PILATE ET JUDAS
OÙ donc était le pauvre vieux, pendant qu'on le dévalisait ainsi; pendant qu'on lui enlevait frau duleusement ce qu'il regardait comme un trésor un peu moins précieux que Marga, mais enfin, comme un trésor; pendant que M. de Saiut-Péray,
aussi fin que jovial, flairait dans ces cartes couvertes d'hiéroglyphes je ne sais quel mystérieux profit; pendant que Polyxène se délectait dans un affreux repos, son vautour la déchirant moins depuis qu'elle lui avait jeté ces cartes en pâture?
Où donc était Marga, qui ne croyait pas un mot des chimériques espérances de son cher vieillard, mais qui entourait de précautions, presque de respect, ces choses qui, après elle, étaient le charme et l'intérêt de sa vie?
Marga et son grand-père étaient fort paisiblement assis dans le petit jardin du curé de Plégon. Les dernières lueurs du soleil couchant flottaient sur le banc rustique et caressaient trois têtes rayonnantes, trois visages bien dissemblables, mais également beaux. Entre les deux vieillards, Marga faisait absolument l'effet d'une rose entre deux boules de neige.
Devant eux, sur le sable, se trouvaient des débris informes à l'aide desquels les vieux savants reconstruisaient toute une curieuse poterie celtique. Leur causerie scientifique ne paraissait pas ennuyer Marga, et toutes ces discussions sur les pots casses tant dédaignés par M. de Prévaneau l'intéressaient certainement autant que les interminables narrées de ces farceurs de romanciers qui divertissaient son père et passionnaient si malheureusement Polyxène. Cela, du moins, n'altérait pas la sérénité de son front gracieux, la pureté de son brillant regard; cela ne jetait pas dans l'harmonie de son être ces ferments de discorde qui des livres dangereux passent dans les âmes féminines pour les troubler et y causer parfois d'irréparables ravages.
On ^e trouvait si bien ensemble dans ce petit jardin ombreux, les vieillards éprouvaient une si vive jouissance à admirer les formes incomplètes des pots cassés, à remuer ces antiques fragments entre leurs doigts tremblants, Marga était person nellement si heureuse de regarder en paix et le rayon de joie qui éclairait la vénérable figure de son grand-père, et les délicates couleurs que revêtaient les nuages sous le feu du soleil couchant, si heureuse seulement de regarder fleurir les lilas, qu'il fut convenu qu'on souperait à la cure.
L,a jeune fille ne posa que deux conditions à son acquiescement : la première serait qu'on enverrait prévenir son père; la seconde, qu'on ne servirait pas le potage dans une espèce de jatte à peu près entière, que les deux savants ne se lassaient pas de contempler.
Ces conditions, gaiement proposées, furent gaiement acceptées.
Le jardinier du curé, le solennel François, qui se revêtait d'impor^nce à mesure que son maître s'enivrait de simplicité, qui citait les Pères de l'Eglise et qui émaillait de mots latins les discours qu'il prononçait dans la cuisine, fut député vers M. de Prévaneau. La jatte celtique fut respectueusement posée sur une console et exposée ainsi pendant le souper à l'admiration des deux jeunes vicaires, qui s'amusèrent beaucoup à ses dépens, à la seule fin de lancer les deux vieillards dans leurs plus ardents enthousiasmes.
Il était tard quand Marga et son grand-père rentrèrent au logis. M. de Prévaneau et Polyxène étaient couchés, et Marie-Rose, qui avait la tête à l'envers, dit-elle, ne fit que gronder et les engager de se coucher au plus vite.
Marga et le pauvre vieux, tout en la plaisantant sur son humeur de dogue, lui obéirent, et s'il y eut quelqu'un qui ne dormit point ce soir-là dans Id maison, ce ne furent pas les victimes. Elles avaient la conscience tranquille et elles ignoraient le tour qu'on leur avait joué.
Le lendemain matin, il y avait je ne sais quel malaise sur plusieurs figures. M. de Prévaneau, entrant de plus eu plus dans vSon rôle de Pilate, sortit plus tôt que d'habitude, bien qu'il se fût dit cent fois à lui-même : « Bah ! il ne s'en apercevra même pas. »
Ce fut, hélas! la première chose dont il s'aperçut, le pauvre vieux, quand il s'approcha de la grande chaise de bois. Devant cette table, sur laquelle Polyxène avait pourtant étendu de vieux journaux, croyant peut-être lui faire prendre le change, il fut saisi d'un tremblement convulsif, et un cri, un véritable cri de douleur, lui échappa.
