‹ Cavour et l'unité ItalienneChapitre 92 sur 247 · M. d'Azeglio à E. Rendu, 12 mars · texte numérisé non relu

M. d'Azeglio à E. Rendu, 12 mars

tion, les sacristies s'irritèrent, les abbés s'agitèrent comme ce doux prêtre de Mondovi, lequel déclara coupables A' infanticide les parents qui envoyaient leurs enfants dans les collèges ou asiles de l'Etat : tel était le ton du débat ^ La procédure parlementaire n'en fut pas moins rapide ; la discussion s'ouvrit dès le 6 mars, par un discours du garde des sceaux, Siccardi, exposant que le privilège de compétence ecclésiastique était incompatible avec le principe de l'inaliénabilité, par l'Etat, de l'administration de la justice civile et pénale ; les orateurs de la droite se retranchèrent derrière des traditions séculaires qui, pour eux, faisaient le droit, et menacèrent d'une redoutable agitation, surtout dans les campagnes où la foi était demeurée profonde et vibrante. Le lendemain, 7 mars, Cavour prononça un important discours, et qui devait exercer une forte influence sur sa carrière.

Depuis trois mois, il s'était dégagé de ses entraves de droite, sans rompre brutalement avec ses amis, mais en reprenant sa liberté. L'occasion était heureuse, pour lui, d'affirmer son libéralisme et de se poser en chef des centres ; dès ses premières paroles, il s'attaque à l'opinion de Balbo, son collègue, presque son chef au Risorgimento deux années auparavant. « A ceux qui veulent, déclare-t-il, avec l'honorable Balbo attendre des jours plus tranquilles, je dirai que, sans être alarmiste, je ne crois pas prudent de renvoyer ces mesures jusqu'à l'époque où le calme serait devenu parfait. Je ne suis pas de ceux qui voient partout dos sujets de troubles... Certes, je m'associerais à ceux qui blAmcnt le ministère si, avant de nous présenter cette loi, il n'avait pas fait des démarches auprès du Saint-Siège et cherché à obtenir son concours; mais tout le monde sait que ces négociations

1. M. .Miirat au minislri- des Affaires étrangères, 6 mars 1849.

durent depuis 1848... Nous avons eu à Rome bien des envoyés de divers caractères, officiels ou non, laïques el prêtres, magistrats et prélats, tous hommes de premier mérite, et qui sont tous revenus sans avoir pu rien obtenir. » Sans critiquer la papauté, il affirme perdue toute espérance d'obtenir un concordat; « à quoi bon recommencer ». Et il aborde la question politique : il démontre que le statut a eu « pour effet admirable de réunir l'immense majorité de la nation autour du trône constitutionnel. Tous les amis du progrès acceptèrent en effet ce statut, et la plupart des hommes de l'ancien régime le reçurent comme un acte légitime du souverain ». Les préoccupations de la politique étrangère ont détourné quelque temps les esprits, mais, la paix faite, « l'opinion publique se reporta sur les questions de l'intérieur, et le parti dévoué au progrès sentit s'éveiller en lui un désir ardent de voir le statut appliqué dans toute sa largeur et presque dans ses conséquences logiques ». Au contraire, le parti qui n'avait accueilli qu'avec résignation ce nouveau pacte fondamental, voyant qu'on peut vivre constitutionnellement sans réformes, est arrivé peu à peu à croire que le maintien du statut peut bien s'accorder avec un petit retour en arrière. Il faut donc que le ministère, que la Chambre manifestent leur intention de faire porter au statut ses fruits de liberté ; il n'est point de meilleure réforme que celle proposée par le gouvernement. « Elle prouvera à tous les amis du progrès que le progrès est possible avec le régime constitutionnel ; elle les rassurera sur la politique des ministres, sur les volontés de la couronne. » En quelques mots, il indique que la loi proposée ne troublera point le pays, qu'elle accroîtra en réalité la considération due au sacerdoce et que, loin d'être une concession à l'esprit révolutionnaire, elle constitue une grande, une féconde réforme. « Or, les réformes faites à

temps, n'afîaiblissent pas l'autorité, elles la raffermissent et réduisent à l'impuissance l'esprit révolutionnaire. Je dis donc aux ministres : progressez largement dans la voie des réformes, sans craindre qu'elles soient hors de propos ; ne pensez pas que le trône constitutionnel en puisse être affaibli, il en sera affermi au contraire, et il jettera dans notre sol des racines si profondes que, le jour où la révolution se relèverait autour de nous, non seulement il pourrait la dominer, mais encore il grouperait autour de lui les forces vives de l'Italie, et guiderait la nation aux destinées qui l'attendent. »

Le succès et le retentissement de ce discours furent considérables, tous les contemporains se plaisent à le constatera Non que l'argumentation y fût d'une puissance exceptionnelle — Cavour en eut de meilleures — ou que l'élévation du style emportât les auditeurs. Mais cet homme disait, dans une langue claire et simple, des choses justes et sensées ; pour la première fois, il faisait de la politique pure, et, à la formule de Balbo, « le statut, ni plus, ni moins », il opposait celle-ci : « un statut en perpétuel progrès ^ ». Là était « l'événement »', fécond en lointaines conséquences, et les applaudissements, qui accueillaient chaleureusement ses paroles saluaient un nouveau programme, la formation d'un nouveau groupement qui, partant des confins des extrêmes, comprendrait les quatre cinquièmes de la Chambre et du pays. Le 9 mars, la loi abrogeant le for ecclésiastique était votée par 13U voix contre 2G : c'était la majorité do l'avenir.

