‹ Cavour et l'unité ItalienneChapitre 203 sur 247 · Gavour â La .Marmora. 21 janvier · texte numérisé non relu

Gavour â La .Marmora. 21 janvier

Le 6 décembre le cortège royal prit le chemin du retour.

Napoléon III avait vivement insisté pour revoir Victor- Emmanuel à son passage en France et se rendit à Gompiègne pour l'attendre. Les Sardes n'y demeurèrent que quarantehuit heures, mais ces deux journées furent plus fructueuses que la semaine de Paris, car, dans le calme du château, on reprit certaines conversations à peine esquissées dans le joyeux brouhaha de la capitale ; elles portèrent sur les relations de la Sardaigne et du Vatican, le roi ayant exprimé le désir que le gouvernement français préparât une base de réconciliation entre les deux cours ' ; sur les difficultés toujours renouvelées par le gouvernement autrichien, que l'on disait prêt à adresser un ultimatum à Turin ; sur la place qu'aurait la Sardaigne dans le Congrès de la paix.

Enfin et surtout, au dernier moment, à l'improviste, comme au hasard, était soulevé le sujet le plus grave, d'une importance capitale.

Le 7 décembre, le roi et l'empereur chassèrent à courre dans la forêt de Gompiègne et se retrouvèrent à 7 heures pour un grand dîner au Palais. Dans la soirée. Napoléon s'isola quelques instants avec Gavour ; la conversation s'engagea, et « à brûle-pourpoint » l'empereur dit au ministre sarde : « Écrivez co7ifidentiellement à Walewski ce que vous croyez que je puisse faire pour le Piémont et l'Italie ». L'autre ne broncha point : c'étaient exactement les paroles

1. Walewski avait écrit à son représentant à Rome pour faciliter les relations officielles du chargé d'affaires sardes au Vatican et reçu une réponse favorable. Walewski à Villamarina, la décembre 1855. Le 5 janvier 1856, il adressa au duc de Guiche une très longue dépêche sur les conflits entre le Saint-Siège et le cabinet de Turin, cherchant « les bases d'une réconciliation propre à mettre un terme à un état de choses que nous regrettons sincèrement ». Il y étudiait en détail les causes de conflit et les moyens d'y remédier dans un esprit très favorable au Vatican.

qu'il attendait. L'entretien continua, se bornant à des « hypothèses » ; on écarta « la guerre avec l'Autriche, laquelle pour aujourd'hui n'entre pas dans ses idées (de l'empereur). La cession des Principautés (danubiennes) à l'Autriche contre la Lombardie et les Duchés ; donner les Duchés au duc 'de Modène, sont des idées qui ne furent pas mal accueillies » ; on ne repoussa point « l'idée de soustraire les Romagnes au pape », mais ici on fut plus réservé encore. Et l'on n'alla pas*plus avant ce jour-là.

Dès le lendemain, 8 décembre, Cavour priait Azeglio qui restait en France, de préparer un projet de lettre, qu'ils colligeraient ensemble, « un plan pour faire ressusciter notre pauvre botte * ».

Le roi et Cavour passèrent deux journées encore à Paris ; ils partirent le 9 pour rentrer en Savoie puisa Turin ; peut-être le roi regrettait-il les splendeurs des Tuileries et les beautés du'ballet ; mais Cavour n'avait rien à regretter, car il avait habilement engagé une partie dont il jouera et gagnera la première manche au Congrès de Paris.

i. Cavour à Massimo d'Azeglio, 8 décembre 1855.

I. Avant LE Congrès. — Premières négociations. L'opinion en Piémont, en France, en Ang-ieterre. La politique autrichienne : l'ultimatum à la Russie; sa communication au gouvernement sarde et la dépêche du 29 décembre 1855. La réponse de Walewski et l'annotation de Napoléon III. Les secrets désirs du Piémont. Acceptation de la Russie. Déception à Turin. — La réponse à la question de Napoléon III : le projet de M. d'Azeglio ; la lettre à Walewski. — Azeglio désigné comme plénipotentiaire au Congrès. La situation des Sardes aux futures conférences. Les discussions antérieures et l'incident de Constantinople. Emotion à Turin, correspondance avec Londres, entretien avec Gramont. Retraite d'Azeglio. Cavour désigné comme plénipotentiaire, ses déclarations au duc de Gramont. — Un décret autrichien sur les séquestres et ses conditions.