A ce cri, Marga et Marie-Rose accoururent. Polyxène pâlit légèrement dans l'embrasure de sa croisée; ce cri lui causait un certain saisissement.
Il faut être bien endurci pour entendre sans remords l'expression d'une souffrance dont on est la cause.
— Qu*avez-vous donc, bon-papa? s'écria Marga en le voyant s'afîaiser dans son grand fauteuil; mon Dieu ! qu'avez-vous ?
Il montra la table du geste.
Marga devina.
— Vos cartes? dit-elle.
— Oui, oui, bégaya-t-il.
— Mais, en effet, que sont-elles devenues? continua la jeune fille en feuilletant rapidement ce qui se trouvait sur la table : ne vous désolez pas, nous allons les trouver.
Elles ne se trouvèrent pas.
I^e vieillard, qui avait suivi avec angoisse les recherches de Marga, se leva tout à coup comme mû par un ressort.
— Qui les a prises? dit-il d'une voix rauque; il me les faut. Oh ! Marga, ta fortune, mon travail de dix ans !
Marie-Rose, n*y tenant plus, s'élança vers lui ;
— On vous les rendra, Monsieur, s'écria-t-elle.
— On les a donc prises? dit Marga.
— Oui, la bête les a happées.
Elle courut ouvrir la porte de la salle à manger, et, apostrophant Polyxène :
— Allons, Mam'zelie, dit-elle c'est vous qui avez fait le coup, arrivez l'expliquer, s'il vous plaît.
— Voilà bien du bruit pour rien, s'écria Polyxène en essayant de s'irriter. Mon oncle de Saint-Péray a eu envie de faire voir ces vieilles cartes, je les lui ai prêtées, puisque vous n'êtes ja mais ici maintenant.
— Tu as fait cela, Polyxène? demanda Marguerite, qui s'était approchée d'elle.
— Oui.
Marguerite allait répondre; un gémissement du vieillard la rappela dans le cabinet.
Il se levait, il retombait, il voulait aller chercher ce qu'on lui avait enlevé, il se prenait le front avec désespoir.
— Cher bon-papa, calmez-vous, dit Marguerite, rien n'est perdu. Donnez-moi seulement le temps d'aller chez M. de vSaint-Péray, je vais vous les rapporter, je vous le promets.
Cette promesse calma un peu l'agitation du vieillard. Marguerite mit rapidement ses vêtements de rue, et, après avoir fait signe à ISlarie-Rose de ne pas quitter le cabinet, elle sortit et se dirigea à pas pressés vers l'hôtel de M. de Saint-Péray.
Elle allait vite, pleine d'espoir, décidée à lui arracher les cartes de gré ou de force.
M. de Saint-Péray était encore couché. Elle lui écrivit sa requête, lui demandant instamment de lui rendre sur-le-champ tous les cailloux et les papiers emportés la veille. Il répondit humblement, faisant mille protestations, mais la priant d'attendre; M. Bartholon les avait emportés, et M. Bartholon était à cent lieues de Plégon.
Rien n'avait été expliqué à Marguerite, qui n'avait pas douté un instant du succès de sa démarche, c
Elle éprouva une cruelle déception, et, reconnaissant que tout autre pourparler était inutile, désolée à la pensée de l'elïet qu'allait , produire cette nouvelle sur son grand-père, elle retourna tristement chez elle.
Le vieillard l'attendait avec une fiévreuse impatience. En la voyant apparaître, il tendit les deux mains en avant. Marga alla s'agenouiller devant lui, comme elle le faisait quelquefois le soir, pour lui demander de la bénir, le regarda bien tendrement, et, comprimant de son mieux son émotion :
— Cher bon-papa, dit-elle, on vous les rendra, mais il faut attendre un peu.
En voyant cette chère et vénérable figure se crisper douloureusement, voyant cette tête blanche osciller et se renverser en arrière, accablée ellemême sous le poids de toutes ces petites noirceuif, elle laissa tomber sa tête dans ses mains par un geste plein de découragement.
