NOTRE REPONSE SERA BREVE
vous disons : « Allez répéter à ceux qui vous envoient que les bourgeois de Saint-Michel sauront repousser par la force l'injustice armée. » Aucune loi divine ou humaine ne vous permet de venir rançonner une cité royale, et si. par une faiblesse dont nous avons à rougir, nous vous avons écouté, croyez bien que ce n'est point la peur que nous inspire une poignée de factieux, débris
d'armées d'un parti que les lieutenants du roi ont défaites partout où ils les ont rencontrées.
Frémissant au dedans d'une folle colère, M. de Véragues fut assez maître de lui pour ne point la laisser éclater. Immobile comme une statue de fer, il écoutait le vieillard parler. Mais son visage devenait de plus en plus pâle, et un pli profond divisait son front.
— Il ne tiendrait qu'à nous, continuait le doyen, de vous arrêter séance tenante, de vous faire votre procès et de vous faire exécuter par la main du bourreau. Fidèles à la parole donnée, nous vous laisserons partir, mais ne prenez pas pour un mouvement de crainte la patience qui nous a portés à vous écouter. Retirez-vous donc, et n'oubliei pas que les lettres royales qui vous déclarent traître et rebelle et vous mettent au ban du royaume sont affichées ici comme partout et que vous auriez pu les voir placardées à la porte de cette ville que vous prétendez occuper.
M. de Véragues avait fait deux pas en avant.
— Fous et insensés que vous êtes, s'écria-t-il avec une colère calculée, êtes-vous à ce point dénués de raison pour risquer ainsi, sous un bien spécieux prétexte, votre existence, celle de vos femmes, de vos filles, de vos enfants? Sera-ce le roi, dont vous êtes les féaux serviteurs, qui viendra à cette heure vous tirer de mes mains? Où sont les forces dont vous dispose/ pour ainsi parler eu maîtres?
Et, d'un air méprisant, il se tournait à demi vers les gardes bourgeoises dont la tenue peu martiale ne commandait guère le respect.
— Ah! oui! elles sont belles, vos troupes! si vous croyez que c'est avec de pareilles phalanges que vous aurez raison de mes gens, je puis vous dire que grande est votre erreur. Vous vous en mordrez les pouces, braves gens, et cruellement! Mais vous l'aurez voulu, et quand vous vous verrez pendus à vos fenêtres, quand vous verrez vos maisons flambées, vos épouses et vos enfants aux mains des retires, il sera trop tard pour réfléchir, car votre ville ne sera plus qu'un monceau de cendres, sauf vos églises, peut-être, où je logerai mes chevaux. J'ai dit vingt mille écus d'or : c'est peu, à mon sens, pour éviter de pareils désagréments. Payez donc, si vous m'en croyez. Le roi, que vous aimez tant, vous fera remise de cette somme, car vous alléguerez, pour ne pas payer la taille, que vous n'avez pas été secourus.
— Notre résolution est bien prise, et nos propos sont aussi fermes que les vôtres, reprit le magistrat. Les éehevins et les notables ici présents sont de cet avis : que tout est préférable à devenir traître à son roi. Fussions-nous outre les mains des rebelles que nous leur jetterions à la face l'opprobre que méritent les traîtres à leur Dieu et à leur roi.
— Remettez-vous en mémoire la façon dont nous avons traité Bourges, la destruction du bourg de Déols, les ruines de l'abbaye de Fontgombault.
— La vue des effets du crime rafraîchit les résolutions du juste; la désolation des choses ne porte point atteinte à la fermeté de son cœur.
— Quand je voudrai, je serai maître du château !
— Nous en doutons, car votre ami le
capitaine La Plommée est à cette heure en prison.
Cette nouvelle inattendue exaspéra le colonel huguenot. Rapprochant cet incident de l'évasion de Henri de Puymonceaux, il se promit une vengeance terrible. A ce moment on entendit un coup de canon. Tous tressaillirent, et le doyen, menant M. de Véragues à la fenêtre, lui montra un gibet où se balançait un pendu au-dessus d'une foule pressée.
— Voici votre ami La Plommée, monsieur le colonel. Que cet exemple vous profite 1
— Mort et damnation! rugit le partisan. Bourgeois insensés et stupides, ceci passe la mesure, et vous m'en donnerez satisfaction. Quel est celui d'entre vous qui a osé prendre sur lui le meurtre de mon vieil ami?
