I.e travail, sans effroi, fit bientôt mon plaisir
Le premier point du jour nous éveillait : bien vite,
La figure lavée et la prière dite,
Chacun gagnait sa place, et sur les grands paliers,
Dans les chambres, les cours, le long des escaliers,
F.n été, dans les foins, couchés sous la verdure.
C'était, tout le matin, c'était un long murmure,
Comme les blancs ramiers autour de leurs maisons.
D'écoliers à mi-voix répétant leurs leçons :
Puis la messe, les jeux; et, les beaux jours de fête,
Des offices sans fin, chantés à pleine tête.
Aujourd'hui que mes pas négligent le saint lieu,
Sans culte et cependant plein de désir vers Dieu,
De ces jours de ferveur, oh! vous pouvez m'en croire.
L'éclat lointain réchaufte encore ma mémoire,
Le psaume retentit dans mon âme, et ma voix
Retrouve quelques mots des versets d'autrefois.
Jours aimés, jours éteints! comme un jeune lévite,
Souvent j'ai dans le chœur porté l'aube bénite.
Offert l'onde et le vin au calice, et, le soir,
Aux marches de l'autel balancé l'encensoir.
Cependant tout un peuple, à genoux sur la pierre.
Parmi les flots d'encens, les flours et la lumière,
l'emmes, enfants, vieillards, hommes graves et mûrs,
Tous dans un même vœu, tous avec des cœurs purs,
Disaient le Dieu des fruits et des saisons nouvelles,
Oui darde ses rayons pour s^-cher les javelles,
Ou quelquefois permet aux fléaux souverains
De faucher les froments ou d'emporter les grains.
T^es voix montaient, montaient ! moi penché sur mon livre,
Et pareil à celui qu'un grand bonheur enivre,
Je tremblais, de longs pleurs ruisselaient de mes yeux,
Et comme si Dieu même eût dévoilé les cieux,
Introduit par sa main dans les saintes phalanges,
Je sentais tout mon être éclater en louanges,
Et noyé dans les flots d'amour et de clarté,
Je m'anéantissais devant l'immensité.
Ces vers récités, ils parlèrent encore longtemps et sympathiquement du poète; le soleil s 'abaissant sur l'horizon, ils se levèrent, et, se mettant à deux genoux, il prièrent pour le repos éternel de son âme.
Avec quelle ferveur ils priaient! C'était la voix pénétrante, harmonieuse, de Marguerite qui parlait d'abord au Père qui est aux cieux, et la voix grave et profonde du vieillard lui répondait.
Ce tribut suprême payé à la mémoire de Brizeux, Marga alla cueillir, sur un gazon voisin, quelques jolies fleurs blanches, et les jeta sur la table funèbre comme un dernier hommage; puis ils s'éloignèrent tous deux et reprirent le chemin de la ville, sans se presser, bien que l'heure fût avancée. Ils respiraient si bien sous les ormes, leurs âmes se baignaient dans une telle paix et savouraient de si intimes douceurs, qu'il leur était bien permis de jouir de ce moment de réunion et de le faire durer le plus longtemps possible.
Comme ils débouchaient sur la Bove, ils aperçurent M. de Prévaneau qui s'y promenait en compagnie de M. de vSaint-Péray. Ils ne flânaient pas selon leur habitude, ils marchaient vivement et discutaient avec animation.
Marguerite, qui se savait en retard, aurait bien voulu passer inaperçtie et s'effaçait le plus possible le long des maisons; mais le pauvre vieux marchait si lentement, qu'ils se trouvèrent, bon gré, mal gré, face à face avec les deux promeneurs qui vinrent au-devant d'eux. Marguerite s'était instantanément résignée à recevoir ïa réprimande paternelle, et fut grandement étonnée de voir son père s'avancer avec empressement vers eux, tout souriant, tout aimable.
— En voilà une après-midi ! dit-il gaiement; c'est presque de l'école buissonnière. N'étes-vous pas fatigué, monsieur Blauan? Marguerite, il faut
faire dîner ton grand-père; Polyxène vous a faii garder quelque chose et voici la clef du petit caveau. Après une pareille course, un peu de vi:: vieux ne lui fera point de mal.
Marguerite jeta un coup d'œil reconnaissant à son père, prit la clef qu'il offrait et rentra avec le vieillard.
