VOUS ME LA BAILLEZ BELLE
lui donner vingt hommes, M. de Rochelandais s'exelaffa :
— Non, mais! vous me croyez fou à lier! Et vous pensez, mon petit monsieur, que je vais confier à un capitaine de votre importance une poignée de braves gens pour vous faire écharper avec eux lorsqu'il m'est interdit de vous laisser partir même seul! Voilà qui dépasse toute idée. Je vous en supplie, allez jouer à la paume avec les pages et
ne me rompez plus la tête de vos billevesées.
Et il lui tourna le dos majestueusement en caressant sa grande barbe blanche qui s'étalait en éventail sur son pourpoint de drap de soie noire à taillades surchargé de broderies et de chaînes d'or.
« Si seulement, se disait Henri, je possédais quelque argent, je lèverais des cavaliers un peu partout et je m'en irais délivrer madame de la Mauvissière. Mais que faire sans argent? »
Jacquot, auquel il s'ouvrait de tou^ ses chagrins, répondit à cette plainte :
— Mais, de l'argent, nous en avons avec Briscadoux. Je crois qu'à nous deux nous pouvons faire un millier d'écus.
M. Henri lui demanda, pris de scrupule, d'où venait cet argent, et Jacquot avoua qu'abandonné à la bagarre de Saint-Michel il avait fouillé les poches des morts et un peu glané dans la ville. et il s'expliquait :
— Vous comprenez, monsieur, habillé comme j'étais en parpaillot, je ne pouvais pas agir autrement que les autres, cela m'aurait fait remarquer. Quant à Briscadoux, lorsque je l'ai rappelé ai bien, ses poches étaient pleines à crever de testons, de ducats et de doublons, et il m'a même prié de lui en porter une partie.
— Vous êtes bien heureux d'être aussi riches, par ma foi! dit mélancoliquement {Henri. Pourquoi ne vous retirez-vous pas chez vous pour aller planter vos choux?
— Une s'agit point de cela, monsieur, répliqua Jacquot. Nous nous devons tous au salut de madame de la Mauvis-
Ce bon monsieur de Véragues
sière. Et, si noire or peut y aider, nous vous le donnons.
Sans s'arrêter aux protestations du jeune homme, il appela Briscadoux et lui annonça qu'il venait de trouver un excellent placement pour son argent.
Le géant se déclara content, prêt à payer et à partir sur l'heure. Il avait quelque connaissance du pays, se rendrait sur les marches de Poitou et trouverait là certainement des gens de guerre qui ne demandaient qu'à aller.
Puis il amènerait son monde près du château de manière à ce que M. Henri pût le rejoindre avec Jacquot, après quoi on aviserait. Jacquot voulait accompagner le géant, mais Henri lui fit remarquer que celte double désertion ne passerait point inaperçue. On envoya donc Briscadoux avec tout l'or qu'il possédait en commun avec Jacquot.
M. de Bochelandais, fatigué par l'insistance du jeune baron, laissa partir le mousquetaire sans se douter du reste du projet qu'il nourrissait.
Huit jours, dix jours passèrent sans nouvelles. C'était maintenant la fin de juin et l'on ne recevait aucune lettre de madame de la Mauvissière. Madeleine, de plus en plus triste, ne savait que pleurer; les demoiselles d'honneur n'étaient pas plus gaies; la nourrice prenait un air de plus en plus revêche et manifestait son chagrin en tyrannisant toute la maison.
Mais, le 2 juillet au matin, les gens qui montaient la garde sur les murailles annoncèrent l'approche de bandes, des cavaliers d'abord, puis des piétons.
Tous portaient l'écharpe rouge et paraissaient bien armés. On échangea des signes, puis on reconnut Briscadoux qui arrivait avec un trompette, et il
demanda à rentrer avec son monde. Il amenait toute une compagnie du régiment de Goas commandée par le capitaine Laperlière, une cornette de cavalerie ayant à sa tête M. de-Traailles, un des frères de madame la châtelaine, et un gros d'aventuriers recruté par Briscadoux. En tout environ trois cents hommes et soixante chevaux.
