiques ou de ces promesses officieuses l'objet d'une déclaration solennelle et publique. » Dabormida se tourna vers le duc comme pour lui demandoi- si ces instructions le concernaient aussi; Guiche fit un signe affirmatif. Cavour, alors, prit la parole bru.squemenl : « En face, dit-il, d'instructions aussi