Polyxène mettait leur couvert et les accueillit avec une bonne grâce inaccoutumée. Jamais Marguerite ne l'avait vue aussi attentive, aussi serviable : elle se demandait, in petto, ce qui avait pu se passer pendant leur promenade à eux, et n'était pas éloignée de croire qu'Ernest de Saint- Péray avait formulé sa demande en mariage.
— Papa et mon oncle vont sans doute rentrer et passer la soirée avec nous, dit Polyxène, quand le dîner finit, et nous ferons bien de monter dans la chambre du second. Ces messieurs pourront fumer si cela leur plaît, et on est par trop mal ic'.
Cet aveu acheva de déconcerter Marga. Elle ne fit aucune réflexion, et, prenant le bras de .son grand-père, elle suivit Polyxène; mais, à chaque marche de l'escalier roide, elle se demandait : « Que va-t-on nous annoncer? »
sous LE BONNET DE COTON
Dans la chambre, le meilleur fauteuil fut avancé à M. iiîouan par les mains empressées de Polyxène, et il venait de s'y installer bien commodément, quand M. de Prévaneau et M. de Saint- Péray arrivèrent : Polyxène et Marguerite avaient pris leur ouvrage et ne se mêlèrent pas à la conversation qui s'engagea entre les trois hommes. I.a politique se mettait tout naturellement de la partie, cjuand M. de Prévaneau s'écria :
ii6 CE PAUVRE VIEUX
— Parbleu ! j 'allais oublier de prévenir m^n beau-père de l'événement du jour. Monsieur Blouan, la nouvelle d'hier était exacte, l'emprunt mexicain est un fait accompli.
— Vraiment! dit le vieillard, par pure condescendance pour son gendre, le Mexique restant le cadet de ses soucis.
— Oui, et nous avons en perspective la plus magnifique affaire financière dont il ait été question depuis longtemps. Que n'ai-je cent mille francs à placer là, je n'hésiterais pas. Malheureusement, je n'ai pas un rouge liard en ce moment.
— C'est comme moi, dit le vieillard en souriant.
— Vous! parbleu, si j'avais ce que vous avez, je sais bien comment je m'y prendrais. Voyons, faisons ce soir des arrangements de finances, beaupère; voici un moyen de vous enrichir d'un coup, c'est-à-dire de doubler vos revenus.
— Comment! je ne comprends pas, dit le vieillard avec une certaine inquiétude.
— vSaint-Péray, explique-lui cela, dit M. de Prévaneau, tu y as mis des fonds, c'est tout dire.
— Oui, et je suppose que M. Blouan ne laissera pas échapper l'occasion de transformer en lingots de mauvais terrains qui ne lui rapportent guère, dit M. de Saint-Péray.
Le vieillard, faisant la sourde oreille à cette allusion si claire, regarda le ciel.
— Voici donc ce qu'on vous proposerait, beaupère, continua bravement M. de Prévaneau en allant se mettre, lui et sa pipe, sous le nez du vieillard. Vendez vos landes et achetez des obligations mexicaines, vous placerez ainsi votre argent à 9 ou lo pour loo.
— Mes- landes ne trouveraient pas d'acheteurs, répondit le vieillard en jetant un coup d'œil à Marguerite, le terrain ne vaut pas grand 'chose.
— C'est ce qui vous trompe, dit" M. de Prévaneau, qui avait toujours affirmé que ces terrains valaient un peu moins que rien, l'acheteur est tout trouvé.
— L'acheteur? répéta le vieillard.
— Oui, n'est-ce pas, Saint-Péray!
M. de Saint-Péray fit un signe d'assentiment.
— Quand j'ai entendu parler de ce fameux emprunt, reprit M. de Prévaneau en caressant ses
longues moustaches, j'ai tout de suite pensé : Voilà qui fera le gras de jambe à M. Blouan. vSur ces entrefaites, Saint-Péray a trouvé, par le plus grand des hasards, un acheteur pour les landes. Nous sommes entrés en arrangement, sachant bien que vous ne refuseriez pas votre consentement à une chose aussi avantageuse pour nous tous. La vie devient horriblement chère, et un supplément de revenu ne nous fera pas de mal. Ce sera même un mo\'en tout à fait imprévu de nous tirer de nos embarras actuels. J'ai donc vendu sous condition, mais certain que vous trouveriez, comme moi, l'occasion superbe.
— Et quel prix vous a-t-on donné, Charles? demanda le vieillard indifféremment.