Au bruit du sanglot qui lui échappa, le vieillard affaissé rouvrit les yeux. Marga pleurait.
L'égoïsme du savant disparut et fut soudain remplacé par la tendresse du grand-père. Entourant de ses deux bras la tête inclinée de sa petitefille :
— Oh ! ne pleure pas, dit-il, tu m'as dit qu'on me les rendrait, Marga.
— Oui, oui, murmura Marga, mais j'espéraio tant vous les rapporter, mon père !
Il l'enveloppa plus étroitement, sa belle figure reprit toute sa sérénité.
— Que ma fille ne pleure pas alors, dit-il avec une douceur infinie, ses larmes me brûlent le cœur. C'est fini, Marga. Est-ce fini?
— Oui, dit Marga en dégageant sa tête d'entre ses bras pour lui sourire à travers ses larmes.
— Eh bien, chère fille, prenons notre parti de ce petit événement, résignons-nous. J'ai toutes mes idées là, ajouta-t-il en se frappant le front, mon minerai le plus précieux est ici, continua-t-il en se baissant pour toucher du doigt le petit coffret placé sous ses pieds; ce n'est qu'un travail à recommencer. Une autre fois, nous prendrons nos précautions, Marga; nous mettrons tout sous clef, mon enfant. Je ne sais pas ce que d'autres pourront faire de mes pauvres plans; m^s les terrains nous restent, et on ne nous les enlèvera pas.
Et Marga, souriante, répéta : « Les terrains nous restent, grand-père », absolument comme si ces terrains avaient recelé de l'or en barres.
Ils continuèrent à chuchoter là-dessus, se consolant mutuellement, et ils n'entendirent vraiment pas les talons des bottes qui faisaient leur impérieux pan pan dans le corridor.
M. Pilate-Prévaneau, d'ailleurs, se sentait ce matin-là le pied moins ferme que d'habitude. Il n'aimait pas les scènes, surtout avant les repas, et avait des pressentiments que l'explication n'aurait pas lieu sans scène.
Il ouvrit d'abord la porte de la salle à manger, et aperçut Polyxène blême et triste. Il n'entra pas, cette figure-là ne lui annonçant rien de bon, et, avançant dans le corridor, il entr'ouvrit avec les mêmes précautions la porte du Trou-aux-Cailloux. Il vit dans un rayon, appuyés l'un contre l'autre, deux visages émus, encore mouillés par les dernières larmes, portant les traces d'une émotion violente, mais aimants, souriants, presque heureux.
— On pleure, on rit, grommela-t-il; l'important, c'est que ce soit passé.
Et il alla vers la cuisine, où Marie-Rose préparait le déjeuner.
— Eh bien, dit-il en entrant et en refermant avec soin la porte derrière lui, comment tout cela s'est'
il passé, Marie-Rose? Le père Blouan s'est-il aperçu de la farce que Polyxène lui a jouée ?
Marie-Rose, qui avait tout suivi des yeux et du cœur, tourna vers lui sa figure humide aussi de pleurs récents.
— Monsieur, dit-elle, pouvez-vous demander une chose comme celle-là? Pouvez-vous penser qu'un pauvre homme, qui vit toute la journée sur des papiers, qui se console là de bien des choses, qui croit qu'il sortira de ses papiers une fortune pour sa petite-fille, ne s'apercevra pas qu'on les lui a volés ? Autant vaudrait faire partir Marcha, et demander après s'il s'apercevra qu'elle n'est plus là.
— Au fait, dit Pex-lieutenant en se grattant l'oreille, c'était trop présumer de son manque de mémoire, et je me doutais bien que le tour était fort.
— Un tour, répéta Marie-Rose, une farce ! dites une méchanceté noire, Monsieur...
— Chut! dit-il, si elle t'entendait!
— Elle m'entendra si elle veut. Je vous l'ai souvent dit, Monsieur, Polyxène ne serait pas maligne comme ça si vous teniez votre rang dans la maison, et si vous ne la laissiez pas tout faire, pour avoir la paix. Pour moi, je n'en peux plus, et ça va toujours en empirant, comme de juste. Mais voilà! il n'y a rien à lui dire, vous êtes deux têtes sous le même bonnet : Pilate et Judas, enfin, les deux plus vilains êtres de la Passion.