II. Au Congrès. — La gravité de l'heure et les sentiments de Cavour. Arrivée de Cavour à Paris. Les représentants sardes admis au Congrès à l'égal de tous autres. — La vie du Congrès ; relations de Cavour avec les plénipotentiaires des diverses puissances. — Le nonce, le marquis Pallavicini et Manin. — Napoléon III, ses idées sur la question italienne, ses relations avec Cavour. — Le prince Napoléon etle D"" Conneau.

Les séances du Congrès ; la participation de Cavour ; le régime des principautés ; la libre navigation sur le Danube; la naissance du prince impérial ; la signature de la paix.

Les négociations secrètes. Les séquestres. La question italienne : Parme et Modène; les Légations. Consultation et arrivée à Paris de Minghetti ; la rédaction des notes et leur remise à Napoléon; les scrupules de Walewski. L'heure décisive: nervosité de Cavour. La séance du 8 avril ; les interrogations de Walewski, l'argumentation de Clarendon, la réplique de Buol ; Cavour ; les formules du protocole. Déception de Cavour : entretien avec Clarendon. La fin du Congrès ; audience de l'Empereur. Le mémorandum du 16 avril.

Voyage à Londres. Réception aimable, sans plus.

III. Le discours du 6 mai. — Voyage de retour : le parti à tirer du Congrès. Arrivée à Turin, l'accueil du roi et de la Chambre. Les affaires en cour.s. Cavour ministre des Affaires étranfi^ères. — L'interpellation Buffa. Le discours de Cavour. Les débats et le vote. Au Sénat. — L'impression dans le pays : la reconnaissance des patriotes. — Colère de M. de Buol : circulaire autrichienne. La Russie et la Prusse. — Doux reproches de l'Angleterre et de la France. — Déclarations de Cavour à (îramont.

Résultats de. l'entrée du Piémont dans l'alliance franco-sarde et dans la guerre de Crimée. Les idées de Cavour en 1856.

Pendant que les troupes alliées s'immobilisaient dans leurs cantonnements d'hiver et que la guerre a languissait ^ », des négociations s'engageaient, vives et serrées, pour aboutir à la paix, suivies par chaque puissance au gré de ses intérêts. L'Autriche en avait pris l'initiative, dès le mois d'octobre, et, en novembre, les illustres voyageurs sardes, qui n'étaient point tenus officiellement au courant, les avaient devinées avec dépit. Ni Victor-Emmanuel ni Cavour ne désiraient que cessassent des hoslililés dont leur pa^s n'avait point encore tiré tout le parti désirable, et qui, au contraire, en se prolongeant, en se développant, pouvaient amener l'Autriche à y prendre part en faveur de la Russie, contre les puissances alliées, et au graïui avantage du Piémont.

En France, le désir de paix était unanime \ L'Empereur n'avait rien à gagner à la prolongation de la guerre : celle-ci avait affermi sa situation dans son pays et dans le monde, et donné h la F'rance la gloire des armes". Napoléon 111 voulait maintenant la gloire dans la paix. Le pays, lourdement éprouvé par les pertes sanglantes — près de cent mille morts, — - par les sacrifices d'argent, par l'arrêt des grandes enire-

i. De La Gerce, Histoire du second Empire, l. I, p. 451. t. RousBel, Guerre de Crimée, t. Il, p. 467.

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prises, n'eût point admis la poursuite d'une campagne dont il ne comprenait pas, — et non sans raison — , Tintérêt national.

En Angleterre, les avis étaient partagés ; le ministère, et, avec lui, la majorité du pays, estimaient prématurée la fin d'un combat qui n'abattait point encore et, à jamais, la puissance russe. « La prise de Sébastopol n'est qu'une opération préliminaire », écrivait le Times, organe de la Cité et de l'opinion publique. Une autre opération devait s'engager, sur la Baltique, avec l'aide de la Suède liée à ce moment même par un traité d'alliance avec les puissances occidentales, et dirigée contre le port de Cronstadt, pour tuer l'activité maritime de la Russie dans la Baltique comme elle l'était déjà dans la mer Noire. Mais le parti de la paix grandissait, conduit par Disraeli, Gladstone, lord John Russell, et son influence ne pouvait être tenue pour négligeable.