— Ces landes-là vous rapportent bien, bon an, mal an, quinze cents francs, n'est-ce pas?
— Oui, mais le prix?
M. de Prévaneau se leva, s'avança devant le vieillard, et, écarquillant démesurément ses yeux roux mêlés de gris :
— Quarante mille francs, dit-il; on vous donne quarante mille francs !
— C'est certainement un beau prix, dit le vieillard sans s'émouvoir. Connaissez-vous l'acheteur?
— Non, mais »Saint-Péray le connaît, il en répond, n'est-ce pas, Saint-Péray?
— Je le connais et j'en réponds, répondit M. de Saint-Péray, dont les moustaches rousses eurent un frémissement que ses intimes connaissaient bien. « Quand vSaint-Péray sourit dans sa moustache, il n'y a qu'à se garer, disaient-ils» c'est qu'il médite un mauvais coup. »
— Eh bien, vous pouvez lui dire. Monsieur, que je le remercie beaucoup, que je trouve son prix superbe, mais que je garde mes terrains, répondit M. Blouan avec calme.
Les deux hommes échangèrent un regard désappointé, et Polyxène se mordit la lèvre.
— Marguerite, parle-lui donc, alla dire M. de Prévaneau à l'oreille de sa fille, il fait une sottise.
— Bon-papa, le prix est tentant, dit Marguerite, laissez-vous tenter.
— Ma fille, je ne vendrai jamais la Lande-aux- Moines, répondit-il.
— Eh bien, si c'est comme cela que vous enten-
ii8 CE PAUVRE VIEUX
dez vos intérêts, s'écria M. de Prévaneati, devenu tout rouge d'irritation, je ne vous lais pas mon compliment. J'aurais cru que Marguerite du moins...
— Je n'ai en vue que l'intérêt de Marguerite, dit le vieillard en adressant un affectueux regard à sa petite-fille.
— Mais il faut bien que, moi aussi, je m'occupe de l'avenir de mes enfants, s'écria M. de Prévaneau avec emportement.
— Je ne vous comprends pas, Charles, repartit très doucement M. Blouan; je ne vous ai jamais empêché de penser à l'avenir de vos filles.
— Non, mais vous le compromettez par votre entêtement. En augmentant mon revenu, je puis augmenter la petite dot que je leur donne.
— Ne parlez pas de moi, mon père, interrompit aigrement Polyxène; ne voyez-vous pas cjiie la pensée de me voir entrer dans les arrangements dont il s'agit effraye M. Blouan.
— Non, Polyxène, vous vous trompez, personne plus - que moi ne désire votre bonheur, dit M. Blouan avec sa bonté ordinaire, mais il est certain que vous n'êtes point du tout en cause en ceci. Marguerite est ma seule héritière, et je crois bien servir les intérêts de Marguerite en ne vendant pas mes terrains à ce prix.
— Voyons, père Blouan, est-ce le prix qui vous déplaît, dit M. de Saint-Péray, qui se rapprocha vivement de lui, sans prendre garde à l'air furieux de Polyxène. Eh bien, parlons-en du prix. Je me fais fort de vous prouver que jamais vous ne trouverez pareille occasion.
Et, développant sa pensée, il prouva : i° que les terrains n'avaient par eux-mêmes aucune valeur; 2° que, en supposant qu'ils recelassent de l'argent et du plomb, M. Blouan ne trouverait jamais d'exploiteurs; 3° que l'emprunt mexicain était une de ces affaires financières qui ne peuvent se représenter souvent avec de tels avantages et de telles garanties.
A toutes ces démonstrations, le vieillard répondit par des hochements de tête.
— Ah ça! mais voyons, c'est à croire que vous ne comprenez plus rien, s'écria M. de Prévaneau en croisant les bras. Voilà une heure que nous
nous tuons à vous dire que c'est la plus belle affaire du monde et qu'elle est achevée, parachevée, qu'il ne manque plus que votre signature. Vous ne voudrez pas me faire manquer à ma parole? Devant une affaire aussi avantageuse il n'y avait point à hésiter, et, il faut bien le dire, croyant être sûr de votre consentement, j'ai vendu.
— Et vous avez eu tort, mon cher Charles, c'était une parole imprudente donnée; mais, enfin, elle n'a pu être donnée que conditionnellement, retirez -la.
— Ainsi vous refusez, mais là, nettement?
— Irrévocablement.
