‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 38 sur 40 · CE CHATEAU EST PERCHE SUR UN ROCHER A PIC · texte numérisé non relu

CE CHATEAU EST PERCHE SUR UN ROCHER A PIC

leur route et arrivèrent à Briolan au pénétrer avec espoir d'en sortir, lorsmilieu de la nuit, après s'être égarés que tout à coup Briscadoux, secouant mille fois et avoir manqué de se rompre comme un prunier Jacquotqui sommeil-

Ce bon monsieur de Véragues.

lait dans les hautes herbes d'un pâturage, lui dit cette phrase mémorable :

— Mon petit ami, je viens d'avoir une idée.

La chose était assez rare en soi pour être digne de remarque. Ainsi Jacquot excusa-t-il la brusquerie du réveil. Et, se mettant sur son séant, il engagea le géant à développer son idée.

— C'est bien simple. Je me présente demain matin à la porte; je me fais reconnaître. Je raconte que j'ai été blessé à la bagarre de Saint-Michel, que j'ai retrouvé les traces de mon chef et que

je reviens m'incorporer. Puis je trouverai bien quelque moyen de conférer avec toi du haut des murs.

Et Briscadoux, ayant ainsi parlé, attendit les objections de Jacquot.

— Ce n'est pas trop mal imaginé, mon garçon, fit enfin celui-ci, mais tu ne te figures pas, j'imagine, que l'on va te croire comme cela sur ta bonne mine et surtout te laisser sans être surveillé. Et puis, tu es tellement bête que si l'on t'interroge habilement tu te couperas dans tes réponses, et l'on te pendra.

— C'est en effet très possible, remarqua paisiblement Briscadoux. Mais je pourrai dire que j'ai reçu un tel coup sur la tête que j'en ai perdu la mémoire ! Comme cela, je ne serai pas obligé de rien raconter.

— Fais mieux que cela. Raconte tout bonnement la vérité. Dis que tu as été incorporé dans une bande catholique après la fuite des huguenots et que tu viens avertir monsieur de Villenave qu'une troupe ennemie marche sur lui.

Aie surtout soin de lui faire comprendre que cette armée est très peu nombreuse, qu'elle compte à peine une centaine d'hommes commandés par Puymon-

ccaux. Dis-lui où elle est campée, qu'elle n'est point sur ses gardes et qu'il peut l'attaquer sans crainte. Pendant ce temps je retournerai vers ces messieurs et leur dirai de se tenir prêts, de telle sorte que nos huguenots tomberont dans la gueule du loup.

— Tu as raison, Jacquot, fit Briscadoux après avoir écouté avec admiration les conceptions machiavéliques de son ami. Tu es certainement la forte tête en cette affaire. Et il est bien fâcheux que tu ne puisses pas aller à ma place au château, mais personne ne t'y connaît. Enfin, sois sans crainte, ajouta-til en soupirant, je me rappellerai ta leçon!

Mais Jacquot ne le lâcha pas avant la lui avoir fait répéter plusieurs foi Enfin, quand il le jugea bien au fait, il se sépara de lui en lui recommandant de ne point essayer de jouer au plus fin et de garder son air bête le plus habituel.

Aux premières heures du jour, Briscadoux se présenta au château. On l'arrêta immédiatement. Puis certains de ses anciens compagnons d'armes le reconnurent. Et, comme il demandait à parler à M. de Villenave, on lui annonça que celui-ci était mort la veille, subitement, et que M. de Véragues commandait maintenant dans la place. On le mena devant lui.

— Fais bien attention à les paroles, lit le colonel d'un ton affable, car si tu me trompes le moins du monde, je te fais pendre au coup de midi, pendant que je dînerai avec ma femme.

Briscadoux raconta son histoire avec candeur. Au nom de M. Henri de Puymoiiceaux, M. de Véragues entra dans une violente colère :

ta

Ce bon monsieur de Véragues.

— Comment! Voilà encore ce petit serpent qui se met dans mes jambes.

Par mon épée, je l'écraserai sous ma botte à la première occasion 1

Et cette occasion lui parut proche quand il eut entendu la fin du rapport de Briscadoux.

— C'est bien, conclut-il. Je vais leur tomber sur le dos d'ici demain, et tu me serviras de guide. Mais, situ essayes de me trahir, la première balle de mes pistolets sera pour toi !

Il le renvoya après lui avoir donné dix écus, très heureux d'apprendre tout cela, car il allait sans doute, après avoir défait ce parti catholique, pouvoir pousser jusqu'au château de la Mauvissière, s'en emparer et reprendre sa fille. Ce qui lui permettrait de faire les conditions les plus dures à sa femme et sans doute de lui soutirer beaucoup d'argent.

Une telle impatience le tenait de rejoindre ses ennemis et de les surprendre qu'il fit partir son monde au coucher du soleil, marcha toute la nuit et atteignit, aux premières heures du matin, les positions occupées par les catholiques. Et il s'était si bien fait éclairer qu'il put se ranger le long de son campement sans que les sentinelles eussent signalé sa présence.

