ILS AHKIYEBENT DEVANT SAINT-MICHEL
danger qui les menace. Tu dois connaître la route. En avant! je te suis.
Et piquant des deux, tournant le dos au quartier de ce bon M. de Véragues, M. Henri et Jacquot se dirigèrent vers Saint-Michel.
Ils galopèrent tout le reste de la nuit, et au matin ils arrivèrent devant Saint- Michel, se firent ouvrir les portes et déclarèrent avoir des nouvelles d'importance à apprendre aux magistrats. Le
Le capitaine La Plommée, subitement interrogé, se troubla, se coupa dans ses réponses, de telle sorte qu'on n'hésita pas à le faire arrêter. On décida que les portes de la ville resteraient fermées, on doubla les gardes, on arma tous les gens de bonne volonté, et le capitaine Heurtebise, un vétéran des guerres d'Italie qui était venu là planter ses choux, fut prié de prendre le commandement de la ville et du château.
Aussi, quand, sur le coup de une heure après dîner, le sieur de Véragues se présenta aux portes, il les trouva
Ce bon monsieur de Véragues.
fermées et dut longuement parlementer avant que de pouvoir entrer.
Il était venu sans se presser, après être parti de grand matin et avoir brûlé ses quartiers, habitude qu'il avait prise des Allemands, dont il aimait la brutalité et les déprédations. Au reste, il en avait maintenant près de trois escadrons complets, de ces fameux reîtres qui étaient la meilleure cavalerie mobile dont on pût se servir en campagne.
Ces mercenaires, tous Allemands, officiers comme soldats, portaient l'armure complète noircie à bandes blanches polies. Leurs jambes seules n'étaient point munies de fer, mais leurs grandes bottes étaient prises dans les genouillères de leurs longs cuissots imbriqués comme la queue des écrevisses. Leurs casques étaient des bourguignottes à longues visières et à masque pouvant cacher le visage. Leurs gantelets habillaient les bras jusqu'aux coudes. Leurs chevaux portaient des muserolles de fer. Et, quand il pleuvait, l'homme et la bête s'abritaient sous une épaisse houppelande. Les reîtres combattaient en escadrons serrés et épais, et, quand ils chargeaient au trot, le premier rang arrivé à bonne portée déchargeait ses pistolets, puis, s'ouvrant par un à gauche et un à droite, découvrait le second rang qui tirait à son tour, et, chaque rang ayant tiré, allait se reformer en arrière pour recharger ses armes.
Il y avait encore d'autres cavaliers :
des arquebusiers à cheval, quelques gendarmes, beaucoup d'aventuriers plus ou moins gentilshomnes, combattant avec Tépée et le pistolet.
L'infanterie renfermait des gens de toutes races : des Anglais, des Gascons, des lansquenets allemands, des mique-
lets espagnols, des Provençaux, des Périgourdins, l'écume de tous les peuples, la sentine de toutes les armées, tous les déserteurs, les traînards, les pillards, les valets de guerre, le rebut des bandes de l'Amiral, ce qui avait survécu à la bataille de Jarnac, aux exécutions de MM. de Montpensier et de Tavannes. Telle était l'armée de M. de Véragues.
Quant à lui, son histoire était simple. Gentilhomme poitevin, il avait eu du bien mais l'avait vite dissipé en débauches. Il s'était fait soldat et avait même eu une compagnie de cinquante chevaulégers. Mais la faveur du roi l'avait abandonné, car il avait toujours donné, au cours de ses fonctions, des sujets de mécontentement.
Joueur, buveur, querelle tr, pillard et voleur par-dessus tout, il avait eu des duels sans nombre dont beaucoup passaient pour autant d'assassinats.
Obligé de renoncer à faire la guerre avec l'armée royale, les soulèvements des protestants fournirent un champ inespéré à son activité, à lui comme à bien d'autres. N'ayant jamais eu de religion, ne croyant ni à Dieu ni à diable, il se fit facilement huguenot et s'en trouva bien.