— N'en parlons plus, rugit M. de Prévaneau; ou ne peut s'attendre à voir agir raisonnablement un pauvre vieux rêveur de votre espèce, un pauvre vieux fou.
Le vieillard se redressa sur son fauteuil.
— Mes rêves n'ont pas encore troublé mon jugement, Charles, dit-il avec majesté. Un jour, je vous ai remis une fortune entre les mains. Qu 'estelle devenue? Si j'ai fait une faute, c'est de vous l'avoir aveuglément confiée. Ah! c'est peut-être un malheur pour lui, mais le pauvre vieux fou n'a pas encore perdu toute mémoire.
Cela dit, il se leva et sortit avec beaucoup de dignité, suivi par M. de Saint-Péray, qui profitait de ce moment pour s'éloigner. Marguerite aurait bien voulu sortir avec son grand-père, mais elle pensa que cela achèverait d'irriter son père. Celui-ci avait d'abord été quelque peu ébranlé par la sortie tout à fait inattendue du vieillard. Lui parti, il commença par rôder dans sa chatnbre, et, finalement, se coiffant de son bonnet de coton, il se mit à fumer avec acharnement. Entre chaque* bouffée de fumée il lançait une apostrophe. Jamais dépit ne l'avait mieux inspiré, et ce qui sortit de malédictions, de tirades, de déclamations, de prophéties, de menaces de dessous ce bonnet de coton ne pourrait facilement s'écrire.
Après avoir longtemps fulminé contre Pégoïsme en général et contre les égoïstes en particulier, au premier rang desquels il plaçait M. Blouan, après avoir ressassé toutes les questions qui venaient d'être traitées, il s'embarqua avec son
bonnet de coton pour le Mexique, et il y établit, d'une main ferme, l'empire de Maximilien. Quels excellents conseils il donna au jeune empereur ! comme il lui indiqua avec une haute sagacité les dangers que son gouvernement aurait à courir ! comme il exalta les triomphes et les splendeurs de cet empire nouveau ! comme il s'attendrit sur le sort heureux des deux jeunes souverains ! C'était merveille de l'entendre. Il regardait, d'un air tout à fait prophétique, se dérouler les spirales bleues qui sortaient de sa longue pipe, car c'était dans ces nuages légers qu'il bâtissait sa fortune. 11 parlait des palais de Mexico comme s'il en sortait; il acclamait l'entrée des jeunes époux comme s'il les voyait traverser triomphalement la Bove; le nom sinistre de Quérétaro ne passa point par les lèvres de notre voyant, et qui lui aurait prophétisé que Maximilien tomberait noblement un jour sous des balles de traîtres aurait vraiment étéjDien reçu.
Tout cela, pour en revenir à l'insigne folie dont faisait preuve M. Blouan en ne convertissant pas le lambeau de terre qui lui restait en obligations mexicaines. Marguerite, une ou deux fois, essaya timidement de disculper son grand-père; mais Polyxène et M. de Prévaneau n'eurent garde de la laisser le défendre. Il n'y avait pas à dire, ou c'était un égoïste fiefïé, ou il n'avait plus la raison saine. Dans ce dernier cas, il restait à le faire interdire, et Polyxène appuya fort sur l'opportunité de cette démarche. Marguerite voulut prendre la chose en riant et défendit assez plaisamment la raison de son grand-père mise en cause : mais on lui imposa assez durement silence. Voyant que le simple droit de discussion lui était interdit, elle plia son ouvrage, souhaita le bonsoir à son père, et se retira dans son appartement. Polyxène resta vSeul auditeur complaisant de M. de Prévaneau, et, à eux deux, ils démolirent pièce à pièce le pauvre vieux; ils s'excitèrent mutuellement à lui faire payer cher sa résistance, ils se complurent à énumérer tous les avantages qu'ils auraient retirés de la vente des landes. Quand Polyxène quitta son père, elle l'avait positivement exaspéré. Debout contre la fenêtre, il parlait en gesticulant et en agitant sa tête, toujours ornée
de sa coiffure de nuit. Etait-ce l'effet du dépit, ou simplement une ébullition extraordinaire de son cerveau? Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais il n'avait parlé avec plus d'éloquence, c'est que jamais ce bonnet de coton n'avait dressé aussi orgueilleusement sa huppe blanche, c'est que jamais il n'était resté aussi droit, aussi majestueusement gonflé. On aurait dit vraiment que tous les raisonnements creux de son propriétaire montaient comme un gaz dans ce cône fragile et en arrêtaient la chute.
