EN FI..A.NANT
Toutes ces petites escarmouches, précédant la guerre intestine, échappaient parfaitement au brillant Charles, qui se figurait bénévolement que tout chez lui devait marcher sur des roulettes. 11 passait d'ailleurs si peu de temps sous son propre toit, qu'il ne lui eût été guère possible d'étudier les situations et de ressentir les secousses qui, de tout temps, ont précédé l'éruption des volcans.
La salle de billard, l'estaminet enfumé, l'interminable allée du Cours, se partageaient sa vie, se disputaient ses précieux instants. Au café, le matin, de dix heures à onze heures, il buvait quelque chose; de onze heures à midi, il faisait rouler ses billes. De deux à trois heures, il buvail encore* et de trois à cinq heures, quand il ne ])leuvait pas à torrents, il arpentait le Cours eu fumant, avec des airs de penseur. De loin, ou l'eût
pris parfois pour un des sept sages de la Grèce. Peu de jours après le petit engagement rapporté dans le passage précédent, il sortait, avec sou exactitude militaire, au coup inême de trois heures, de la maison banale où il avait bu, parlé et joué à satiété. Il avait beaucoup perdu, ce qui le rendait un peu maussade, un peu morose. Il était pourtant beau joueur et il avait l'habitude de perdre; mais en ce moment cette petite perte le gênait, et il s'amusait si peu de ses propres pensées, qu'il se hâta d'accoster un gros homme légèrement boiteux et à l'air jovial qui arpentait le Cours les mains dans les poches, en compagnie d'un monsieur très maigre, cravaté très serré et dont la physionomie sèche, âpre, concentrée, indifférente, révélait un homme intelligent, lancé dans de grandes affaires pratiques.
— Ma foi ! mon cher, nous parlions de vous, s'écria le gros homme après avoir regardé à qui
' appartenait la main qui s'était familièrement posée sur son habit gris. • Et, se tournant vers le monsieur à l'air âpre :
— Mon cousin Charles de Prévaneau, dit-il.
M. de Prévaneau décrivit un de ces saints aisés qui sentent leur gentilhomme; le monsieur à l'air âpre leva son chapeau par un geste rapide et roide et le replaça sur sa tête avec un sans-façon quelque peu démocratique.
— C'est bien à votre beau-père qu'appartiennent les grandes Landes-aux-Moines, Prévaneau? reprit le gros homme en continuant sa promenade.
— C'est à lui; il y a, ma foi! longtemps que c'est à lui.
— Et c'est bien au fond de ces landes couvertes de bruyère que le bonhomme se figure qu'il y a des mines d'argent? dit le gros homme en riant dans ses grosses moustaches rousses.
— Vous le savez bien, vSaint-Péray, on a plaisanté assez de cela par Plégon, répondit M. de Prévaneau. Du reste, ajouta-t-il majestueusement, on sait aussi que M. Blouan est à moitié fou, ou pour mieux dire, à moitié en enfance. Il a acheté ces mauvaises landes tout à fait contre mon gré; il a mis dans cette méchante terre de bruyère ses derniers capitaux. C'était une grande sottise, mais
CE PAUVRE VIEUX yi,
quelle sagesse attendre d'un pauvre vieux fou !
— M. Blouan avait une très grande réputation comme géologue, je crois, dit le monsieur à l'air âpre. Il a laissé parmi les savants qui l'ont connu un nom très honoré.
— Il est savant, Monsieur, il est certainement très savant, dit avec condescendance Charles de Prévaneau. vSeulement, sa science ne lui a pas servi à grand 'chose, d'abord. Ensuite, ça n'a jamais été un homme complet, le caractère manquait, il y avait des faiblesses dans ce caractère-là, de grandes faiblesses.
Il fallait voir avec quel air de commisération profonde cet homme fort, invulnérable, regardait le ciel où couraient de petits nuages gris cendré qui, après avoir formé le dais vaporeux et le plus charmant au-dessus de sa tête, s'échappaient et avaient positivement l'air de ne plus vouloir parer le ciel au-dessus de ce grand hâbleur qui les regardait fuir.
— Vous ne rangez pas l'acquisition de la Landeaux-Moiues parmi ces faiblesses-là, Monsieur? demanda le monsieur à l'air âpre.