Henri avait commis l'imprudence de se séparer des deux corps de troupes dont il représentait l'avant-garde et sa bande de cavaliers était numériquement très inférieure à celle des huguenots.

Rien de cela n'échappa à Véragues, et, comme il ne savait pas que MM. Laperlière et de Traailles étaient derrière avec leurs compagnies, il crut facile d'enlever en un tour de main ce petit parti de catholiques et ne pensa plus à brûler

la cervelle à l'infortuné Briscadoux, qu'il faisait marcher devant lui, son casque attaché à l'arçon de sa selle, afin de ne pas le manquer. Au moment de commencer l'attaque, une idée subite lui fit modifier ses ordres. Il envoya un trompette aux avant-postes ennemis pour dire à M. le chevalier de Puymonceaux que M. de Véragues désirait traiter avec lui et que, s'il l'assurait, il viendrait le trouver lui-même.

M. Henri ne fut pas médiocrement surpris de cette ambassade, mais il ne crut pas pouvoir se refuser à cette entrevue. Et, ayant donné à M. de Véragues sa parole de gentilhomme, celuici vint le trouver dans la maisonnette où le jeune homme avait passé la nuit.

— Il paraît, décidément, dit M. de Véragues d'un air aimable, que nous sommes condamnés à nous retrouver sans cesse comme ennemis ! Et pourtant, Dieu m'en est témoin! j'aurais désiré vous avoir comme ami, car j'ai une grande sympathie pour vous, croyez-le bien.

M. Henri lui répondit par des formules de vague politesse et lui demanda où il voulait en venir.

— A un accord, fit l'autre.

Et il développait son plan, laissant percer une grande fatigue de ces petites guerres inutiles, son secret désir de rentrer dans la grande famille des gentilshommes catholiques. Puis, brusquement :

— Vous avez été au château de la Mauvissière? Vous y avez vu cette enfant que l'on nomme Madeleine. Elle

Ce bon monsieur de Véragues.

est une de mes plus proches parenles, et je viens vous demander à quelles conditions vous voudriez lui permettre de venir me rejoindre.

M. Henri lui faisait remarquer qu'il n'avait aucun droit, aucune influence sur cette jeune fille, et que rien ne le

Madeleine, et je vous donnerai ce que vous voudrez, même les clefs de ce château de Briolan que nul n'a pu forcer jusqu'à cette heure! Je vous donnerai de l'or, de l'argent à vous rendre riche à jamais!

M. Henri, soupçonneux, lui demanda

IL DLVELOrPA.IT S )N PLAN.

mettait en position de faire un accord de cette nature.

— Arrangez-vous-en avec madame de la Mauvissière, fit-il enfin. N'est-elle point en ce moment prisonnière de votre ami monsieur de Villenave?

Véragues ne répondit pas à la question. Mais il insista sur le désir qu'il avait d'avoir l'enfant auprès de lui :

— Écoutez, jeune homme! De cela dépend votre fortune. Retournez au château de la Mauvissière, ramenez-moi

pourquoi il tenait tant à avoir cette enfant en son pouvoir et ce qu'il en voulait faire.

L'autre se mordait les lèvres, marchant d'un pas agité. Enfin il s'écria :

— Pourquoi j'y tiens? Mais vous ne savez donc pas que c'est ma fille!

M. Henri, surpris, le regardait maintenant avec étonnement, car le partisan semblait comme transfiguré. Il avait prononcé ces derniers mots avec une telle tendresse « Ma fille! » qu'on eût

dit qu'ils venaient de la bouche d'un tout autre homme. Cependant il continuait :

— Oui ! c'est mon enfant ! ma fille ! J'ai appris les affreux dangers auxquels elle a échappé par miracle au sac de Saint- Michel. Et je sais aussi que vous avez aidé Pierre Jalot à la sauver. Tenez!

quoi qu'il arrive, je ne saurais plus haïr, car je me rappelle maintenant comment ma femme, Catherine de la Mauvissière...

— Comment, votre femme? fit Henri, madame de la Mauvissière est votre femme!

Véragues eût bien voulu reprendre ses paroles; mais il était trop tard. Il continua :

— Oui, je vous expliquerai tout cela... plus tard... Mais en ce moment, je vous en prie, promettez-moi, jurez-moi, que vous allez me ramener mon enfant.

Voyez vous, les dangers qu'elle court me glacent maintenant d'effroi! Ne me refusez pas cette grâce, je vous enrichirai, je vous ferai monter aux dignités, aux honneurs. Car, lorsque j'aurai repris mon rang à la cour, je compterai parmi les plus puissants!...

— Vos promesses me font trop d'honneur. Je crois, certes, à la sincérité de vos paroles. Mais comment n'avez-vous pas fait avec votre femme un accord au sujet de votre fille?

— Mais je ne puis vous expliquer tout cela. Les secrets les plus effrayants sont liés au sort de cette enfant. Je vous en prie, jeune homme, aidez-moi à ravoir

ion enfant!

Il marchait vers lui, le priant presque )assement; il pleurait de vraies larmes le douleur; un peu plus, et il se traî-

nait aux pieds du baron ému et effrayé par cette singulière nature.