LE VAUTOUR RESSUSCÏÏE
Ce que cette opération financière manquée du Mexique jeta d'amertume dans l'existence du pauvre vieux, et, par contre-coup, dans celle de Marga, ne peut se peindre. Le père et la fille avaient espéré un accroissement de revenu destiné à parer à leurs dépenses excessives, et, ne comprenant pas la résistance apportée à leurs desseins, ils n'y virent qu'une opiniâtreté du vieillard, une vengeance même,* et ils passèrent toutes les bornes de la persécution.
Tant que M. Elouan avait été inoffensif, patient, soumis, il n'avait été qu'un ennui, un embarras; on se contentait de le dédaigner, de l'oublier : c'était le pauvre vieux, ni plus ni moins. Mais cette attache à ce dernier lambeau de sa fortune, ce refus formel de s'en dessaisir, le transformèrent soudain en une sorte d'ennemi domestique. Il avait osé séparer les intérêts de Marguerite de ceux de Polyxène ! Devant un pareil égoïsme, une semblable noirceur, il n'y avait plus de ménagements à garder. La maison se redivisa en deux camps, et les hostilités recommencèrent de plus
belle. M. de Prévaiieau devint même injuste pour Marguerite, sachant bien que faire * souffrir Marguerite était le plus sûr moyen de vexer M. Blouan.
M. de Prévaueau, qui 'partageait tous les dîners fins qui se donnaient, et Polyxène qui se nourrissait de gâteaux, trouvèrent merv^eilleux d'économiser sur les dépenses de la maison, et, sous prétexte que tout était horriblement cher à Lorient, on inventa de faire très mauvaise chère à la maison. Toutes ces réformes portaient une grave atteinte à la santé du vieillard, déjà considérablement affaiblie par sa vie casanière, et la guerre à coups d'épingle s'ajoutait aux privations de chaque jour.
Polyxène lie lui parlait plus que pour l'agacer. M. de Prévaneau s'emportait à la moindre observation. Comme le disait parfois Marie-Rose, autant valait être couché bien tranquille dans sa tombe que de mener une vie pareille. Mais Marie-Rose elle-même n'avait plus rien à dire. Polyxène commençait à penser qu'elle pourrait, à la rigueur, se passer d'elle dans son milieu agité, et, à chaque réclamation un peu vive, elle lui montrait orgueilleusement la porte.
La porte! il "y a longtemps que la brave fille Paurait prise si son cœiîr n'avait été, comme elle le disait, amarré à Lorient par une double chaîne.
Trois mois de ce mauvais régime, de cette tyrannie incessante, avaient singulièrement influé sur le physique et sur le moral du pauvre vieux, et Marga et Marie-Rose commençaient à se confier leurs craintes.
— Quand vous êtes là, Mam'zelle, disait Marie- Rose, sa figure se refait encore un brin; faut le voir quand il est seul, ou quand mam'zelle Polyxène le rebiffe. vSes pauvres mains tremblent comme la feuille, ses yeux sont tout dévirés, il se lève, il va, il vient, comme un homme qui a perdu l'esprit, et il parle des mines et de ses landes vite, vite. Quand il parle de ces landes-là, c'est bien mauvais signe, et il en parle quasiment tous les jours, depuis quelque temps.
Marguerite pensait que Marie-Rose, qui était une fille d'imagination, outrait un peu les choses : son grand-père, devant elle, n'avait pas de ces
absences et continuait à prêcher la conciliation. Cependant, un matin, en arrivant dans l'étroit cabinet où il couchait, elle le retrouva si pâle, si défait, qu'elle se sentit tout inquiète. Ce jour-là, précisément, il y avait une partie au Port-Louis, et Marguerite, sur l'ordre de M. de Prévaneau, avait accepté d'en être.
— Vous paraissez bien souffrant, cher bon-papa, dit-elle; ne vous levez pas encore, je vous en prie.
— Je n'ai pas dormi; voilà bien des nuits que je ne dors pas.
— Et vous ne le disiez pas ! s'écria Marguerite. Le bruit du pas de Polyxène retentit en ce
moment sur le corridor.
— Est-ce que ]\L Blouan ne compte pas se lever aujourd'hui? dit-elle aigrement : il faut pourtant que le ménage soit fait de bonne heure.