Terrible, il se dressait près de la table. Les bourgeois, pris de peur, car le courage des honnêtes gens est en général petit au prix de celui des malfaiteurs, se tenaient cois. La plupart d'entre eux, dix sur douze qu'ils étaient, regrettaient de ne point avoir donné l'argent, une somme moindre peutêtre : on aurait, eu définitive, pu s'arranger.
— Lequel de vous? répétait le colonel d'une voix sourde.
Le doyen se leva et, le regardant dans les yeux :
— Moi, monsieur, fit-il froidement.
Le bras du soldat s'était levé. A la
volée il souffleta le magistrat par-dessus la largeur de la table. Tous se levèrent indignés, les gardes s'élançaient pour l'arrêter, mais se tournant vers eux :
— Qu'un seul d'entre vous me touche, et vous serez tous pendus dans une heure!
Ce bon monsieur de Véragues.
Maintenant il se retirait au milieu de la stupeur commune; son audace les avait tous mis en consternation. En vain le doyen criait qu'on l'arrêtât, aucun ne voulait, n'osait s'en charger. Il était déjà à cheval qu'aucune décision n'était prise, et, se haussant sur ses étriers, il cria à quelques-uns qui le regardaient des fenêtres :
— Ce sera donc trente mille écus, puisque nous n'avons pu nous entendre.
Cependant il pressait son allure. Bien lui en prit, et surtout d'avoir envoyé ses arquebusiers occuper le pont-levis, car on essayait de le lever, on tirait des coups de mousquet, déjà les milices accouraient en désordre. Mais M. de Villenave, qui ne le quittait point et avait toujours les mèches des pistolets prêtes, brûla la cervelle à l'un des portiers, tandis que M. de Véragues en assommait un autre d'un coup de pommeau d'épée, sans autre dommage qu'une arquebusade dedans ses armes qui étaient à l'épreuve. Les huguenots tirèrent sur les plus audacieux assaillants; le pont-levis fut franchi à temps, car, lorsqu'il se releva, ils étaient tous dehors, et la décharge générale des catholiques cribla le tablier d'épais madriers de chêne. Alors on tira du haut des murs; mais les gens de la religion étaient déjà loin, d'autres revinrent escarmoucher, et l'on s'arquebusait à cinquante pas, on commençait à se tuer du monde.
Irrités de l'outrage fait à leur magistrat, les gens de Saint-Michel voulurent en tirer une éclatante vengeance.
Saisissant les otages remis par le sieur de Véragues, ils eurent le grand tort de les pendre aux merlons du parapet, en vue des huguenots qui poussaient des
cris de mort. Ces otages étaient de nouveaux convertis et dont le zèle était peu sûr : aussi M. de Véragues les avait-il choisis exprès, sachant bien quel sort les attendait. Il affecta cependant la plus vive douleur et permit de mettre à mort les otages livrés par les gens de Saint-Michel, mais, comme c'étaient des gens assez riches, on préféra les faire payer. Ils donnèrent des garanties sûres, sauf deux qui ne furent pas jugés solvables. On les arquebusa donc, et leurs têtes dressées sur des piques furent plantées sur le glacis d'où les assiégés les voyaient et pouvaient bien 1 reconnaître.
Ce succès d'avoir échappé à la surprise de leur ville eût dû suffire aux gens de Saint-Michel, car leurs murailles et leurs fossés les protégeaient contre les entreprises immédiates des huguenots.
Mais la jeunesse de la ville, excitée et brûlant de combattre, résolut de pousser une sortie, et M. Henri était des premiers à vouloir charger les bandes de M. de Véragues, bien que Jacquot,.
qui savait par expérience que les coups sont plus vite reçus que donnés, fît tout ce qu'il pût pour le détourner de ce projet téméraire.
— Croyez-moi, monsieur, disait-il, j'ai fait longtemps la guerre et puis vous assurer que l'on est plus à l'aise derrière une bonne muraille qu'en rase plaine, surtout contre ces gens-là qui ont tout à gagner et rien à perdre. Pourquoi ne vous amusez-vous pas à les tirer du haut du mur avec une bonne arquebuse ? C'est un excellent exercice et où je vous aiderais volontiers.
Mais M. Henri n'écouta point ces sages conseils. D'ailleurs, l'importance qu'il prenait dans la ville depuis son
Ce bon monsieur de Véragues.