M. Walewski au duc de Gramont, 23 mai
Cavoor. — II. 26
la situation de la Sardaigne vis-à-vis de l'Autriche. La nation sarde est sous le poids d'une offense permanente, d'une insulte faite à son drapeau, à son honneur, à sa nationalité, dont on méconnaît les droits les plus sacrés et les plus incontestables, insulte qu'elle n'a pas provoquée, et qu'elle subit parce qu'elle ne peut pas faire autrement. La question des séquestres est un casus belli. Si la Sardaigne ne fait pas la guerre à l'Autriche, c'est qu'elle n'a pas les moyens de la faire avec succès, c'est qu'elle sacrifie ses ressentiments à la nécessité de son propre salut, du salut de l'Italie et de la conservation de ses alliances qui font une partie de sa force. Du jour où, par un concours quelconque de circonstances imprévues, l'Autriche paraîtra pouvoir être attaquée avec succès, la Sardaigne prendra les armes pour se venger, et tant que l'offense subsistera, l'esprit de vengeance ne s'éteindra pas... Que le gouvernement autrichien lève franchement les séquestres, et toute cause d'inimitié disparaît. Ces rêves d'ambition qu'on prête à la maison de Savoie sontdepure invention. » Plusieurs députés avaient résolu de proposer qu'on frappât de séquestre, par une mesure de réciprocité, les biens des sujets autrichiens situés en Sardaigne; le cabinetne pourrait que demander le renvoi deces représailles à la fin de l'année. Si d'ici là, «le maintien des séquestres donnait à cette fatale mesure un caractère définitif, il faudrait s'attendre à en voir surgir des complications nouvelles ». Ces déclarations, nettes et décidées, constituent en quelque manière l'épilogue de l'histoire extérieure du Piémont de 18u3 à 1856, Cavour régnante ; elles marquent une ère nouvelle, née des conditions modifiées de la monarchie sarde.
Il est dans la carrière des hommes d'Etat, des plus grands, Richelieu, Frédéric, Napoléon, (]avour, Bismarck, quelques heures, rares et fugitives, où l'avenir d'un peuple est comme
à leur disposition ; l'instanlestbrefoùunedécision s'impose; les arguments se pressent nombreux et en sens contradictoires; les faibles hésitent; les forts agissent, malgré les critiques, les railleries et les difficultés, tantôt après mûres réflexions, tantôt lancés par un coup de leur génie, sans saisir peut-être toute la portée et les conséquences entières de leur résolution, mais parce qu'il faut que cela soit. Et l'acte décidé se développe, fécond en conséquences imprévues qu'il n'est qu'à exploiter ou à restreindre.
La décision prise par Victor-Emmanuel etCavour, au début de janvier 1854, est d'une telle nature. L'adhésion à l'alliance occidentale, l'intervention dans la guerre de Crimée, la participation au Congrès de Paris, premières manifestations d'un petit royaume dans la politique européenne, ont agi profondément sur l'histoire même de l'Italie, de l'Europe.
Les désastres de 1848 et 1849 avaient produit dans le Piémont un sentiment d'incertitude et de doute que n'avait point dissipé la période de recueillement et de reconstruction, leur suite nécessaire. Le départ des troupes sardes pour la Crimée éveilla une curiosité, un intérêt nouveaux. La victoire de la Tchernaïa suscita un enthousiasme de bon aloi : un peuple ne vit point sans passions et sans idéal. L'allure nette, décidée du ministre au Congrès de Paris, la fermeté du discours du 6 mai plurent et réconfortèrent ; il est plus flatteur d'être représenté avec crânerie qu'avec lamentations. La confiance était revenue en Piémont, et avec elle, l'espérance. Sans doute, comme le confessait son Premier ministre, le pays n'avait tiré de la guerre « aucun avantage immédiat et matériel », mais il était devenu quelqu'un dans le monde, il avait pris le sentiment de sa force, il constatait la sécurité et l'autorité que lui avaient assurées sept années d'un gouvernement laborieux et régulier. Pour la première fois il avait comparu, en égal, dans les Con-
seils européens, et pour la première fois la question italienne y avait été posée. Jusqu'alors l'Italie n'avait été représentée que par les plaintes de ses exilés, les belles phrases de ses « dilettantes nomades » et les proclamations incendiaires de Mazzini\ Maintenant c'est un roi italien qui engage le débat, le plus italien des rois, le seul italien de la péninsule; et, bien mieux, il est encouragé et presque devancé parles deux plus puissantes monarchies du temps. Si Napoléon et Palmerston ont pris dans leurs mains vigoureuses la cause italienne, c'est parce qu'elle était présentée, prônée, garantie, non par des révolutionnaires, mais par des hommes sages, prudents, que Walewski lui-même tenait pour des « conservateurs » '', parce qu'il ne savait pas toutes leurs intentions.
