‹ Ce bon M. de Véragues. Illus. de Félix Jobbé-DuvalChapitre 5 sur 40 · JACQUES · texte numérisé non relu

JACQUES

» sieur de Véragues, baron des Gurons, seigneur de Saint-Pierre-de-Notz et autres lieux. »

Et, cette édifiante missive terminée, le baron la replaça dans l'enveloppe de M. de la Châtre, l'entoura soigneusement du mouchoir de soie, la remit dans la poche du pourpoint de drap usé de M. Henri. Un instant après il était à cheval, et, suivi de son écuyer Leblanc, il s'éloignait à grande allure.

M. Henri, tiré à grand'peine du sommeil où l'avait plongé le suc de pavots donné par M. de Véragues, se réveilla vers neuf heures du matin dans un lit où l'hôtelier l'avait transporté avec l'aide d'un de ses garçons. Il ne se rappelait point autre chose qu'un grand festin, chose dont il n'était pas coutumier; et, assez honteux de cette débauche, il en redoutait les suites.

Mais l'hôtelier ne lui fit payer que son logement et l'écot de son valet et des chevaux, le repas étant resté au compte

de M. de la Tremblaye. Et comme, ne connaissant pas ce nom, M. Henri demandait quel était ce personnage, l'hôte lui dit :

— Mais c'est ce gentilhomme avec qui vous avez soupe hier, et qui vous a fait goûter de son bon vin.

Et il ajouta :

— Un bien bon seigneur, et très gai.

Il habite dans le voisinage une belle maison avec sa femme et deux demoiselles dont une va entrer en religion.

Le pauvre homme est même bien triste de laisser là tout son monde pour aller se battre au service du roi.

« C'est singulier, se dit M. Henri.

Certes, j'aurai rêvé. Ce n'est pas autrement possible. J'avais cru entendre un autre nom. Mais, après tout, j'ai tellement bu que j'en avais perdu la tête. »

Et il se promit fermement de ne plus retomber dans ce péché d'ivresse. Puis il pensa à la lettre de M. de la Châtre. Elle était bien en place dans son pourpoint, intacte dans son enveloppe, et, comme il se rappelait l'avoir lue, il jugea inutile de la relire.

Son valet avait nettoyé ses vêtements et ses armes, les chevaux étaient reposés. Il se remit en route, ne rêvant plus que batailles, escarmouches, charges et retraites en bon ordre, toutes choses que lui avait racontées ce bon M. de la Tremblaye qu'il avait eu la singulière folie de vouloir tout à l'heure affubler d'un autre nom.

Aussi, lorsque deux petites lieues plus loin il fut accosté par quelques archers de prévôté qui lui demandèrent s'il n'avait point connaissance d'un certain M. de Lorges qui avait dû lever le pied, la nuit dernière, de l'hôtellerie

Ce bon monsieur de Véragues.

du Cancre volant, il leur répondit qu'il ne l'avait jamais vu. Le portrait que firent les gens de justice était si peu ressemblant et les souvenirs de M. Henri demeuraient si peu précis que ni les uns ni les autres ne s'entendirent sur M. de Lorges et sur M. de la Tremblaye. Car les gens du roi cherchaient le premier pour le pendre, et M. Henri était en quête du second pour le remercier.

Mais, sur les quatre heures du soir, dans un chemin creux, le jeune homme aperçut quatre cavaliers armés en guerre qui s'avançaient le pistolet à la main. Derrière eux venaient une vingtaine d'autres gaillards en pareil équipage.

Tous portaient l'armure de corps, et la casaque blanche, et des manches de mailles; des morions, des cabassets ou des bourguignottes armaient leurs têtes; certains avaient des arquebuses, d'autres des pétrinaux, mais tous avaient des épées et des dagues de mesure, et leurs chevaux étaient de bonne et solide étoffe. M. Henri reconnut qu'il était tombé dans un parti de huguenots.

Rétrograder était difficile, s'échapper par les côtés impossible, car à droite et à gauche s'élevaient des talus escarpés. Jacquot, consulté, opina pour la retraite. A deux cents pas en arrière un chemin dégageait la route ; on pourrait le prendre et regagner le pays habité. Les huguenots n'étaient plus qu'à une vingtaine de toises, leurs cavaliers d'avant-garde avaient dû voir les voyageurs. Ceux-ci voilèrent rapidement, et les chevaux, vigoureusement piqués, partirent au galop. Mais toute la troupe se mit à leur poursuite, et bientôt ils entendirent le sol trembler sous les foulées de plus de quarante chevaux.

Mieux montés queux, les réformés les gagnaient, et ils leur criaient de s'arrêter. Des balles sifflèrent à leurs oreilles, puis à leurs côtés. Effrayés par les détonations, leurs montures devenaient rétives. Puis celle de Jacquot, d'un grand bond, se porta en avant, buta et roula à terre sans que son cavalier pût la relever. Une balle lui avait brisé une jambe de derrière. Ne voulant pas abandonner son valet, M. Henri fit pirouetter sa bête et mit la main à ses pistolets. Des deux coups* un seul partit : un homme, frappé en plein visage, s'apla-tit sur l'encolure de sa bête qui pointait; du pommeau il meurtrit la face d'un autre. Maintenant, avec sa forte épée, il les taillait et les lardait; la longue lame disparut dans la gorge d'un grand Allemand qui lui criait : « A mort! » avec des jurons tudesques. Jacquot, relevé, faisait de tels moulinets avec son estocade tenue de la main droite, piquant les chevaux au poitrail avec sa dague maniée de la main gauche, qu'un cercle se forma autour d'eux.

Tout en rechargeant leurs pistolets, les huguenots se mirent à parlementer, puis à se chamailler entre eux; car chacun prétendait avoir fait ces gens prisonniers et prétendait les rançonner pour son compte. La bataille allait recommencer, et un des plus acharnés déclarait qu'il aimerait mieux brûler la cervelle à ces deux catholiques que d( les céder à quiconque.

Mais un homme sortit de la presse qui paraissait être le chef de ces partisans. Son écharpe blanche était d'un beau taffetas. Sa demi -armure gravée dorée recouvrait un habit de velours violet, sa bourguignotte à masque en

Ce bon monsieur de Vérague?

Page 1