‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 23 sur 40 · AU NOM DU CIEL! QUI QUE VOUS SOYEZ, NE TIREZ PAS · texte numérisé non relu

AU NOM DU CIEL! QUI QUE VOUS SOYEZ, NE TIREZ PAS

« Le bon monsieur s'était couché tout vêtu et essayait de dormir : mais il serait aise de voir monsieur Henri et on allait le réveiller. »

M. Pierre Jalot reçut à merveille son jeune ami et lui demanda des nouvelles. Quant à lui, claquen\urédans son logis presque inexpugnable, il n'avait aucun renseignement sur les événements du dehors.

Mais il avait donné refuge à une dame qui avait pu s'enfuir à temps avant que son hôtel ne fût occupé, et recueilli deux heures après une jeune demoiselle qui était tombée faible de terreur à sa porte, poursuivie par un gros de pillards et ayant vu son tuteur et ses vak rouler derrière el sous leurs coups.

— Ce sont lesseï les personnes que j'aie pu sauver, conclut-il.

M. Henri lui racontait les horreurs dont il avait éU

M. Henri pour l'avoir vu le matin chez témoin, sa fuite du château, les difl son maître. cultes de son entreprise, le désir qui

Ce bon monsieur de Véragues.

tenait de venir partager son danger.

Le bonhomme l'en remerciait, mais il montra la plus vive douleur en apprenant la mort de son vieil ami, le doyen Thomas Habert.

— Il est mort en brave et loyal chrétien, comme je l'ai toujours connu, conclut-il en soupirant. Dieu nous accorde à tous une telle mort! Enfin, que voulez-vous, mon pauvre enfant, prenons courage en pensant que, si précaire que soit notre existence, nous sommes tous dans la main de Dieu!

Notre situation n'est point bonne, il est vrai, mais elle n'est pas non plus désespérée. Si Ton ne force pas la maison en ce jour, nous avons quelque chance de salut, car le capitaine Heurtebise ne me paraît point homme à laisser les hérétiques maîtres de notre pauvre ville. Et, comme notre regretté doyen avait envoyé demander du secours dès votre arrivée, je ne serais pas étonné que le sieur de Véragues ait d'ici peu sur les bras quelques compagnies des gens du roi. Croyez-moi, prenez un peu de repos, et demain nous verrons ce qu'il convient de faire.

Mais la nuit ne s'écoula point qu'un pétard n'eût fait sauter la porte, et M. de Villenave en personne, à la tète d'une bande d'Allemands, envahit le jardin de maître Pierre Jalot, franchit le fossé et s'empara du logis. Les deux darnes, folles de terreur, se réfugièrent près du vieillard, qui dut les défendre contre la brutalité de ces forcenés. Retrouvant un reste de vigueur, décuplée par l'indignation de voir ces misérables maîtres de sa maison, il s'empara d'une courte épée de chevet, chargea les huguenots, en abattit deux à ses pieds avec une prestesse sans égale. On allait

le massacrer quand M. Henri, tiré de son sommeil par tout ce bruit, se dressa tout armé et, se lançant dans la presse, travailla tant et si bien à coups d'épée et de dague qu'il mit pour un instant M. de Villenave et ses gens en échec.

Retranchées derrière une table, les deux femmes ne pouvaient qu'adresser des prières au ciel, et encore la dame, râlant de peur, s'était-elle affaissée évanouie. La jeune fille suppliait la sainte Vierge de lui envoyer un sauveur. Et ce sauveur vint sous une forme inattendue, car ce fut le sieur de Véragues en personne qui entra pour prêcher la concorde.

Il avait entendu dire, en passant dans la rue Neuve, que M. de Villenave allait déconfire un riche bourgeois, et il s'était élancé pour empêcher cette exécution inutile et la faire tourner, au contraire, au mieux de ses intérêts.

— Voilà qui va pour le mieux, dit-il froidement en regardant cette scène de carnage, et cette résistance est pour nous montrer que ces messieurs et ces dames sont décidés à vendre chèrement leur vie.

Et, enchanté de son bon mot, il continua :

— Reste donc à savoir le prix qu'ils veulent y mettre; je serais, pour mon compte, assez partisan de cinq mille écus. Qu'en pensez-vous, monsieur de Villenave?