— Tu n'y vas pas de main morte dans tes comparaisons, INIarie-Rose, dit M. de Prévaneau, qui ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher.
— Je dis ce qui est. Heureusement nous avons dans la maison deux âmes du bon Dieu qui me desserrent le cœur. Allez, Monsieur, votre diablesse de fille aura beau faire, elle n'empêchera I)as que M. Blouan ne soit un vieux saint et Marga son bon ange. Plus elle leur fera de misères, plus ils s'aimeront, et plus je les aimerai.
— De quoi parlez-vous avec tant d'animation? demanda Marga à travers la porte.
— Ah ! mon Dieu ! de la pluie et du beau temps, Mam'zelle, répondit Marie-Rose, d'un air si fut^, que M. de Prévartcau, dont la figure s'assombrissait, ne put retenir un éclat de rire.
Elevant sa voix, il appela Marguerite.
— Allez-vous-en lui parler chez M. Blouan, Monsieur, dit Marie-Rose, vous me gênez terriblement là, et l'heure marche.
Et elle ajouta plus bas :
— Il faut que je lui soigne son déjeuner, à ce pauvre vieux monsieur, et j'espère que vous allez aussi être bien aimable pour lui toute la journée.
M. de Prévaneau fit un signe affirmatif et daigna se rendre dans le Trou-aux-Cailloux, pour souhaiter le bonjour à son beau-père.
UNE GRAïîbij'Î^OUVKl.lE
La petite malice de Polyxène eut pour résultat d'augmenter sensiblement le malaise entre les deux soeurs. Marguerite avait volontiers fermé les yeux sur les étranges petites persécutions qu'on lui faisait subir; mais, cette fois, on avait contristé cruellement sou grand-père, des paroles amères avaient été échangées, elle voyait tous les jours le pauvre vieillard se fatiguer à tracer de grandes lignes sur une carte blanche, et, pour que le dissentiment n'éclatât pas trop visiblement aux yeux du monde, elle était obligée de déployer une grande énergie dans l'exercice de cette haute vertu trop dédaignée, la patience.
Du reste, tout semblait aller plus de travers que de coutume chez les Prévaneau. Polyxène et Marguerite étaient en délicatesse, Marie-Rose éternisait la scène avec M. de Saint-Péray par des traits décochés contre Polyxène, et M. de Prévaneau perdait insensiblement sa gaieté en perdant son argent au jeu.
Cette passion avait des recrudescences malheureuses. Dans ses heures de tentation, il quittait le
jeu du cercle pour aller jouer au café avec tou^ les étrangers qui passaient par Plégon.
Or, parmi ceux-là, se trouvaient des gens de toute espèce, et le modeste enjeu était singulièrement grossi. Il arrivait parfois qu'il gagnait, et alors il vivait gaiement et se donnait mille petites jouissances, mais aussi il perdait parfois, et alors il devenait pointilleux, maussade; il fallait lui arracher l'argent de la bourse pour les dépenses du ménage.
Naturellement, chacun de nos personnages cachait soigneusement la véritable cause de ses impressions.
Ce qui rendait Marguerite pensive, c'étaient les lectures qu'elle faisait à son grand-père; ce qui rendait Pol^'xène effervescente, c'était le temps qui était à l'orage; ce qui agaçait Marie-Rose, c'était la vapeur du charbon; ce qui irritait, ce qui démoralisait M. de Prévaneau, c'était le changement de ministère.
La maison marchait ainsi, cahin, caha, le malaise matériel augmentant de semaine en semaine le malaise moral, quand oir reçut un jour, à l'adresse de M. Charles de Prévaneau, une large lettre scellée.
C'était vers une heure de l'après-midi. M. de Prévaneau, n'ayant plus rien à perdre, était resté bien malgré lui à la maison. Il fumait d'un air sombre, assis sur deux ou trois caisses renversées, dont il avait fait son siège, on ne savait pourquoi, et se figurait représenter Marins, revaut sur les ruines de Carthage.
Quand Marguerite lui remit cette lettre au grand cachet de cire rouge, il l'ouvrit précipitamment et jeta un véritable cri de joie triomphante.