— Pardon, Monsieur, c'est la plus grande bêtise qu'il ait jamais faite. Le terrain est immense, c'est vrai; mais il ne vaut rien; il le loue comme pâturage à des misérables qui ne le payent j^as les trois quarts du temps, et le reste forme des tourbières qui lui coûtent un peu plus qu'elles ne lui rapportent. Les gueux seuls se chau lient avec de la tourbe dans notre pays, et mon beaupère a un grand faible ])our les gueux.
— Mais enfin, sur quoi fonde-t-il ses espérances? continua le monsieur à figure âpre qui semblait poursuivre une idée à lui, plutôt que fouiller par simple curiosité dans les idées d 'autrui.
— Je ne saurais vous le dire. Il a été un temps o\x il rêvassait tout haut de cela; maintenant il n'en parle plus. Je me rappelle l'avoir entendu dire qu'il y a je ne sais combien de centaines d'années une société s'était organisée pour exploiter une mine d'argent qui .se trouvait dans cet endroit et que, par je ne sais quelle guerre ou quel bouleversement politique, les travaux avaient été abandonnés. Je ne sais pas où il a été déterrei ces souvenirs-là. Personne n'en a jamais ouï parler
et je crois que la compagnie, les travaux commencés, les moines et le reste, sortent tout simplement du cerveau échauffé du bonhomme.
— Peut-être ! dit le monsieur à l'air âpre en feuilletant un calepin chargé de notes. M. Blouan était cependant un homme qu'on prenait au sérieux autrefois. Je sais bien que l'âge nous change. Mais puis-je me permettre de vous demander, Monsieur, si votre beau-père n'a pas fait des travaux là-dessus? Tout cela, est-ce une simple utopie, ou bien a-t-il donné un corps à son idée, l'at-il étudiée, creusée? Je sais qu'il n'a pas fait de fouilles, matériellement parlant, ce qui serait très chanceux; mais il a dû faire des calculs, des plans, fouiller ce sol avec son esprit, sa science, ne le pouvant faire avec des pioches et des machines ?
— Monsieur, il y fouille toute la journée, répondit gaiement M. de Prévaneau, il a toujours un crayon à la main, pour tracer des chiffres et des figures géométriques. Il est entouré de cartes, de pierres, de morceaux de nïinerai, qu'il a ramassés je ne sais où; si bien, ajouta-t-il avec un sourire charmant, que j'ai baptisé sa chambre du nom de Trou-aux-Cailloux.
Le gros monsieur jovial rit très fort, et le monsieur à l'air âpre daigna sourire. Il n'en fallait pas davantage pour lancer M. de Prévaneau.
— J'admire vraiment, reprit-il, comment un homme comme lui peut passer son temps à de pareilles niaiseries et notez que, dans son meilleur temps, à l'époque de mon mariage, quand il était le savant professeur qu'on sait, il avait toujours de ces manies. Jamais cet homme-là n'a compris la vie qu'entre un livre et un caillou, au coin de son feu, comme le premier bourgeois venu.
— La simplicité et le génie n'ont jamais été incompatibles, remarqua le monsieur à l'air âpre.
— Je ne dis pas, mais il ne faut pas que la simplicité dégénère en idiotisme, et chez lui ils se touchent de près. Tenez, vous voyez ce méchant gamin qui s'amuse à regarder l'eau couler?
Et du doigt il désigna Corentin, l'adolescent aux cheveux noirs bouclés, qui, assis sur le parapet, les jambes pendantes, jetait gravement dans le
courant rapide une longue ficelle attachée à une mince gaule de saule.
— Croiriez-vous, continua M. de Prévaneau, que M. Blouan, à son âge, s'est imaginé de se faire le répétiteur de ce mauvais petit gueux? Non, non, il y a longtemps que je le dis, la tête n'est plus saine.
Le monsieur à l'air âpre ne répondit pas, il avait rouvert son calepin et il chiffrait d'un air absorbé.
Un auditeur de ce genre ne convenait plus à M. de Prévaneau. Après quelques phrases banales échangées entre lui et M. de Saint-Péray, il quitta les deux hommes.
— Ce brillant Prévaneau ! dit le monsieur à Pair âpre en le suivant des yeux, mais ce n'est qu'un sot, Saint-Péray.
— Pas davantage, répondit Pami à la figure joviale. Il n'a jamais été autre chose, il me semble.
— Très probablement; seulement, les dons extérieurs donnaient le change. J'en entendais beaucoup parler dans le temps où il courtisait cette angélique créature, la fille du professeur Blouan, et alors tous ceux qui ne le méprisaient pas le trouvaient charmant. Son beau-père est-il donc aussi anéanti qu'il veut bien le dire?
— Non, et les gens qui le connaissent vous diront, comme moi, qu'il a parfaitement sa tête à lui. C'est une idée de Charles de le faire passer pour idiot.
— Jai été bien tenté de lui parler de l'affaire dont je vous ai dit quelques mots, Saint-Péray. Mais on craint toujours de se livrer à un bavard de cette espèce. Il doit exister dans ce pays beaucoup de représentants des familles qui ont autrefois fourni des fonds à l'ancienne compagnie, et les amplifications iraient leur train. Cependant, je serais très curieux de voir les plans dressés par M. Blouan, ses études écrites, le minerai qu'il a fait extraire ou qu'il a rencontré en étudiant le terrain. Et d'un autre côté cette affaire étant très secondaire, je ne puis retarder mon départ, et me présenter chez M. Blouan serait donner trop d'importance à un projet de ce genre. En fin de compte, je ne voudrais pas paraître, j'aimerais
mieux agir par un tiers. Vos relations de parenté vous permettent peut-être de m'en servir, Saint- Péray ?
— Je ne demande pas mieux. M. Blouan n'est rien chez Prévaneau, et c'est Charles qui vous servira, s'il en a la fantaisie. Or, il ne laissera pas échapper l'occasion de faire l'important. Quand vous faut-il cela?
— Tout de suite, aujourd'hui même.
— C'est bien; je vais de temps en temps causer chez les Prévaneau, le soir, pendant mes séjours à Plégon. Rien ne m'empêche d'y alkr ce soir. Puis-je vous nommer?
— Si vous voulez, mais ayez soin de ne parler que d'une simple curiosité de géologtie. Je vous demande le secret absolu sur tout le reste. Tâchez de m 'apporter cela pour sept heures à mon hôtel, la Croix-Rouge, je crois.
— C'est entendu. Avez-vous visité les terrains?
— Non, le temps m'a manqué. Au reste, nous agissons encore sur des données extrêmement vagues. M. Blouan est le seul qui ait sérieusement étudié et vraiment approfondi cette affaire, et c'est pourquoi il nous faut les idées de M. Blouan. Je regrette fort de n'avoir pas vu les terrains.
— Les voir est, mon cher, la chose la plus facile du monde.
— A quelle distance sont-ils de la ville?
— A deux kilomètres à peine.
— Si j'allais maintenant ! Il ne me faudrait qu'un guide.
— Je vous proposerais bien de vous en servir, mais mes diables de rhumatismes me font marcher quasi à reculons : je mettrais une grande heure à faire le trajet.
— Ce qui me ferait revenir trop tard. C'est contrariant. J'ai deux grandes heures devant moi et je ne pourrais les employer plus utilement. Je ne veux pas cependant courir le risque de m 'égarer. Mais ne vous est-il pas possible de me procurer un autre guide? Le premier gamin venu doit pouvoir m'en servir.
— En voilà un devant nous, dit M. de Saint- Péray en montrant Corcntin du geste. Cet enfant que Prévaneau appelle toujours, je ne sais pourquoi, « le mauvais petit gueux », ne demandera
pas mieux que de vous conduire à la Lande-aux- Moines : il 3' va très souvent avec M. Blouan.
Us se rapprochèrent de Corentin, qui continuait de jeter avec acharnement sa longue ficelle dans le courant, et dont l'œil brillant ne quittait pas le bouchon qui dansait sur la surface écumeuse.
Il accepta tout de suite la proposition qui lui fut faite d'aller montrer la Lande-aux-Moines à l'étranger.
— Vous n'y perdrez pas, mon petit ami, ajouta le monsieur à l'air âpre, je vous donnerai un pourboire que la vente des dards que vous avez l'espoir d'attraper surpasserait difficilement.
Corentin avait déjà une jambe levée. A ces paroles, il la laissa retomber, et, faisant cingler sa ficelle, il replongea l'hameçon dans l'eau en disant fièrement :
— Je ne vous conduirai pas, Monsieur : je ne conduis personne pour de l'argent, ma mère ne veut pas.
Les deux hommes se regardèrent en souriant.