— Mais tu né sais donc pas, gémissait Véragues, qu'on a déjà failli me la tuer? Elle était au Blanc, en Berry, chez un vieil ami à moi, La Boche- Aymon, qui lui servait de tuteur. Tant que j'ai pu, j'allais la voir furtivement, masqué, caché sous mon manteau ; et elle ne savait pas que j'étais son père! Et puis j'ai été mis en prison par ce maudit La Châtre...

M. Henri se recula de lui. Il se rappelait la lettre du gouverneur du Berry, l'hôtellerie du Cancre volant, et comment Véragues l'avait pris, contre tout droit.

Mais celui-ci le suppliait toujours.

— Tu ne sais pas ce qu'on souffre, dans ces heures-là! Tu ne sais pas que c'est la seule créature que j'aime au monde ! . . . Eh bien! elle a failli être tuée à Saint- Michel, cette innocente, car La Boche- Aymon y était allé avec elle sans me pouvoir prévenir; il a été massacré!...

Elle, heureusement, s'est sauvée ! ... Ah ! quand je pense qu'elle aurait pu trouver la mort dans ce sac !

— C'eût été une juste punition du ciel. Croyez-vous que tous les malheureux que vous avez fait égorger n'ont pas été pleures par leurs parents? N'estce pas vous qui les avez livrés au désespoir? Tenez! Laissez-moi! Vous me faites horreur et pitié! C'est à peine si je crois à la vérité de vos paroles! Quoi qu'il en soit, sachez une chose : en aurais-je le pouvoir, je ne prendrais pas sur moi de remettre cette Madeleine entre vos mains. Que madame de la Mauvissière s'en arrange avec vous, c'est à elle de décider ce qu'il lui convient de faire. Et si vous n'avez pas

Ce bon monsieur de Véragues.

, d'autres propositions à m'apporter je romps l'entretien!

M. de Véragues s'était relevé. Blême de colère, il fit au jeune homme un.

signe de menace et disparut. Quelques minutes après, ses reîtres attaquaient les lignes catholiques sous une grêle de coups de pistolet. Puis des arquebusiers s'avancèrent, et les catholiques faiblissant ne purent se maintenir dans le village où ils s'étaient logés.

En désordre, maintenant, ils s'éparpillaient à travers les jardins, par-dessus les haies. En vain Henri, avec un gros de cavaliers plus déterminés, essayaitil de changer cette fuite en retraite réglée : tout pliait devant M. de Véragues. On le voyait, dans son armure noire, se dresser sur son grand cheval gris, frappant les hommes de sa longue épée d'armes et les fauchant comme épis mûrs. La déroute devenait complète. Henri, blessé, avait dû se retirer à l'écart. Le colonel huguenot l'appelait à grands cris pour le défaire. Les huguenots occupaient le champ de bataille et dépouillaient les morts tandis que les plus actifs poursuivaient les fuyards, quand on entendit des tambours et des fifres : la compagnie du capitaine Laperlière arrivait sur le terrain, flanquée des cavaliers de M. de Traailles.

La bataille reprit dans une prairie coupée de petits cours d'eau où la cavalerie put se déployer, tandis que des mousquetaires, du haut des coteaux voisins, arquebusaient les huguenots dispersés et qui, de tous côtés, cherchaient à rejoindre leurs enseignes.

Mais ils n avaient plus à leur tête, pour les rallier, ce mestre de camp qui chargeait la demi-pique à la main

comme un simple capitaine de gens de pied et qui eut nom M. de Villenave.

Et en cette heure, voyant la déconfiture des siens, M. de Véragues regretta peut-être de l'avoir tué dans une mauvaise querelle.

Les rangs des huguenots flottaient; à peine purent-ils se former en un grand hexagone au milieu duquel se réfugiaient les blessés. Les piquiers, heureusement, tirent ferme et, croisant savamment leurs bois, permirent aux autres de se masser. Autour de ce gros d'hommes tourbillonnaient des cavaliers dont les chevaux refusaient devant ces lignes de pointes aiguës; les coups de pistolet éclataient, on entendait les cris les huées monter. Mais les gens d€ cheval de M. de Traailles ne purent entamer le bataillon huguenot reformé au milieu de la prairie. Lui-même, en poussant une charge, eut son cheval tué sous lui; ses hommes étaient au même instant dispersés par les reîtresde M. de Véragues enfin ralliés.

Les huguenots avaient repris l'avantage quand arrivèrent les gens de pied du capitaine Laperlière. Ce brave homme, armé d'un harnais blanc, marchait en tête de la première ligne.

visière baissée, la rondache au brasgauche, l'esponton à la main. Des mousquetaires protégeaient les lianes.

en serre-file. Les deux fronts de bataille hérissés de piques sabordèrent alors, et dans cette mêlée formidable on n'entendait d'autres bruits que le grincement des fers, les plaintes sourd des hommes qui soufflaient, la chu lourde des corps, amortie par l'her épaisse couchée sous les foulées. Auto de la presse tourbillonnaient les masse de cavaliers en essaims qui se fondaien

Ce bon monsieur de Véragues.

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