— Il n'est pas très bien, répondit Marguerite, et je désire qu'il ne se lève pas encore.
— Ce que j'en dis, c'est à cause de sa manie de vouloir toujours son lit fait par Marie-Rose. C'est à notre tour de fournir la domestique, et je ne manquerai certainement point à ma parole.
— Je resterai sans doute, dit Marguerite; ainsi ne t'agite pas. Bon-papa, je vais vous faire une rôtie au vin, ajouta-t-elle, je remonte dans dix minutes.
Elle suivit Polyxène, qui descendait et qui n'était pas extraordinairement fâchée de voir sa sœur manquer à la partie.
Dans l'étroit corridor du premier, elles se rencontrèrent avec Ernest de Saint-Péray, qui, à cette heure matinale, avait l'air plus endormi que jamais.
— Vous ici déjà ! s'écria Polyxène, de ce ton aimablement agressif avec lequel elle parJait à son cousiu, que cela réveillait un peu.
— Oui; cela m'étonne moi-même d'être dehors de si bonne heure; mais ces parties sont les choses les plus assommantes- du monde. J'ai fait dix courses hier pour celle-ci; me voici levé quasi en même temps que le soleil et obligé de venir demander, quel s vins mon père doit envoyer pour ce diable de pique-nique.
— Mais cela a été convenu hier devant vous, dit Polyxène.
— C'est possible; mais, comme je ne me mêle jamais de ces choses-là, je n'ai pas écouté tout ce qui s'est dit.
— Eli bien, écoutez, et tâchez de retenir ce que je vais vous dire : quatre bouteilles de Chablis, deux de vSaint-Estèphe, une de rhum.
— Il n'y a pas de Saint-Péray, Polyxène?
— Non; on sait trop que le vôtre ne vaut pas grand'chose.
— Attrape! dit Ernest en riant; mais dérangezvous donc, ma cousine, pour laisser passer M*^^ Marguerite qui paraît pressée.
Marguerite le reniercia par un sourire et passa dans la cuisine, Polyxène lui ayant fait place.
— Elle a l'air tout sérieux, reprit le jeune homme; le père Blouan n'est pas malade?
— Non, mais Marguerite s'inquiète à tout propos. Parce qu'il a mal dormi, la voilà aux champs et toute prête à nous transformer toutes en gardesmalades.
— Polyxène, tu me calomnies, dit la voix de Marguerite : je me réserve ce rôle et ne le céderais à personne.
Ernest fit un mouvement, et ses yeux demi-clos s'ouvrirent tout grands.
— Pas pour aujourd'hui toujours? s'écria-t-il. Marguerite ne répondit pas.
— Je crois qu'elle ne veut pas le quitter, dit Polyxène confidemment.
— Par exemple, voilà une défection sur laquelle je ne comptais pas, reprit le jeune homme. Au fait, j'en fais assez de parties, moi aussi, j'en ai par-dessus la tête. J'aime mieux venir fumer mon cigare avec le père Blouan.
— Vous plaisantez, Ernest? dit Polyxène.
— Je ne plaisante pas : vive la liberté !
— Je croyais que vous ne vous mêliez pas de ces choses-là, dit, de la cuisine, Marguerite, qui n'entendait que très confusément la conversation tenue dans le corridor.
— Non en politique, répéta-t-il, cela excite trop; m.ais j'ai un culte pour la liberté individuelle, et j'en donnerai la preuve aujourd'hui.
— Vous ne ferez pas cela, Ernest, dit encore Polyxène.
— Je le ferai, et je cours de ce pas donner ma
liste de vins à mon père et me replonger dans mon lit.
Polyxène avait rougi, puis pâli.
Dans toutes les fCtes de ce genre, elle avait le bras d'Ernest à sa disposition, ce qui la flattait, et pour celle-ci, afin de frapper d'une agréable surprise son complaisant cavalier, elle avait préparé une toilette nouvelle qui lui avait coûté plus d'un remords, mais de laquelle elle comptait retirer mille petites satisfactions d'amour-propre. Tous ses vaniteux et misérables projets étaient ainsi brusquement dérangés. Elle se voyait reléguée au dernier plan, n'ayant pas de cavalier, et rangc^e, comme autrefois, parmi les dédaignées. Cela ne pouvait être. Elle dissimula de son mieux son mécontentement, et, se penchant vers Ernest :
— Ne faites pas ainsi l'indolent, dit-elle, et soyez sûr que Marguerite ne manquera pas la partie.