— Je pense qu'on devrait pendre d'abord ce vieux hibou et ces deux pécores. Quant à cet autre oiseau, fit-il en désignant M. Henri, je crois que nous ferons bien de l'arquebuser en deux temps, car vous savez ce que nous lui devons!

Ce bon monsieur de Véragues.

M. de Véragues envoya au jeune homme un mauvais regard :

— Vous avez une façon de reconnaître les bons procédés qui ne vous portera pas bonheur!

Et, comme lui voulait répondre, il lui imposa silence et le fit emmener par les hommes de son escorte en lui disant qu'ils se reverraient.

Puis, s'ad ressant à maître Pierre Jalot qui, brisé par ces émotions, était tombé assis dans un fauteuil :

— Écoutez, mon brave monsieur, si vous voulez me donner cinq mille écus, foi de Véragues, je vous laisse en paix avec votre aimable famille.

La dame, qui était de beaucoup la plus riche de tous, n'eut garde de répondre, car elle était morte de peur au courant de cette bagarre. La jeune fille allait cependant parler pour dire que son hôte n'avait point à se ruiner pour elle. L'homme de cœur alla au-devant de sa pensée et lui ordonna de se taire.

— Silence, ma fille, fit-il.

En la nommant ainsi, il la mettait à l'abri delà brutalité des huguenots, car, si décrié que fût M. de Véragues, on savait que sa parole valait de l'or.

— C'est bien, monsieur, lui dit Pierre Jalot, je vous donnerai tout à l'heure cette somme, mais je désire que le jeune homme qui m'a défendu soit compris dans ce rachat.

— Impossible! reprit le sieur de Véragues d'un air sombre. Le compte que j'ai à régler avec lui n'est pas de ceux qui s'équilibrent avec des espèces sonnantes. Allez, vous autres, débarrassez le plancher! Quant à vous, mon oher Villenave, vous êtes des deux tiers dans l'affaire.

Ainsi il congédia son monde, et. avec

Pierre Jalot, établit minutieusement la manière dont il serait payé et reçut un fort acompte dont il lui donna un reçu en règle. Puis il s'en fut en saluant le vieil homme très poliment, en adressant un compliment à la jeune fille, en faisant à la dame ses excuses pour sa liberté grande et sans s'apercevoir qu'elle était morte.

Maître Pierre Jalot, très abattu, re tait enseveli dans une rêverie douloureuse ; à ses pieds étaient encore étendus les huguenots qu'il avait abattus avec l'aide du baron Henri. Et il pensait tristement au meurtre de son vieil ami le doyen, au sort du malheureux jeune homme qui s'était dévoué pour le sauver, et aussi à sa maison saccagée et forcée, à sa fortune compromise. En vain la jeune fille cherchait à ramener la malheureuse dame à la vie, tous ses soins ne pouvaient ranimer le cadavre.

Elle appelait le vieillard à l'aide, mais lui, voyant ce qu'il en était, lui conseilla de prier pour la pauvre morte, et tous deux agenouillés cherchaient dans prière la consolation de leurs maux.

Sous les fenêtres allaient et venaient deux arquebusiers préposés par M. de Véragues à la garde de ceux qu'il venait de rançonner. Les dernières étoiles pAlissaient au ciel, le soleil allait se lever.

Tout en cherchant à donner quelque courage à la jeune fille qu'il avait recueillie, le vieillard la regardait avec surprise, de plus en plus frappé d'une ressemblance étrange, qui s'exagérait et l'obsédait. Cette belle enfant, q

Ce bon monsieur de Véragues.

n'avait guère plus de seize ans, rappelait par la noblesse de ses traits, l'éclat de ses yeux, la suprême distinction de sa personne, la figure et l'air de sieur de Véragues, de Véragues le brigand, comme on l'appelait dans le pays. Mais à cela s'arrêtait cette similitude, car la hauteur, la dureté, la superbe quiassom-

nation, suivie de huées et de cris sauvages, les fît tous deux tressaillir. Sous la fenêtre, les deux huguenots riaient d'un mauvais rire comme si ce bruit eût été pour eux le signal de quelque fête. Mélancoliquement l'un proféra des regrets :

— On doit s'amuser là-bas!

Page 1