EN VAIN LE DOYEN CRIAIT QU'ON L'ARRETAT
arrivée le grisait un peu. Et, avec une centaine de jeunes gens, il résolut de tailler les huguenots en pièces, soutenus qu'ils seraient parla milice de la ville et la garnison du château.
Aussi vers quatre heures du soir opérèrent-ils une furieuse sortie. Toute cette troupe à cheval fondit sur les avant-postes huguenots qui lâchèrent pied. Les milices se déployant derrière eux refoulaient les troupes en désordre, remplissant à mesure les buissons de tirailleurs, avançante plus de cinq cents pas, tandis que les huguenots semblaient reculer.
Mais ils avaient compté sans M. de Véragues, qui, à la tête d'un épais escadron de reîtres, s'abattit sur eux comme un nuage noir et les décima à coups de pistolet, tandis que M. de Villenave, la demi-pique en main, menait cinq compagnies de gens de pied qui eurent vite fait de déloger les milices de leurs petits postes et de les rejeter vers leurs fossés, où elles trouvèrent pour achever leur ruine une nuée d'arquebusiers protestants qui leur fermaient la retraite du côté de la ville.
La garnison dut sortir pour les dégager, et, grâce à quelques hommes d'armes qui chargèrent les arquebusiers protestants à coups de lance, la plus grande partie put rentrer. Mais les gens de pied de M. de Villenave accoururent à la rescousse, le pont-levis fut bientôt occupé, une mêlée terrible s'engagea dessus, les combattants roulaient dans le fossé et s'y noyaient sans secours. Les hommes d'armes chargèrent avec courage, mais ils n'étaient que douze, et leurs lances se brisaient trop vite. Dans une dernière charge, ils tirèrent leurs estocs etfirent une trouée qui débarrassa
le pont-levis. Puis ils rentrèrent dans la ville, et la herse fut descendue, car le pont-levis était abaissé et ne pouvait plus se relever, une chaîne ayant été brisée à coups de hache par les huguenots, qui, sur vingt attelés à cette besogne, ne restèrent que trois.
Cependant on avait traîné deux petits canons que l'on appelait des pélicans, et on tirait sur les réformés à travers la herse; deux coulevrines les fauchaient du haut des remparts, mais ils abattaien t les canonnière à coups d'arquebuse, et un pétard attaché à la herse la faussa en partie. De ce côté la rentrée n'était plus possible pour les gens de la sortie ; la plupart des piétons furent tués, mais ceux qui étaient à cheval, et du nombre était le baron Henri de Barengeon, firent un détour et rentrèrent par une poterne située à l'opposé de la grande porte et s'ouvrant dans l'eau. Là encore dix se noyèrent, si bien que, sur trois cents citoyens sortis, plus d'un tiers perdit la vie dans cette affaire; quant à Jacquot, il avait disparu lors de la charge des reîtres, et on ne le revit pas. M. Henri, désespéré de la perte de ce valet dévoué, qu'il considérait comme un frère d'armes, voulait se lancer parmi les huguenots, mais on l'empêcha de sortir.
Il avait d'ailleurs mieux à faire maintenant. Car il fallait sans perdre un instant renforcer la porte, y établir une double barricade et repousser les assaillants qui s'y pressaient et entretenaient un feu épouvantable de mousqueterie. On avait beau du haut du mur les cribler de coups d'arquebuse, les assommer avecdes pierres, ilsgagnaienlduterrain, avaient rompu la herse et se logeaient sous la voûte. Puis on vit arriver
Ce bon monsieur de Véragues.
charrette remplie de bois et de branchages; des hommes la poussaient par derrière en s'en faisant un abri. Elle s'engagea sous la voûte, et ses brancards heurtèrent la barricade comme un bélier, s'y engagèrent, s'y brisèrent.
On y avait mis le feu : tous s'éloignèrent. Les flammes montaient, dégageant une chaleur insupportable, les gens de la barricade durent reculer.
Poussées par le vent qui s'engouffrait sous la voûte, les flammes se faisaient plus hautes, léchaient les pierres qui se calcinaient, le crépi craquait, les débris de la herse se tordaient, devenaient rouges, blancs, se fondant dans la fournaise.
Et tout à coup un choc effrayant, un tremblement sourd, une explosion formidable. Deux caisses de fer bourrées de poudre venaient d'éclater. La terre parut trembler. La voûte s'effondra, ruinée, la barricade fut balayée, ses deux pélicans chassés de leurs affûts.
La charge avait été si bien combinée que le pont-levis ne bougea pas, comme le fit remarquer dans la suite avec un légitime orgueil l'hôtelier du Cancre volant) auteur de cette machine de guerre, car il avait jadis été bombardier au service du roi.'
Par la brèche ouverte, les huguenots se précipitaient en rangs pressés, ayant à leur tète M. de Villenave. Quant au sieur de Véragues, il disposait des piquets de cavalerie tout autour de la place pour que personne n'en pût sortir.
La résistance se concentra derrière la seconde barricade en demi-lune que l'explosion n'avait point renversée. Les abords en étaient rendus presque impraticables parla quantité de débris projetés
par la force de la poudre. Mais l'espoir du pillage donnait des ailes aux moins agiles, et tous se pressaient à l'assaut, roulant parmi les pierres, les poutres carbonisées et fumantes, les morceaux de fer encore rouges. On s'arquebusait à bout portant. A force de hallebardes, de pertuisanes, de couteaux de brèche, ceux du dedans repoussaient les assaillants qui les chargeaient avec des piques, les lardaient à coups d'épée. Puis ils se joignaient corps à corps, se tirant des coups de pistolet de si près qu'ils se manquaient et se brûlaient les cheveux et le visage; les vêtements flambaient.
Les tètes étaient fendues à coups de coutelas, on se poignardait avec les dagues, et ceux qui allaient mourir mordaient les jambes qui n'étaient point armées de fer. Qui parlait de se rendre était égorgé avant d'avoir pu crier merci. Des salves de mousqueterie éclataient, pressées, puis cela cessait, et l'on n'entendait plus que les froissements du fer, le clair son des casques résonnant comme des timbres sous les coups d'épée et de crosse, la chute lourde des corps, les cris affreux des blessés éventrés, de ceux qui se traînaient avec les membres rompus et qu'on foulait aux pieds sans les voir, et la huée des gens qui s'exhortaient à pousser.
Sa grande enseigne blanche à la main, M. de Villenave était monté le premier sur la barricade; il en fut précipité trois fois, toujours il remonta. Son armure, bleue et dorée, le désignait à tous les coups, et dans la cohue la plus épaisse on voyait onduler son panache d'autruche bleu frisé d'orange. Il combattait à l'épée, et quand il en avait brisé une il en demandait une autre. 11 en usa ainsi quatorze dont une sur la bourgui-
Ce bon monsieur de Véragues.