— Vous la déciderez à venir?
Polyxène fit un signe énergique d'assentiment.
— Au fait, je serai toujours à temps pour rester, objecta-t-il; à bientôt, Polyxène.
Et, élevant la voix, il ajouta :
— A bientôt, mademoiselle Marga.
Mais Marguerite avait pris un autre escalier, et ce fut Marie-Rose qui répondit en riant :
— A bientôt, Monsieur.
Il sortit en se dandinant, et Polyxène entra dans la cuisine.
— Ive café de papa! dit-elle d'une voix brève.
— Je vas le lui porter. Mademoiselle, répondit Marie-Rose.
— Non, donne-le-moi.
Elle ])rit la tasse et traversa vivement le corridor, suivie des yeux par Marie-Rose.
— Je ne me trompe pas, murmura la brave fille, mais la bête que je croyais morte est, ben sûr, ressuscitée.
Marie-Rose ne se trompait pas : ce fut en coml^agnie de son vautour, réveillé soudain d'un assez long sommeil, que Polyxène entra dans la chambre de son père.
M. de Prévaueau avait de la mousse de savon jusqu'à ses yeux, et se contemplait dans un miroir à barbe.
ii?6 CE PAUVRE VIEUX
— Voici votre café, papa, dit Polyxène avec une grande douceur.
— Diable ! te voilà bien aimable ce matin, Polyxène, répondit-il en agitant sa savonnette; seulement, le moment est assez mal choi-si. Ce café est-il bien chaud?
— Très chaud.
— Mets la soucoupe par dessus et ne t'en occupe plus, il n'y a pas un homme qui se fasse plus rapidement la barbe que moi.
Il était entendu que Charles de Prévaneau excellait en toutes choses.
— Que dis-tu du temps? reprit-il.
— Il sera beau, répondit Pol^^xène, qui s'était rapprochée de la fenêtre.
— A condition que ces nuages à l'ouest se dissipent. Je crois que le vent va nous les enlever; mais je ne me prononcerai pas encore. J'ai toute une réputation pour prédire le temps, et j'y tiens. On m'a toujours dit que j'aurais fait un excellent astronome.
Et notre faiseur de merveilles appliqua délicatement son rasoir sur sa joue droite.
Il opéra quelque temps en silence, et, voyant Polyxène l'œil fixé sur le ciel :
— Le nuage marche-t-il? demanda-t-il.
— Oui, mais que m'importe? répondit Polyxène amèrement.
— Hier, il t'importait joliment; si tu ne nous as pas demandé vingt fois, quel temps il ferait aujourd'hui, tu ne nous l'as pas demandé une.
— Hier, je croyais aller à Port-Louis, mon père, et je n'ai jamais eu le goût des canards pour l'eau.
— Hein! qu'est-ce que tu dis là? dit M. de Prévaneau, en suspendant son opération pour se tourner vers sa fille; tu n'es plus de la partie maintenant ?
— Non.
— Que signifient ces diables de fantaisies? s'écria M. de Prévaneau en frappant du pied.
— Il n'y a pas de fantaisie là-dedans : Marguerite reste, je resterai.
— Et à quel propos Marguerite veut-elle rester ?
— Parce que M. Blouan a mal dormi.
— Il n'est pas indisposé?
. — Pas le moins du monde.
— Alors nous allons voir cela, dit M. de Prévaneau en jetant son rasoir sur la table de toilette. Où est Marguerite?
— Mais, papa, finissez toujours de vous raser, dit Polyxène en lui présentant son instrument, puis vous prendrez votre café, qui refroidit pendant que nous causons. Vous serez toujours à temps pour donner vos ordres à ÎSIarguerite.
M. de Prévaneau se laissa faire; mais ce qu'il dit contre les révoltes de sa fille Marguerite et son absurde dévouement à ce pauvre vieux fou, en se rasant la joue gauche et en buvant à petites gorgées sou café, remplirait une demi-douzaine de pages.
Marguerite, parfaitement ignorante du petit complot qui allait se tramer contre elle, était remontée, portant une rôtie au vin, qui était le déjeuner favori du vieillard. Elle l'avait trouvé assis, tout habillé, sur son lit.
Et comme elle le grondait doucement de s'être levé :
— Je respire mieux en bas, avait-il répondu; ici, quand le soleil donne, la tête me tourne.