M. Charles de Prévaneau était nommé percepteur à Lorient.
A cette nouvelle inattendue, inespérée, une joie délirante s'empara de lui. Il lança son bonnet grec au plafond, et exécuta deux ou trois entrechats qui n'étaient pas indignes de son ancienne et brillante réputation comme danseur. Polyxène ne paraissait pas moins satisfaite, et sa physionomie mobile et ardente reflétait une immense joie intérieure. Marguerite souriait devant les ébats auxquels se livrait son ^ère; le pauvre vieux,
seul, inclinait son front d'un air tout pensif,
— Est-ce que vous avez perdu la tête tout de bon, Monsieur? dit tout à coup Marie-Rose, qui accourait du fond de sa cuisine pour connaître le motif de ce bruit inaccoutumé.
— On la perdrait à moins, reprit M. de Prévaneau en allant ramasser son bonnet grec. Je suis nommé percepteur à Lorient, Marie-Rose. Tu nous as entendus parler de Lorient souvent? Ce brave Robert ! il aura sans doute rencontré au ministère quelqu'un de mes anciens camarades, se hâta-t-il d'ajouter. Jusqu'ici on s'y était mal pris, j'en étais sûr, on s'y prenait mah Lorient! une jolie résidence, parbleu! celle que j'aurais choisie.
— Et moi aussi, dit Polyxène en se frottant les mains.
— Un chef-lieu de préfecture maritime ! un port militaire ! une place de guerre !
— Une ville où l'on s'amuse beaucoup! où il y a un théâtre,
— Et d'excellentes sardines !
— Et où demeure mon oncle, de Saint-Péray !
— Tiens, c'est vrai; tu vas retrouver ton mari, Polyxène.
Et M. de PrévaneaU se mit à rire en regardant Polyxène qui rougissait.
— Comment! tu as un mari à Lorient, Polyxène, dit Marguerite, pour prolonger une plaisanterie qu'elle pensait être du goût de sa sœur.
— Bah ! une farce ! dit M. de Prévaneau. Ernest de Saint-Péray, tout petit, appelait toujours Polyxène sa femme, et depuis, chaque fois qu'il nous vient, il ne manque jamais de lui rappeler cela.
— C'est un bon garçon, dit Polyxène, non sans émotion.
— Un gros sournois, qui n'aime rien tant qu'à être taquiné par toi, et tu t'y entends. Ils se chicanent toute la journée, Marguerite; mais Ernest aime ça, et il ne perdrait pas une occasion de venir à Plégon, quand ils habitent la campagne.
— Il nous a joliment délaissés depuis qu'il est installé à Lorient, dit Polyxène; je ne manquerai pas de le lui dire.
— C'est cela, aiguise ta langue à l'avance. Mais, dis, si nous faisions quelques visites, Polyxène?
Il nous faut aller faire part de ma nomination aux Plégonnais. Vont-ils enrager!
— Oui, dit Pol3^xène en se levant, et il y a bien de quoi. Tu n'étais pas digne d'être percepteur à Plégon, à ce qu'ils disaient, du moins. Te voilà bien vengé.
— Ah ! je croîs bien; Plégon ! je n'en aurais voulu pour rien au monde. Lorient, c'est différent. Viens-tu, Marguerite?
— J'aime autant rester, mon père, répondit Marguerite qui regardait son grand-père.
— Comme tu voudras. Dis donc, Pol5rxêne, tu ne vas pas rester une heure à faire ta toilette, hein?
— Je ne vous demande que dix minutes, répondit Polyxène, qui était aussi pressée que lui d'annoncer l'heureuse nouvelle.
Ils quittèrent le salon, Marguerite se rapprocha du vieillard.
— Vous avez l'air tout triste, bon-papa, dit-elle. Il passa sa main tremblante sur son grand front.
— C'est une secousse, dit-il, j'espérais mourir à Plégon.
— Qui sait oiï nous mourrons? dit Marguerite en essayant de sourire; allons, bon-papa, ne vous absorbez pas comme cela. Moi aussi, je regrette mon pauvre Plégon.
— Et moi donc ! dit une voix.
C'était Marie-Rose qui apparaissait sur le seuil de la porte.
