Cavour à G. Corio. 30 avril
tique sarde \ Le débat fut engagé, de la manière la plus correcte, par Buffa, qui demanda des éclaircissements sur le traité de Paris, spécialement sur la séance du 8 avril à la Conférence ; il exprima l'espoir que les blâmes du comte Walewski à la presse belge n'avaient pas été étendus aux journaux piémontais ; onfm il manifesta le désir de connaître l'opinion du Congrès sur les usurpations de l'Autriche, et particulièrement sur les fortifications de Plaisance. Cavour prit immédiatement la parole ^
Tout en protestant qu' « une certaine réserve lui était commandée par les convenances diplomatiques », il exposa en détail l'admission des plénipotentiaires sardes au Congrès « sans aucune réserve », les négociations relatives à la paix, facilitées par « l'esprit de conciliation et la loyauté des plénipotentiaires russes », les avantages que l'Italie peut attendre du traité, son intervention personnelle en faveur de la liberté de la presse. « J'aborde, messieurs, la question italienne », dit-il alors, et le silence de l'Assemblée devint impressionnant. Il débuta par cette forte déclaration. « Les grandes solutions ne sont pas réalisées par la plume ; la diplomatie ne fait que sanctionner les faits accomplis et leur donner un caractère légal. Toutefois, même au point de vue diplomatique et en partant des traités en vigueur, la question pouvait être portée, sinon devant le Congrès, du moins devant les puissances qui le composent. » Et il retrace, avec impartialité, la discussion du 8 avril. 11 faut conclure : « En ce qui concerne la question d'Italie, on n'est pas arrivé, il est vrai, à des résultats bien positifs ; mais on a gagné, je crois, deux choses : en premier lieu, la situation malheureuse et irrégulière de l'Italie a été
i. Orsi, L'Italie modernp, p. 227.
2. Artom et Blanc, Œuvre parlementaire du comte de Cavour, p. 333 à
dénoncée à l'Europe, non par des démagogues (o;i rit)^ par des révolutionnaires exaltés, des journalistes passionnés, mais par les représentants des premières puissances de TEurope, par les hommes d'Etat qui gouvernent les plus grandes nations, par des personnages éminents, habitués à consulter la raison bien plutôt qu'à suivre les mouvements du cœur. En second lieu, ces mêmes puissances ont déclaré qu'il était de l'intérêt non seulement de l'Italie mais de l'Europe, d'apporter un remède quelconque aux maux de l'Italie. »
Sans doute, ce résultat n'est ni sans inconvénients ni sans périls. Les plénipotentiaires de Sardaigne et d'Autriche se sont séparés avec courtoisie, « mais pénétrés de la conviction intime que la politique des deux pays est plus loin que jamais de marcher d'accord {Applaudissements) et que les principes proclamés dans l'un et l'autre Etat sont incompatibles [Très bien). Ceci est grave, messieurs, il ne faut pas se le dissimuler; des difficultés peuvent surgir, des dangers nous menacer; mais cette situation est une conséquence inévitable de la politique loyale, libérale, décidée, que le roi Victor- Emmanuel a inaugurée en montant sur le trône...
« Pour la première fois dans le cours de notre histoire, la question italienne a été portée et discutée devant un Congrès européen, non pas, comme autrefois à Laybach et à Vérone, afin d'aggraver les maux de l'Italie et de lui river de nouvelles chaînes, mais dans l'intention hautement proclamée de chercher un remède à ses maux, et de faire connaître la .sympathie des grandes nations envers elle.
« Le Congres est fini ; la cause de l'opinion publique est porl<'(; maintenant devant le tribunal de l'opinion publique, à laquelle, selon la parole mémorable de l'empereur des Français, appartient le jugement suprême, la victoire définitive.
« Le procès pourra être long, les péripéties seront peut-
être nombreuses ; mais, pleins de foi dans la justice de notre cause, nous en attendrons l'issue avec une entière confiance. » [Applaudissements.)
Nobles paroles, et l'homme d'Etat semble avoir été emporté comme par un souffle de patriotisme et de fierté nationale ; car, à son langage tenu habituellement sur le ton de la conversation, se substituait un verbe hardi, affirmatif, dénonçant les abus du passé et annonçant les espérances de l'avenir ; et ce discours, Cavour le prononça comme il entendait mener son action politique : la tête droite.
La Chambre vibra d'enthousiasme : vainement les adversaires, La Margherita au nom de la droite, Brofîerio pour l'extrême gauche, exhalèrent-ils de violentes plaintes contre une politique qui menait le Piémont aux abîmes, les députés comprenaient toute la grandeur et toute l'habileté de l'action de Cavour depuis deux ans, et que « ce n'était pas inutilement que le sang italien avait été répandu* ». Les discours se succédèrent, dont il faut mettre hors pair une splendide harangue de Mamiani, « un des plus beaux spécimens de l'éloquence parlementaire italienne^ ». Le Président du Conseil prononça deux courtes répliques et lut un document qui fit sensation, le mémorandum remis par lui le 16 avril aux cabinets de Paris et de Londres. Le 7 mai, la Chambre vota presque à l'unanimité un ordre du jour, proposé par Cadorna, « approuvant la politique nationale du gouvernement du roi et la conduite des plénipotentiaires sardes au Congrès de Paris, et confiant que le gouvernement persévérera fermement dans la même politique ».
Le Sénat voulut à son tour avoir sa grande séance, elle fut un peu plus terne, ainsi qu'il convient à une seconde repré-
1 .Masi, Il Risorgimento, t. II, p. 466. 2. Cavour à Olozaga, 9 mai 1855.
sentation ; le débat fut relevé par la grande et noble parole de M. d'Azeglio, chevaleresque à son ordinaire, oublieux de ses intérêts personnels; dans sa réponse, Cavour souligna fortement la différence de la politique autoritaire, « à main armée », de l'Autriche et de l'action toute libérale du Piémont; et le Sénat adopta un ordre du jour de chaleureuses félicitations, qu'Azeglio avait buriné comme un poème héroïque (10 mai).
L'impression ressentie dans le pays aux paroles de Cavour fut profonde, joyeuse et durable, encore accrue par le glorieux retour des troupes sardes le 10 mai ; de toutes parts du rovaume, de l'Italie entière, parvenaient des adresses de reconnaissance, des paroles d'encouragement, des médailles frappées de cette seule date : 8 avril 1856; les présents les plus humbles étaient les plus touchants, et le plus éclatant un admirable buste offert par les « Italiens de la Toscane », avec l'inscription tirée d'un vers du Dante : a colui che la difese a viso aperto ^
A l'étranger, l'accueil était moins enthousiaste, et Cavour s'en était douté à l'avance, qui se défendait fort de n'être « ni un cerveau brûlé, ni un coureur de popularité... Si j'ai tenu un langage explicite vis-à-vis de l'Autriche, c'est qu'il y avait nécessité de le faire ^ » Le cabinet de Vienne n'était pas convaincu de cette nécessité.
Le discours de Cavour, surtout la publication de la note du 16 avril aux cabinets de Paris et de Londres, avaient mis en fureur M. de Buol. « Ce document, s'écriait-il devant le chargé d'affaires de France, est un tissu de calomnies, c'est une provocation impudente dirigée contre l'Autriche, c'est un
1. a A celui qui la dôfiMulit à visage df^couvert. « Belle reproduction du buste dans Thayer, Life and Ttmes of Cavour, t. I, p. 398.