BRISCADOUX.
Le marjordome crut pouvoir prendre sur lui de recevoir cette troupe et présenta ses hommages au frère de la baronne. Quant à Briscadoux, il n'était pas plus fier qu'avant et s'excusa auprès de M. Henri de n'avoir pu ramener plus de monde.
Il avait, au cours de son voyage de recrutement, rencontré M. de Traailles, qui, avec sa bande de gentilshommes
So
Ce bon monsieur de Véragucs,
aventuriers, s'apprêtait à partir pour l'Aunis, où Ton guerroyait. Au bruit du danger de sa sœur il n'avait pas hésité à suivre Briscadoux et avait débauché le capitaine Laperlière, qui poussait des reconnaissances sur les marches du Limousin en laissant à son monde une grande liberté d'allures. L'or de Briscadoux avait fait le reste.
M. Henri fut mis à la tête de la compagnie levée par le géant, qui, toujours modeste, demanda à continuer à l'assister comme écuyer avec Jacquot. Et celui-ci demanda à marcher en avant pour éclairer la petite armée et l'amener au repaire, inconnu jusqu'ici, de M. de Villenave.
On partit le lendemain, laissant M. de Rochelandais, avec sa garnison, garder le château au milieu de tous les soucis, des préoccupations et des devoirs que crée l'exercice du pouvoir. Au moment où le majordome allait faire sa sieste, Jacquot trouvait les premières traces de la bande du mestre de camp huguenot.
Les renseignements ne lui manquèrent point, car, à mesure qu'il avançait dans la région de la Creuse avec son inséparable Briscadoux, les gens du pays ne tarissaient point en malédictions sur M. de Villenave et ses bandes, dont les déprédations s'étaient étendues dans la campagne de Saint-Sébastien. C'est là que les deux amis apprirent quel était le repaire du célèbre partisan, mais ce qu'on leur dit du château de Briolan, de sa situation, de sa force, ne leur donna pas grand espoir. Et quand ils rejoignirent M. Henri, qui les suivait à petite distance avec ses cavaliers, ce fut pour lui dire qu'ils considéraient l'entreprise comme problématique.
— Pour se hisser le long des murs de
se
ce nid d'aigle, disait Jacquot, il faudrait pouvoir grimper comme un lézard. Je l'ai vu, dans le temps, ce château : il est perché sur des rochers à pic, et ses créneaux surplombent des fossés à fond de cuve profonds de plus de trente pieds. Depuis plus de huit ans M. de Villenave tient cette place et on la considère comme imprenable. Il est même inutile de dire à ces messieurs qui vous suivent que l'on a affaire au château de Briolan, car ils en connaissent l'assiette et ne se soucieront pas de s'y frotter
— Nous ne pouvons pourtant pa répliqua M. Henri tout penaud, abandonner madame de la Mauvissière aux mains de ces huguenots. Peut-être pourrons-nous réussir dans une surprise de nuit.
— Autant vouloir prendre la lune avec les dents, conclut Jacquot.
Mais Briscadoux ouvrit un avis différent. Il fallait étudier la place, en espionner les abords, prendre langue dans les alentours, voir si on ne pourrait pas provoquer une sortie de la garnison. Et il s'offrait pour aller en éclaireur, tout en conseillant qu'on attendu son retour.
Jacquot ne voulut point le laisser partir sans s'associer à ses dangers.
Henri, désireux de se joindre à eux, dut cependant comprendre qu'il devait rester avec ses hommes. Il attendit donc que le capitaine Laperlière et M. de Traailles l'eussent rejoint, puis il leur annonça le départ de ses émissaires et leur demanda s'ils ne croyaient pa opportun d'attendre de plus amples in formations.
Ils logèrent donc leur monde dans ni petit village, près de Saint-Sébastien, envoyèrent sans cesse des cavaliers bat-
Ce bon monsieur de Véragues.
tre la campagne,. et attendirent les évé- le cou. A la vérité ils n'avaient encore
nements. trouvé aucun moyen pratique de recon-
Jacquot et Briscadoux continuèrent naître exactement le château ou d'y
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