— Tu ne nous quitteras pas, Marie-Rose? dit le vieillard en prenant un air alarmé.
— Moi! où vous irez, j'irai; mais c'est dur tout de même de s'en aller parmi les Bretons, qui parlent un charabia auquel on ne comprend rien.
— Et de quitter sa maison, dit M. Blouan en promenant son regard autour de lui. C'est la maison de Marga, la maison de mes plus chers souvenirs. Et comme nous n'avions pas d'argent pour la faire restaurer, elle est bien restée tout comme elle était autrefois. Charles et Polyxène se sont plaints quand il nous a fallu demeurer ici. C'était tout simple, mais comme j'en étais heureux, moi ! Dans mes rêveries solitaires, avant ton arrivée surtout, que de fois je me suis reporté au passé ! Je voyais ma mère à la place où tu es :
la voix de mon père résonnait dans le corridor; je croyais entendre le frôlement des robes de ma pauvre femme quand elle courait après notre chère petite enfant, qui s'amusait bien mieux dans cette vieille maison que dans notre élégant appartement de la rue de Fleurus.
— Pauvre bon-papa! dit Marguerite en jouant avec les boucles de ses cheveux blancs.
— Tu comprends mes regrets, Marga ?
— Oui.
Il baissa la tête, et, la relevant tout d'un coup :
— Eh bien, ma fille, il y a quelque chose que je regrette encore davantage, bégaya-t-il.
— Quoi donc, grand-père?
Il ne répondit pas et demeura tout sombre, les mains placées sur ses genoux.
— Mais répondez-moi donc, dit Marguerite en insistant.
— Laissez-le, Mam'zelle, dit Marie-Rose; vous n'êtes toujours pas avisée, aujourd'hui, de ne pas deviner ça.
— Il pense peut-être à son vieil ami M. le curé, dit Marguerite à demi-voix.
— Ouah ! sa Marga lui suffît bien; ce ne sont pas des chrétiens qu'il regrette, ce sont ses faillies landes. Vous avez bien vu vous-même comme il a crié, quand on lui a enlevé ses cailloux. Il aime ces lancies-là quasiment comme un enfant.
— Bon-papa, les landes ne changeront pas de X)lace, dit Marguerite, en allant lui relever la tête pour le forcer à la regarder.
— Non, mais je ne pourrai plus continuer mes études sur les terrains, ma fille, répondit-il avec accablement.
— Nous reviendrons à Plégon quand le classement des notes que vous avez sera fait. Allons, ne soyez pas abattu comme cela, bon-papa. Cette nomination est un événement heureux; il faut en I^rendre notre parti et avoir au moins l'air de comprendre la joie des autres. Marie-Rose, passemoi l'échiquier, nous allons faire une partie pour nous remettre. Ce sera notre manière, à nous, de nous réjouir.
Le vieillard sourit, et la partie commença. Marie-Rose, qui se sentait fort agitée aussi, s'en alla annoncer à ses camarades du quartier la
grande nouvelle que M. de Prévaueau et Polyxène répandaient dans tous les salons de Plégon.
Ils arrivèrent fort tard, et tout cchauffés par les compliments qu'ils avaient reçus. Polyxène, radieuse, s'étonnait d'avoir pu vivre à PÎégon pendant si longtemps, et enfilait un à un, avec complaisance, tous les on-dit qu'elle avait récoltés sur Lorient. C'était la ville la plus charmante, la plus agréable, un Eden, un Paris en miniature. PIégon l'ennuyait. PIégon lui pesait; il lui tardait d'avoir quitté ce tranquille PIégon où elle était restée ensevelie. M. de Prévaneau était surtout dominé par la satisfaction d'être quelque chose, de reprendre un rôle dans ce monde administratif, si méprisé la veille. vSeulement, toute reconnaissance s'exilait peu à peu de ses discours; il n'était plus question de Robert. Avant la fin du jour, le souvenir des démarches faites par Robert était écarté. On lui rendait enfin justice, c'était à ses seuls mérites, à ses mérites personnels, que cette place avait été accordée.
Quand Marguerite lui demanda timidement s'il n'écrirait pas à Robert, il parut surpris, presque scandalisé.
Ecrire à Robert? En l'honneur de quel saint écrirait-il à Robert?