ELLE S'EN FUT AVEC LES CAVALIERS DU COMTE
Mon dernier mot est celui-ci : Jamais je ne livrerai mon hôte.
— Vous réfléchirez, madame; je vous laisse une heure. Si vous ne voulez pas me remettre le chevalier de Puymonceaux, c'est vous que j'emmènerai prisonnière.
Et, avec une allure digne d'une meilleure cause, le comte salua et sortit à reculons.
Madame de la Mauvissière eut une longue conférence avec son conseil Pierre Jalot. Elle défendit à ses gens d'attaquer les cavaliers de M. de Villenave, fit consigner le baron Henri dans S3n appartement jusqu'au soir, recom-
Madame de la Mauvissière avait agi ainsi pour éviter une bataille où beaucoup de ses gens auraient été, même vainqueurs, blessés ou tués; et, ne voulant pas exposer ceux de sa maison à de tels dangers, elle avait préféré se livrer à M. de-, Villenave, comptant sur son crédit dans tous les partis pour la tirer de ces ennuis. Peut-être aussi avait-elle un dessein caché et dont seul Pierre Jalot connaissait la nature. Quant à M. de Villenave, il se voyait enrichi par la forte rançon que la dame ne manque-
Ce bon monsieur de Véragues.
rait pas de lui payer. Et, comme les gens de cette espèce ne doutent de rien, il caressait même l'idée de faire une fin en épousant cette femme riche qu'il se figurait être veuve. Quant au chevalier de Puymonceaux, il s'en souciait comme d'un fétu. Aussi, n'avait-il pas donné l'ordre de le rechercher. La seule Catherine de la Mauvissière suffisait à occuper son esprit.
Il choisit donc un château bien retranché pour y loger sa captive, en attendant qu'elle pût ou voulût financer. Et il ne craignit pas de lui demander la somme exorbitante de trente mille écus d'or.
Le château de Briolan, situé non loin dAgUilfort, sur les bords de la Petite Creuse, pouvait être considéré comme imprenable, d'autant qu'on pouvait difficilement en battre les murs avecducanon.
Mais ce fut un long voyage pour y arriver, car la petite armée ne se souciait pas de rencontrer les gens du roi. Il fallut cheminer par Belarbre, éviter Chalays, descendre jusqu'à Priffat pour franchir le Bigu enflé par les pluies, ne point se laisser voir du château de Saint-Benoît, passer deux jours dans les bois de Parnal, traverser de nuit le pays dénudé de Saint-Sébastien. Et encore, au moment où il touchait au bout de son voyage et de ses peines, M. de Villenave eut-il l'ennui de voir accourir M. de Véragues.
Celui-ci, à la vérité, n'arrivait pas là pour le plaisir de voir son mestre de camp, mais bien parce qu'il avait sur les talons une grosse bande de catholiques. Au reste, rien ne lui réussissait pius depuis que M. de Chalost, lieutenant de M. de Montpensier, l'avait chassé de Saint-Michel. Pourchassé sur
les confins du Berry et du Poitou, il avait vu fondre son armée réduite à deux ou trois cents hommes et avait dû descendre dans le Limousin, d'où il revenait avec une troupe plus nombreuse.
Il fit le meilleur accueil à M. de Villenave, lui demanda compte de ses opérations, et, ayant appris par quelques indiscrets que le mestre de camp avait fait une prisonnière d'importance, il tint à la voir et resta pantois de se trouver devant sa femme, qu'il n'avait pas vue depuis douze ans.
Il ignorait en effet sa résidence dernière, le nom même sous lequel elle vivait maintenant et qui était celui d'un de ses châteaux, car au temps où il lui lit enlever sa fille elle se faisait appeler madame de Traailles et résidait dans un domaine de l'Ile-de-France.
Mais sa colère ne connut plus d bornes quand il apprit que M. de Villenave s'était prévalu d'une lettre de lui pour enlever la baronne et la mettre à rançon. Cependant il s'excusait, faisait presque l'aimable, car il comptait sur la faiblesse possible de sa femme pour lui ménager un accord avec le roi.
Maintenant qu'il avait un peu réparé les brèches faites à sa fortune, grâce au butin de ces derniers temps, il tenait les choses pour plus faciles et était prêt à changer encore une fois de religion.
Avec des lettres de rémission, achetées à bon compte, il s'en tirerait tout comme un autre.
Et aussi, bien malgré lui, il demeurait sous le charme, subjugué par cette épouse qu'il avait beaucoup aimée avant que de l'abandonner indignement et de lui ravir son enfant.
— Dites-moi ce que je dois
Ce bon monsieur de Véragues.
madame, pour réparer les chagrins et les dommages que ces gens ont pu vous causer. J'aime à croire qu'ils ne vous ont point manqué, au moins, sans quoi j'en tirerais une éclatante justice! Madame Catherine lui déclara froidement qu'elle pouvait se passer de sa
— C'est la nécessité de la guerre, ditil. Quelqu'un de vos amis aurait-il souffert, en ce saccagement, dans sa personne ou dans ses biens?
Mais, sous un grand air d'indifférence, elle reprit, tout en le regardant avec une anxiété dont elle n'était pas maîtresse :