La Cour de Vienne s'était tenue jusqu'alors à l'écart des batailles, avec plus d'habileté que de loyauté, a L'Autriche triche », avait dit un jour à M. de Hûbner l'impératrice des Français * ; pour dur, le mot était juste. Maintenant l'heure était venue pour elle de profiter de son astucieuse abstention. Car, avec ses forces intactes, elle pouvait se porter à son bon vouloir vers l'un ou l'autre des beUigérants, étant, comme écrivait Cavour quelques mois plus tard, « en situation de médiatrice, voire d'arbitre» ■. Elle avait, d'ailleurs, le même intérêt à la fin des hostilités que le Piémont à leur continuation ; elle voyait avec inquiétude son petit mais actif rival entré dans un combat dont elle-même s'était exclue, allié aux deux grandes puissances, triomphant avec elles, prêt à tirer profit

1. Comte de Hûbner, Neuf ans de souvenirs d'un Ambassadeur d" Autriche à Paris, p. 372.

2. Cavour au marquis Sauli, ministre sarde à Florence, 15 mai 1856.

de ses sacrifices et de ses victoires ; et la suite de la guerre ne risquerait-elle pas un jour d'entraîner l'Autriche à y prendre part, mais en portant dans la plaine du Pô le champ des combats? Après deux ans de tergiversations et de balancement, il fallait choisir et agir ; le cabinet de Vienne n'hésita point et se dirigea vers le camp des vainqueurs.

Depuis la prise de Sébastopol, bien des tentatives de médiation avaient été esquissées, par des puissances de second ordre désireuses de se pousser au premier plan ; M. de Pfordten, ministre de Bavière, M. de Beust, ministre de Saxe, avaient prétendu jouer le rôle d' « honnête courtier », mais la négociation n'était point à leur taille. Au milieu d'octobre, M. de Buol, chef du cabinet autrichien, proposa à l'ambassadeur de France, de reprendre, en les faisant siennes avec quelques modifications, les quatre garanties déjà indiquées lors des conférences de Vienne : protectorat de la Russie sur les provinces danubiennes remplacé par un protectorat collectif des puissances, liberté de navigation sur le Danube, neutralisation absolue de la mer Noire, renonciation de la Russie à tout patronage exclusif sur les sujets chrétiens de la Porte, et, à ces « quatre points », on ajouterait une « rectification de frontière » sur les bouches du Danube en faveur de la Turquie^ ; le gouvernement autrichien notifierait ces conditions à la Cour de Russie en lui faisant comprendre qu'en cas de refus lui-même entrerait en campagne, à côté des puissances alliées. Les négociations traînèrent quatre semaines et le 14 novembre un mémorandum fut paraphé à Vienne pour en fixer les termes; mais l'Angleterre, point enthousiaste, demanda des modifications, dans l'esprit plus que dans les principes et le prince Valentin Esterhazy ne:

i Comte de HQbner, Souvenirs, i8 octobre 1855, p. 349, 35X, 371.

partit de Vienne que le 16 décembre pour porter à Pétersbourg ces propositions de paix.

Il n'était plus possible de tenir à l'écart de ces négociations un allié qui avait fait vaillamment son devoir dans les combats, et le 18 décembre le comte Walewski fit connaître à son ministre auprès de la cour sarde la teneur de la notification autrichienne en le priant de la communiquer au cabinet de Turin ^ ; M. Hudson reçut pareille mission de son gouvernement. Victor-Emmanuel et ses ministres ne furent point surpris de la communication. « Ultimatum à l'eau de rose, conditions acceptables », murmura Cavour à la lecture du document, et il reconnut qu'il « devait tenir compte du désir réel et très vif de l'Empereur de faire la paix "^ ». Mais on ne pouvait méconnaître que la paix, telle qu'on l'avait conçue et proposée à Vienne, augmenterait « énormément » la puissance de l'Autriche en Orient. Il y avait là un danger pour le Piémont, son ennemi naturel, mais en même temps un argument d'une puissance singulière et féconde à la portée d'un habile homme d'Etat : la PVance acceptera-t-elle que se constitue, au centre de l'Europe, un État plus fort qu'ellemême, allant du Tessin jusqu'à la mer Noire, puisque « seul il dominera à Bukarest et à Jassy », prêt à « réahser le grand projet d'un empire germanique? ». Or, il n'est qu' « un moyen efficace de diminuer l'influence autrichienne, c'est d'augmenter celle du Piémont »,

Telle est l'idée qui va dominer la réponse du Piémont aux deux puissances, ses alliées. La dépèche, en date du 59 décembre, est signée de Cibrario, mais elle est, au dire de

1. Comte Walewski au duc de Gramont, 18 décembre 1855. Nous rappelons que Guiche avait relevé les nom et titre du duc de Gramont à la mort de son père.

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