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LA RECHERCHE

Le lendemain, au lever du jour, Marguerite quittait, sans bruit, sa maison et se dirigeait vers la gare.

Naturellement, elle arriva longtemps avant l'ouverture des bureaux et elle dut se promener dans la petite cour d'entrée. Enfin les employés arrivèrent un à un, les portes 's'ouvrirent, et la jeune fille alla se poster contre le guichet du distributeur de billets. Quand elle aperçut sa ca.->quette galonnée à l'intérieur du petit bureau, son cœur battit : elle ne comptait guère que sur cet homme pour apprendre la direction qu'avait prise le vieillard.

— Monsieur, dit-elle, en essayant de parler avec beaucoup de calme, je viens faire appel à vos souvenirs. Un vieillard est parti hier de Lorient par le train de 6 h. 40, sans doute, et je désire savoii la direction qu'il a prise.

L'employé, qui se frottait les yeux d'un air assez bourru, se tourna vers elle en poussant un ciïroN-able bâillement.

A la vue de cette femme distinguée dont le gracieux visage i^ortait des traces de larmes, il toucha du doigt la visière de sa casquette et dit : «Plaît-il, Madame?»

Il n'avait pas entendu.

Marguerite répéta sa phrase.

— Le signalement de cette personne, s'il vous plaît, reprit l'employé.

Marguerite peignit le vieillard dans sa grande redingote bleu de roi.

— Je me rappelle, dit tout à coup l'employé.

140 *fcE PAUVRE VIEUX

j'ai été étonné de voir ce pauvre vieux tout seul. Il était tout tremblant, tout chancelant, il bégayait. Le laisser voyager seul dans cet état est de votre part une grande imprudence, Madame.

Marguerite baissa la tête sous ce reproche immérité.

— Quel était le nom de l'endroit où il se ren dait? demanda-t-elle.

— Voilà, par exemple, ce que je n'ai pas trop bien retenu, dit l'employé; ce nom-là n'est pas sur notre ligne, et je n'ai pu lui donner son billet que jusqu'à Pontivy. Le bonhomme m'avait dit un diable de nom que je n'ai jamais entendu. Ne sachant pas ce qu'il voulait dire, et, voyant bien qu'il n'avait pas trop sa tête à lui, je lui ai délivré son billet pour Pontivy, où il a dû arriver dans la matinée.

— Mais si je vous prononçais le nom que vous ne vous rappelez pas? dit Marguerite, qui voulait exciter son attention.

— Dites-le, Madame.

— Plégon.

— Plégon ! c'est cela.

Le cœur de Marguerite battit de joie; son evSpoir se réalisait. S'il avait pu arriver jusqu'à Plégon sans accident, elle ne redoutait plus rien. A Plégon il était connu, à Plégon il était aimé.

— Je vous remercie mille fois. Monsieur, ditelle, grâce à votre bonne mémoire, je pars le cœur allégé. Un billet pour Pontivy, s'il vous plaît.

L'employé lui délivra son billet et elle se fit ouvrir les salles d'attente, où elle attendit le train qui arriva bientôt soufflant, faisant grand bruit.

Marguerite courut se blottir dans un wagon de seconde, et cinq minutes plus tard l'infatigable coureur reprenait sa marche. Au moment où il s'ébranla, un homme qui était adossé contre la porte du buffet fit quelques pas en avant, ôta sou chapeau et se mit à s'essuyer le visage.

— La voilà partie ! murmura-t-il; je n'avais pas besoin de penser qu'elle aurait manqué son coup. Est-ce bête, les convenances ! J'aurais dû lui proposer de l'accompagner. Enfin, il n'y a plus qu'à l'attendre. J'ai joliment couru pour

cette diable d'affaire, moi qui ne me mêle jamais de rien.

Et Ernest de vSaiut-Pcray, sur cette phrase d'étonnement, reprit nonchalamment le chemin de la ville, tandis que le train emportait Marguerite, tout émue, vers Pontivy.

Dans son wagon solitaire, Marguerite souffrait. