SUR UNE TO.'\IBE
Us s'échappèrent de la ville absolument comme deux écoliers en vacances.
— Allons loin, bien loin . dans la campagne, disait le pauvre vieillard, une main sur sa grande canne d'ébène, l'autre sous le bras de Marguerite.
— Oui, allons loin, bien loin, bon-papa, répétait Marguerite.
Et tout à coup elle ajouta :
— Mais si nous allions faire une visite à Brizeux ! Ce serait un peu triste.
CE PMJVRE VIEUX m
— Allons, répondit le vieillard. Il se dégage pour moi de la vue d'un cimetière un tel parfum d'immortalité, qu'il ne m'assombrit pas l'âme.
En conséquence ils se dirigèrent vers la porte de Ploërmeur. Cette porte franchie, Marguerite mit tout de bon le bras de M. Blouan sous le sien et ralentit le pas. -
— Nous voilà sauvés, dit-elle en riant, vous êtes tout essoufflé, bon-papa. Marchons maintenant avec la liberté des gens qui ne craignent plus d'être poursuivis.
Ils suivaient un joli chemin creusé entre deux remparts : le mur en pierres percé de meurtrières, le glacis revêtu d'une herbe épaisse et moelleuse.
vSur le pont du Moulin, ils firent une halte; il fallait bien donner un regard à la mer qui leur apparaissait. L'eau verte étincelait sous le soleil et rien n'était joli comme le riant pêle-mêle de maisons, de verdure, de vergues en croix qui les entouraient.
Le vieillard s*étant bien reposé sur le parapet, ils continuèrent doucement leur promenade par les fraîches allées de Merville et celles du cours Carnel. Le pauvre vieux semblait reprendre vie sous ces beaux arbres agités par une brise vivifiante, et Marga souriait en vo3ant ses joues flétries se colorer, en sentant ses pas se raû'ermir.
Il était cependant bien fatigué en entrant dans le poétique cimetière et il eut quelque peine à gagner la tombe de Brizeux. Arrivé là, il s'assit épuisé sur la marche de pierre et Marguerite resta debout devant lui, appuyée sur la grille de fer.
On ne saurait rêver pour une tombe de poète une situation plus en harmonie avec les idées et les sentiments qui ont dû remplir une tête ardente et un cœur aimant.
La mer borne l*horizon, rien ne trouble le silence; nous disons, rien, car les bruits de la nature sont eux-mêmes une mélodie pénétrante qui accompagne bien le repos, une sorte de cantique auquel l'âme humaine associe ses élans muets cl ses aspirations infinies.
Le mausolée est simple, presque modeste. Une croix tréflée de forme byzantine se dresse à la tête du sarcophage de granit sur lequel est sculp-
tée une large couronne d'immortelles traversée par une stèle. Dans le fût de cette croix est enchâssé un médaillon en marbre blanc, et le profil tourmenté du poète s'abrite sous l'épais feuillage de deux branches de chêne et de bruyère. Un arbre domine le tout. Les restes du barde breton ne pouvant être déposés auprès des forêts qu'il a chantées, sous les landes dont il a peint, dans les tableaux ravissants, l'âpre et solitaire beauté, on s'est du moins conformé à ses désirs en donnant à sa tombe l'ombrage aimé d'un chêne.
Marguerite et son grand-père commencèrent une conversation à voix basse sur le monument. Marguerite regrettait que le regard mélancolique du poète ne se tournât pas vers la mer, et le pauvre vieux se rangea sans peine de son avis. Du tombeau, ils passèrent à l'homme. Ile parlèrent de son talent si gracieux et si pur, de son caractère malheureux, des ténèbres qui avaient envahi son âme, de sa vie de souffrances.
Hélas ! hélas ! le suprême malheur pour des âmes comme celles-là est de se séparer de Dieu. Que leur reste-t-il à offrir à cette soif d'infini, si impérieuse, si ardente en raison de la vaste capacité de leur esprit et de leur cœur? Le néant des joies périssables, des plaisirs sitôt évanouis ! hélas ! hélas ! trop d'exemples viennent prouver de quelles erreurs elles sont les victimes.
La conversation prenait un tour sérieux. Ils passaient une sorte de revue de toutes ces âmes mélancoliques et tendres, de tous ces cœurs fougueux, de tous ces êtres privilégiés qui ont été vaincus dans la lutte qu'ils ont engagée souvent à armes inégales avec le doute, ce sombre ennemi que toute intelligence d'homme rencontre en son chemin. — La mort, comme un bûcheron, traverse la forêt, disait le vieillard citant l'Ecriture, et du côté où l'arbre penche, il tombe.
— Oh ! les miséricordes de Dieu sont infinies, s'écria Marguerite, et l'espérance est toujours per mise. Qui sait ce qui se passe dans une âme qui se voit sur le seuil de l'éternité ! Un pressentiment de la vérité peut la ressaisir, un élan de sincère regret peut réparer de longues erreurs. On en a vu qui, dans les bras de la mort, renaissaient à toutes leurs croyances,. Un acte de contrition est
bientôt dit, un cri d'amour est bien vite jeté.
— Certainement, dit le saint vieillard, j'ai vu des blasphémateurs mourir, le nom de Jésus sur les lèvres.
— Et Brizeux n*était pas un de ces mauvais-là, reprit Marguerite. A-t-il pleuré avec assez d'éloquence sa foi bretonne, hélas ! obscurcie ! Tenez, bon-papa, je vais vous réciter quelques vers qui sont de mon choix et qui prouvent bien ses intimes désolations. Ils sont intitulés : Marie.
Et debout, penchée vers le vieillard qui l'écoUtait charmé, elle murmura les vers suivants :
Humble et bon vieux curé d'Arzanno, digne prêtre,
Que tel je respectai?;, que j'aimais comme maître,
l'our occuper tes jours si pleins, si réguliers,
N'as-tu plus près de toi tes pauvres écoliers?
Hélas! je fus l'un d'eux : dans ma douleur présente,
J'aime à me rappeler cette vie innocente;
Leurs noms, je les sais tous : Albin, Elô, Daniel;
Alan du bourg de Scaër, Yves de Kérihucl,
Tous jeunes paysans aux costumes étranges.
Portant de longs cheveux flottants comme les anges.
Oh ' je pleurai d'abord longtemps et je gémis :
Pour la première fois je voyais mes amis.
Pour la première fois je quittais mes deux mères :
D'abord je répandis des larmes bien amèrcs.
Le travail arriva qui sut tout adoucir;