Ainsi, comme dix années auparavant, l'initiative du réveil, du RisorgimeîUo. est prise par des modérés. Ce ne sont point les mêmes que de 1840 à 1848, et point tout à fait de la même nuance ; le comte Balbo, l'abbé Gioberti ne sont plus, le chevalier d'Azeglio est en réserve, et si le comte de Cavour est au pouvoir, il a pour principal collaborateur M. Rattazzi ; aux aristocrates doucement progressistes a succédé le parti du conniibio ; mais ce n'est qu'un glissement vers la gauche, et cette idée naît, pénètre, s'impose que l'affranchissement national ne se fera point par les exagérations de la « Jeune Italie » ; que Mazzini certes a et aura encore son rôle, qui est de préparer et de masser dans l'ombre ; mais que la grande action proviendra de la monarchie piémontaise, guidée, portée par l'union des conservateurs hardis et des radicaux modérés, tous monarchistes sincères. Déjà des révolutionnaires assagis acceptent cette novation pohtique, et, avec quelque regret d'abandonner leurs anciens amis, se tournent vers ces
\ . Masi, Il iUsorr/imenlo, t. II, p. 465. 2. La Marmora f) Cavour. 15 juin 1856.
hommes nouveaux, forts, résolus, capables de mener à bonne fin les « vastes pensers » qu'eux-mêmes n'ont pu réaliser ^ c'est Georges Pallavicino, le martyr du Spielberg, qui lance le nouveau verbe dans des lettres politiques qui feront le tour de la presse européenne^ ; c'est Garibaldi, qui en août 1856. s'entretiendra avec le Président du Conseil sarde^ c'est Manin surtout, qui renonce à la République si la monarchie réussit, dans ses entreprises nouvelles, et qui écrit : « Le parti républicain dit à la maison de Savoie : faites l'Italie et je suis avec vous : sinon, non ». Et Mazzini sent lui échapper ses troupes populaires, découragées par les journées de février 1853, désillusionnées sur l'utilité de soulèvements sans lendemain, acquises à une monarchie qui se fait âpre contre l'ennemi héréditaire. Plus que les ruptures diplomatiques et les protestations contre les séquestres et même que les attaques au Congrès, le discours du 6 mai a communiqué un frisson à toute l'Italie : frisson de haine et de colère dans les palais, à Naples, à Rome, à Florence, à Milan; mais, dans ces mêmes capitales, dans les villes comme dans les campagnes, frisson de joie et d'orgueil parmi tous ceux qui crient à l'affranchissement du joug étranger. Sans connaître les instructions qu'il donne à ses amis ou à ses représentants, on sait qu'un homme est à Turin, actif, perspicace, résolu, qui « ne restera pas les bras à la ceinture » , dont le clair regard prévoit a tôt ou tard une lutte à mort entre le Piémont et l'Autriche », décidé à ne suivre pour l'heure que les moyens légaux parce que « le moment de l'action n'est pas encore venu ■ ». On attend tout de lui : l'homme d'avenir, the coming man, ce n'est plus Mazzini, c'est Cavour.