Cette raison avait paru valable à la jeune fille; elle l'avait fait descendre dans son petit cabinet à elle, et il déjeunait là, accablé, mais assez i)aisible, quand la voix militaire de M. de Prévaneau s'éleva, sonore et impérieuse.
— Marguerite ! criait-il.
Marguerite s'avança sur le palier et répondit :
— Que voulez-vous, mon père?
— Que tu te prépares; il est temps de partir; je n'entends faire attendre personne.
Marguerite jeta un coup d'œil vers son grandpère, et soupira en remarquant son regard errant, angoissé, fiévreux, et le trembement de ses mains.
— Va, va, Marga, dit-il rapidement en fixant sur elle ses grands yeux brillants, où se reflétait je ne sais quelle mystérieuse souffrance, ne les fais pas attendre, ma fille.
— Descendons ensemble, bon-papa, dit-elle, nous allons tout arranger.
Elle lui prit le bras; ils se rendirent dans la salle à manger.
M. de Prévaneau s'y promenait en fredonnant, d'un air tout à fait courroucé.
— Toujours en retard ! dit-il en voyant Marguerite.
— Mon père, dit-elle en se retournant vers son grand-père, bon-papa n'est pas très bien ce matin, et je voudrais...
— Pvester, n'est-ce pas? Non point. Je n'ordonne pas souvent, mais, aujourd'hui, j'entends être le maître.
— Va, va, Marga, répéta M. Blouan.
— Vous faites bien de l'y engager, monsieur Blouan, car je serai inflexible, et j'ai bien un peu aussi le droit de commander à mes enfants. Laisse ton grand-père aller seul à son fauteuil, Marguerite. Que diable, il n'est pas encore à l'état d'un enfant à la lisière. On le rendra tout à fait impotent à force de précautions. C'est ça, monsieur Blouan, échappez-lui.
Le pauvre vieux avait quitté le bras de Marguerite et marchait à pas inégaux et précipités vers son fauteuil. .
— Mon père, continua Marguerite, qui regardait attentivement son grand-père, je vous en prie, laissez...
— Va t'habiller, commanda durement M. de Prévaneau; M. Blouan n'est pas malade et je veux être obéi.
Marguerite soupira et remonta dans son appartement, tout à fait à regret.
Quand elle descendit, dans une fraîche et simple toilette de jaconas blanc ra3^é de rose, elle trouva Poh^xène dans une toilette flamboyante et les Saint-Péray, père et fils, qui lui en faisaient des compliments.
— Nous serons au complet, bravo! cria le gros Ernest en voyant paraître Marguerite.
Celle-ci s'était avancée vers Polyxène :
— As-tu au moins laissé la clef sur la porte du salon ? demanda-t-elle.
Polyxène, qui avait pour ce salon un respect idolâtrique, fut .sur le point de répondre, selon son habitude, que le salon n'était pas fait pour être sali par les gens de la maison; mais l'air sérieux de Marguerite l'impressionna, elle prit la
clef dans sa poche et la lui donua presque aimablement.
Marguerite passa dans la salle à manger.
La femme de journée qui devait remplacer Marie-Rose, et à la garde de laquelle était remis M. Blouan, s'y trouvait.
— Marie-Rose vous a-t-elle fait toutes ses recommandations pour le déjeuner de dix heures ? demanda-t-elle.
— Oui, Mam'zelle, elle a tout préparé, elle m'a tout montré, répondit la vieille femme, dont la figure portait une couche enluminée d'assez mauvais augure.
— C'est bien; je vous recommande tout particulièrement mon grand-père, ne le quittez pas de vue. Voici la clef du salon, j'ai préparé son fauteuil et ses livres, vous le conduirez là sitôt qu'il sera réveillé, car il dort, je crois.
Le vieillard avait, en effet, la tète baissée sur s?, poitrine et les yeux fermés.
— Je suis bien aise de le voir reposer un peu, reprit Marguerite en baissant la voix. Laissez-le dormir, mais ne quittez pas la maison d'une minute.
— C'est ce que m'a recommandé Marie-Rose, répondit la gardienne; soyez bien tranquille, Mademoiselle, j'en ai gardé de plus difficiles.
Marguerite s'était approchée du vieillard; elle posa ses lèvres sur son front dépouillé et sortit sur la pointe des pieds, après avoir redit à la gardienne :
— vSurtout, ne le quittez pas.