L'émotion fut profonde dans le haut clergé et s'exprima en de vives manifestations qui devinrent plus amères lorsque les

1. M. Mural au ministre des Affaires étrangères, 10 mars 1850. i. De La Rive, Le Comte de Cavour, p. 208. Cpr. Friedensburg, Cavour, t. I, p. 39i.

3. Massari, // conle di Cavour, p. 55 ; Zanichelli, Cavour, p. 207.

deux autres lois cultuelles furent à leur tour adoptées par la Chambre et que l'ensemble vint en délibération au Sénat. Les évoques « de la province ecclésiastique de la Savoie », envoyèrent les premiers une protestation que suivirent celles de la plupart des prélats du Piémont. Au début d'avril, la discussion s'engagea devant la Chambre haute en qui le parti clérical mettait sa dernière espérance ; mais, après trois jours de débats animés, la loi supprimant le privilège de compétence ecélésiastique fut votée par 5 1 sénateurs contre 29 (9 avril 1850). Le soir même, le roi la sanctionnait, malgré les supplications de sa mère et de sa femme.

Trois jours après, le nonce quittait Turin. Les évêques protestaient derechef. M. de Falloux, chef du parti catholique français, de passage à Turin, « exprimait au roi la pénible impression qu'on éprouvait en France de voir le gouvernement sarde se brouiller avec le Saint-Père au moment où elle allait rétablir le Pape sur son trône » ^; et l'archevêque de Turin, M^' Franzoni, envoyait à son clergé un mandement conçu dans un esprit et écrit d'un style tels que le gouvernement se fâchait, engageait contre lui des poursuites correctionnelles, le faisait conduire à la citadelle, « avec tous les égards et toute la déférence due à son caractère épiscopal », et condamner à un mois d'emprisonnement plus cinq cents francs d'amende.

Ainsi s'engageait une guerre religieuse, qui devait se prolonger pendant plusieurs années. Effrayé des conséquences d'un tel conflit, le roi voulait s'expliquer avec le Souverain Pontife, lui envoyer un délégué extraordinaire, le marquis Sauli^ ; Rome lui fit comprendre que le temps n'était point

1. M, de Reiset au ministre des Affaires étrangères, 16 avril 1850. M. de Falloux n'était plus ministre depuis quatre mois ; encore fut-il présenté par le chargé d'affaires de France au roi et au Président du Conseil.

2. Av^c une lettre autographe de Victor-Emmanuel à Pie iX. Bolléa, Una a Silloge » de Lettere, p. 27.

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favorable à des paroles conciliantes et Sauli ne partit pas. On escarmoucha jusqu'à l'été à coups de mandements, de communiqués et d'articles officieux. Le pays demeurait calmée

Cependant les débats parlementaires se portaient sur d'autres objets, et les questions financières passaient au premier plan, car il s'agissait de liquider les dépenses de guerre et de payer l'indemnité de rançon. Grand clerc en pareille matière, Gavour intervenait sans cesse, dans les commissions, en séance publique, et parfois avec vivacité; il échangea d'amères paroles avec un de ses adversaires, Avigdor, d'où suivirent envoi de témoins, duel, deux balles sans résultat ', la justice enquête, mais la Ghambre refuse l'autorisation de poursuites.

Au cours d'un de ces débats, le 6 juillet 1850, il posait nettement sa candidature au ministère. Le cabinet demandait l'autorisation d'émettre six millions de rente nouvelle et Gavour défendait le projet, passant la revue de la situation économique, touchant à tout avec netteté, avec une hardiesse confiante % mais il adressait cet ultimatum au gouvernement, disant en substance : « Prenez garde ; si à la session prochaine le ministère n'a pas à nous présenter une politique financière, un plan financier avec les moyens de rétablir autant que possible l'équilibre, avec une réforme douanière et les impôts dont nous avons besoin, j'en serai désolé ; mes amis et moi, nous serons obligés de l'abandonner. Les conditions de notre pays peuvent être graves, elles n'ont rien de désespéré ; il suffit d'un peu de volonté et de courage pour faire accepter

1. Sauf, au londomain du vote des lois Sircardi, de violentes manifestalions à Turin, où l'on vil M. d'Azeglio charger la foule en uniforme de colonel. Masi, // lUsorgimento II, 447,

2. Ces détails par Castelli, l'un de ses témoins, U conte di Cavour, p. 30 cl suiv.

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