Dès lors la France lui appartint tout entière. Il n'y eut pas de combat, de surprise, d'escarmouche, de pillerie, de saccagement, d'incendie, où il ne prît sa part. Sa seule vertu était le courage, son seul plaisir la violence et le meurtre, sa seule passion l'or et la vengeance, et surtout une haine déterminée contre M. de la Châtre, qui l'avait fait emprisonner au château de Loches, d'où il s'était échappé, puis proscrire et mettre au ban du royaume.
Ce bon monsieur de Véragues.
Connu avantageusement en toutes provinces, il changeait sans cesse de nom. Mais pour celte fois, se sentant en force, il ne daigna point le cacher et fît demander aux autorités de Saint-Michel l'entrée de la ville, car il avait à parlementer au sujet de la condition des huguenots sur les confins du Berry et du Poitou.
On le laissa pénétrer dans la ville, tout en faisant bonne garde. Mais il fut convenu qu'il n'entrerait qu'avec dix hommes pour lui servir d'escorte; il lui fut donné un sauf-conduit et on lui remit cinq bourgeois en otages. De son côté, le sieur de Véragues dut fournir cinq de ses officiers en garantie.
Vers trois heures de l'après-midi il fit son entrée en grande pompe, avec sa belle armure et monté sur un magnifique cheval. Cinq cavaliers le précédaient, portant des drapeaux blancs autant comme insignes de parlementaire que comme marque du pouvoir militaire qu'il s'était arrogé. Car, si le drapeau blanc était l'enseigne colonelle que le roi seul avait le droit de conférer aux commandants de ses régiments, les huguenots rebelles avaient usurpé cette faveur, et M. de Véragues se prétendait colonel de par MM. les princes.
Son inséparable compagnon, M. de Villenave, marchait botte à botte avec lui, prétendant se faire rendre les honneurs dus aux mestres de camp. Et quelques arquebusiers à cheval fermaient ce cortège, précédé par le trompette de la ville portant les couleurs du roi et celles de la cité.
Le sieur de Véragues mit pied à terre devant la maison de ville et pénétra dans la salle du parloir aux bourgeois. Les magistrats l'attendaient, revêtus de
leurs robes, et lorsqu'il entra le doyen se leva à peine et les autres restèrent assis. Un silence profond régnait, on entendait tinter les molettes des éperons du chef huguenot. Il remit à son page son casque et ses gantelets, s'avança jusque près de la table où siégeait le conseil et commença son discours avec la plus complète assurance.
— ■ Ce n'est point à moi, messieurs, que vous avez affaire, mais bien au colonel représentant MM. les princes armés pour la défense de la religion réformée. Investi par eux de l'autorité, j'en connais tous les devoirs, j'en suis prêt à supporter toutes les charges. Si nous sommes entrés en vainqueurs dans votre pays et dans vos villes, c'est pour défendre la justice et rétablir le culte en dépit des manœuvres et des vaines résistances de quelques ambitieux éhontés. Les pleins pouvoirs qui m'ont été remis me permettent de frapper d'impositions les villes que je considère comme rebelles, et rebelles sont celles qui ont chassé les protestants, proscrit leur culte, persécuté leurs ministres. Sans plus user de paroles inutiles, je vous somme de me fournir, en ce jour, vingt mille écus d'or comme composition.
Moyennant telle somme je me retirerai avec mon armée sans porter atteinte ni à vos personnes ni à vos biens. Que si vous refusez, nous vous traiterons suivant le droit de la guerre, et je ne répondrai plus ni de vos vies ni de vos fortunes. Réfléchissez.
Le doyen se leva. On avait approché un siège ; mais M. de Véragues demeura debout.
— Notre réponse sera brève, répondit le vieux magistrat, et telle qu'il con-
Ce bon monsieur de Véragues,
vient à de loyaux sujets. Nous avons ici l'honneur de représenter le roi, — tous se découvrirent, — et jamais il n'a donné ordre à ses serviteurs de pactiser avec les rebelles. Sans vous demander de nous faire preuve des pleins pouvoirs que les princes vous ont confiés, nous