— La mère est pauvre, murmura M. de Saint- Péray à l'oreille de son compagnon; mais on la dit très distinguée et très fière, comme tous les déchus. Promettez autre chose que de l'argent à l'enfant : un cerceau, une toupie, une ligne.
— Il y a peut-être un moyen de conclure notre marché, reprit l'étranger en se rapprochant de Corentin. Vous me conduirez à la Lande-aux- Moines, et je vous donnerai une ligne de pêche.
Corentin tourna vers lui son visage intelligent soudainement éclairé.
— Une ligne à tourniquet? s'écria-t-il.
— Une ligne à tourniquet, soit.
L'c 'ant fit un bond et se retrouva sur ses pieds. Il enroula rapidement la ficelle autour de sa longue gaule qu'il plaça ensuite sur son épaule en disant :
— Venez, Monsieur.
Le monsieur à l'air âpre s'était laissé secouer la main par son jovial compagnon, et il suivit Corentin, qui marchait lestement devant lui, l'œil gai, le sourire aux lèvres, tout occupé de cette chose splendide qui était restée inaccessible à son ambition :
Une ligne à tourniquet!
M. de Saint-Péray demeura sur le Cours, où il fut bientôt rejoint pas d'autres oisifs. Après avoir consciencieusement fait évanouir en fumée une demidouzaine de cigares, il se dirigea vers la place Saint-Michel, c'est-à-dire vers la maison Prévaneau. Il frappa à la petite porte dépeinte et fut introduit par Marie-Rose dans la salle à manger, où Polyxène travaillait avec un air lugubre et où M. de Prévaneau lisait dans un livre jaune très fané, qui avait vraiment l'air d'avoir traîné dans la boue.
— Tiens ! Saint-Péray, dit-il en fermant son livre, de l'air satisfait de quelqu'un qu'on arrache à une conversation ennuyeuse.
— Oui, c'est déjà moi. Bonjour, ma bru ! Où donc est Marga?
— Marguerite promène son grand-père, répondit Polyxène assez sèchement.
— Marga est une bonne fille, dit M. de Prévaneau, emporté par je ne sais quelle générosité personnelle; il n'y a pas de chose qu'elle ne fasse pour secouer ce pauvre vieux. Aujourd'hui, pour l'obliger à sortir, n'a-t-elle pas imaginé de lui dire que le curé avait découvert je ne sais quelle poterie dans son jardin. Ils vont, je pense, discourir pendant des heures sur ce pot cassé.
Il rit bruyamment et il ajouta en posant la main sur le livre jaune :
— Ce farceur d'auteur racontait justement un trait de ce genre-là, j'en ai bien ri.
-^ Quel est ce livre? demanda M. de Saint- Péray.
— Un nom en a, répondit Polyxène qui se nourrissait de romans, ce qui ne contribuait pas
peu à lui exalter l'imagination et à lui rendre la vie qu'elle menait parfaitement ennuyeuse.
— Hum ! c'est épicé pour vous, il me semble, Polyxène, dit M. de Saint-Péray avec un gros rire, après s'être penché pour regarder le titre du livre.
— C'est ce que je lui disais pas plus taid qu'hier, s'écria triomphalement M. de Prévaneau, mais elle n'a pas voulu m'en croire.
— Il n'est pas pire que beaucoup d'autres, répondit Polyxène, qui était devenue très rouge..
— Et puis enfin si ça l'amuse! ajouta le jovial M. de vSaint-Péray, tout étonné d'avoir pu blâmer qui que ce fût d'avoir lu un livre immoral.
— Ils ne sont pas toujours amusants non plus, grommela Polyxène : depuis quelque temps, papa n'a pas la main heureuse.
— Alors pourquoi les lis-tu? s'écria M. de Prévaneau. Fais comme ta sœur, qui ne daigne même pas les regarder.
— Marguerite n'aime pas la lecture? demanda M. de Saint-Péray.
— Oh! si. Mais c'est une raffinée que ma fille Marguerite. Ce n'est pas elle qui toucherait de ses doigts de duchesse un livre du cabinet de lecture. Oh ! non, elle les prendrait volontiers avec des pincettes. Elle a ses lectures à elle, n'est-ce pas, Polyxène ?
Poh^xène fit un signe affirmatif et parla d'autres choses. Ces autres choses l'amenèrent à exprimer ses regrets de la rareté des visites de son oncle de Saint-Péray depuis qu'il avait quitté sa maison de campagne pour habiter Lorient toute l'année.
Il répondit crûment qu'à son âge la campagne devenait d'une tristesse hébétante; qu'à Lorient il y avait un théâtre et mille autres divertissements qui l'empêchaient, lui et son fils, de crever d'ennui. On revint de Lorient à Plégon, et pendant un quart d'heure environ la chronique locale défraya seule la conversation. Le visiteur apportait deux petites anecdotes nouvelles qui intéressèrent Polyxène et la déridèrent même tout à fait. Et puis, de temps en temps, M. de vSaint-Péray l'appelait en riant sa bni, ce qui ne manquait pas de la faire sourire. L'ayant ainsi dispo.sée, l'agent diplomatique amena adroitement la conversation sur le pauvre vieux, et il ne savait trop cei^cndant corn-
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ment attaquer la question des terrains quand M. de Prévaneau lui en fournit soudain l'occasion en s 'écriant :
— A propos, qui diable était ce monsieur si drôle dans sa mise solennelle, que vous meniez en laisse tantôt sur le Cours?
— En laisse? répéta en riant M. de Saint-Péray, je crois bien que personne ne s'aviserait de conduire en laisse Amédée Bartholon. Ce gaillard-là ne se laisserait pas mettre le collier facilement. C'est le fils de l'ancien maître des forges du Réveil- Château, un homme qui a trente-six mille industries dans la tête et entre les mains et qui sait ce que c'est que d'empiler des sacs d'écus.
— Il a vraiment bien l'air d'un empileur d'écus ! répondit dédaigneusement M. de Prévaneau. Amédée Bartholon ! Ce n'est pas la première fois que j'entends ce nom-là. Ce m.onsieur était connu dans la famille Blouan, je crois?
— Oui, et il s'est parfaitement souvenu de vous, du temps que vous étiez le plus joli sous-lieutenant de l'armée française.
— Hum! il a dû me trouver diablement changé, dit M. de Prévaneau en relevant machinalement, son toupet.
— Du tout, il ne vous a pas trouvé changé du tout. Il n'était occupé que du passé, et si j'avais supposé que vous l'eussiez connu, je ne vous aurais pas laissé partir aussi brusquement.
— Il ne m'a pas trouvé impoli, je l'espère? dit M. de Prévaneau, qui, tout en dénigrant parfois les millionnaires, professait pour eux la plus haute estime au fond de son cœur.
— Au contraire; comment donc ! il a été enchanté de vous rencontrer et il a même regretté de n'avoir pas pensé à réclamer un service de votre obligeance, qui est proverbiale, comme vous ne l'ignorez pas.
— Quel service papa aurait-il pu rendre à ce millionnaire ? demanda Polyxène.
— Ce n'est pas un service proprement dit, c'est plutôt la satisfaction d'une curiosité de savant. Mais il vous a parlé de cela, Prévaneau, et c'est vous, si je ne me trompe, qui lui avez dit que ie père Blouan avait dessiné des cartes, fait des ira-
ces, que sais-je, moi? donné, comme il dit, un corps à ses rêves.
— Ah! j'y suis! je me rappelle qu'il m'a, eu effet, questionné sur les travaux du vieux; eh bien?
— Eh bien, il voudrait voir tout cela. Croj^ezvous que le père Blouan soit d'humeur à se séparer de tout son bataclan scientifique ?
— Pour ce qu'il vaut! dit Polyxène en levant les épaules.
— Certes, il ne vaut pas grand'chose, ajouta M. de Prévaneau; mais le bonhomme y tient. Pourquoi y tient-il ? Je ne saurais le dire, mais il y tient.
— C'est égal, Prévaneau, vous seriez gentil de me donner tout ce grimoire.
— Demandez-le-lui, mon cher.
— Il n'est pas ici; savez-vous où il est allé?
— Sais-tu, Polyxène?
— Voir les pots cassés de M. le curé; mais ils ont changé d'avis en route, car je les ai rencontrés dans la rue Quiquaine.
— C'est que Bartholon part dans deux heures de Plégon pour y revenir Dieu sait quand. Il me faudrait cela tout de suite, ma bru.
— Papa, vous pouvez bien donner ■ toutes ces vieilleries-là à mon oncle de Saint-Péray, dit généreusement Polyxène.
— Marga grondera, dit M. de Prévaneau, qui avait des lueurs de sentiment et des velléités de justice.
— Qu'est-ce que cela lui fait? dit Polyxène sèchement.
— Comment ! mais elle a une dot de princesse sous ces bruyères-là! s'écria M. de Prévaneau en riant. N'est-ce point le rêve de son vieux fou de grand-père ?
— Il ne s'agit pas des rêveries de M. Blouan, dit Polyxène avec agacement. Donnez-vous ces cartes-là, oui ou non, à mon oncle de Saint- Péray ?
— Je n'ose pas. Ce pauvre vieux n'aime rien tant que ses grimoires; il fera un train d'enfer.
— On les lui rendra, dit M. de Saint-Péray, il ne s'agit que d'un examen, d'une étude, et puisque Polyxène est assez aimable pour se joindre à moi,
laissez-moi faire, Prévaiieau, que diable! Je me fais fort de les lui rendre avant un mois.
— Je m'en lave les mains, dit M. de Prévaneau, et si Marga...
— Je prends tout sur moi, dit Polyxène impétueusement; voilà bien des difficultés pour rien du tout.
Elle se leva, passa dans le Trou-aux-Cailloux, et avec la rapidité qui accompagne toute mauvaise action, elle roula les cartes qui couvraient la table, fit un cornet de papier, y jeta quelques morceaux de minerai, et revint dans la salle à manger. Mais dans le couloir une main se posa sur son bras et une voix émue dit :
— Mam'zelle, vous n'emporterez pas cela.
— Pourquoi pas?
— Parce que Monsieur n'est pas ici, et que je ne laisserai pas voler ses cartes.
— On les lui rendra; laisse-moi.
Elle échappa à l'étreinte de Marie-Rose, et entra dans le petit salon,
— Tenez, mon oncle, dit-elle, il ne s'apercevra seulement pas de la disparition de ses cartes, je parie.
— Il s'en apercevra, dit Marie-Rose, qui se tenait debout?, les sourcils froncés, sur le seuil de la porte, il en aura du chagrin; c'est une vilaine chose que vous faites là, monsieur de Saint- Péray.
— Je puis encore attendre une dizaine de minutes, dit M. de vSaint-Péray en hésitant; M. Blouan ne tardera peut-être pas à rentrer,
— S'il rentre, vous partirez les mains vides, dit méchamment Polyxène : je le connais, il ne consentira pas à se séparer de ses cartes. Il s'imaginerait qu'on veut lui arracher son secret et dénicher ses trésors, ajouta-t-elle avec un rire strident.
— Je pars alors, dit M. de Saint-Péray en se levant. M, Bartholon m'attend sans doute. Bonsoir, Polyxène, et merci pour le bon coup de main que vous "m'avez donné : de bru à beau-père on s'entend toujours. Sans vous je repartais bredouille. Allons, Marie-Rose, pas de violence, ce n'est qu'un prêt, ma fille, ce n'est pas un vol. vSi le bon vieux père Blouan gronde un peu, dites-lui bien que tout lui sera intégralement renvoyé.
— Vous le jurez, Monsieur, dit Marie-Rose, qui lui avait mis sans façon la main au collet,
— Je le jure.
Il étendit la main par un geste solennel, dit en riant bonsoir, et sortit.
Polyxène reprit son ouvrage; M. de Prévaneiu tordait ses longues moustaches grises d'un air ennuyé.
— Tu as fait là un mauvais coup, Polyxène, ditil soudain; il aurait mieux valu attendre le retour de Marga.
— Et refuser à mon oncle, n*est-ce pas? Tant pis, si cela la fâche. Cela lui apprendra à ne pas couiir toute la journée avec son grand-père, qui n'était pas de moitié aussi tracassier quand elle n'était pas ici.
— Enfin, enfin; nous verrons, dit M. de Prévaneau, en reprenant son livre; ce qu'il y a de sûr, c'est que je m'en lave les mains.
— C'est votre habitude, papa, répondit Polj^xène non sans aigreur. Ce n'est pourtant pas si beau de se laver les mains de tout comme cela.
Cela dit, elle se remit à travailler en silence après avoir dirigé la flamme sombre de son grand œil sur la figure irritée de Marie-Rose, qui reprenait toute pensive le chemin de sa cuisine en disant entre ses dents :
— J'aime encore mieux Pilate que Judas.