Cavour à Fiorio, 5 décembre 1849, à Ricotti, etc
2. Cavour à E. de La Rue, 9 décembre 1849. Le vote se faisait, on l'a dit, au chef-lieu d'arrondissement.
la dernière heure, sur une discussion de Valerio et de Brofferio; les modérés du groupe, Rattazzi entre autres, étaient réélus ; mais, dans les districts ruraux, des libéraux remplaçaient des extrémistes. Le succès vient aux vainqueurs : le scrutin de ballottage accrut encore les forces des modérés. Telle qu'elle était sortie de ces élections, la Chambre représentait si exactement l'opinion pubhque que pendant une dizaine d'années elle demeura identique dans ses grandes lignes. 11 n'existait pas de partis « cristallisés » ; les députés quittaient facilement un groupe pour l'autre \ et le gouvernement était obhgé de transiger, de « balancer », pour conserver ou modifier une majorité au gré des événements. Et voici les nuances de ces deux cent quatre représentants : à l'extrôme droite, un petit nombre de réactionnaires, aristocrates retardataires, attachés aux droits de l'Eglise et aux privilèges de la Couronne, prêts à acclamer qui renverserait ce Statiito d'où venait tout le mal ; — à l'extrême gauche, une trentaine d'hommes de talent, avec Broffcrio et Valerio amenés à se réconcilier dans l'infortune, qui hier conduisaient la majorité par l'outrance de leurs paroles, maintenant formaient une minorité intransigeante, amère, pessimiste ; — au centre droit, le gros des conservateurs modérés, promoteurs du mouvement national avant 1848, défenseurs de la Constitution qu'ils avaient rédigée, prudents en politique financière, redoutant la démocratie, très patriotes, sans « emballements », les Biilbo, Revel, Azoglio, Pinelli, Santa Rosa ; — au centre gauche, une importante fraction de radicaux assagis, mais divisés entre eux, les uns retombant parfois sous l'influence de Valerio, les autres, avec Rattazzi, une vingtaine, dégagés des utopies de leurs débuts, constitutionnels
1. Rolton Kinp, Hi.iloire de l'unité ilalipiine. t. I, p. 410 et suiv.
sincères, mais désirant que la constitution progressât comme toutes choses humaines, patriotes et anticléricaux, pratiques, ni songe-creux, ni intransigeants, regardant vers le pouvoir. Cavour était fait pour dominer dans une Chambre ainsi constituée : intelligence, habileté, libéralisme profond, finesse aiguisée, pratique des hommes, connaissance des ciioses, tout l'imposait dans un tel milieu comme un chef naturel. On l'a fort justement remarqué, jusqu'alors il était demeuré « au rang d'auxiliaire * » ; immédiatement il se pousse à la place de directeur. Il n'attend même point la réunion du Parlement, et dans deux importants articles du Risorgimento il dit à la future Chambre ce qu'elle doit être. Les radicaux sont battus, c'est bien, Cavour a lutté contre eux, vivent les électeurs ! mais il ne faut pas se méprendre sur le sens des élections, il ne faut pas que la victoire des conservateurs conduise au péril de la réaction ; les élections sont tout empreintes de libéralisme. Or, déjà on annonce que le mmislère a l'intention de proposer une loi pour restreindre les libertés de la presse. . . « En matière de presse nous ne connaissons que deux lois possibles : ou la censure, ou la liberté. Du moment qu'il ne s'agit pas de rétablir les erreurs de la censure, l'unique loi possible, selon nous, et la meilleure qui peut être faite, se fait en deux mots : « La presse est libre ». — Et comme un journal de l'opposition, l'Opinione, prenait acte «de cette déclaration d'un ami du ministère », Cavour de répliquer : « Je n'ai la présomption d'engager ni la majorité, ni le ministère'' ». Excès de modestie ou fausse modestie, car il avait, par ses déclarations, lié la majorité et le cabinet, et défini toute une politique nouvelle : le gouvernement fort par la liberté.
i. Christian Schefer, Jeunesse de Grand Homme, Journal des Débats du 26 novembre 1922.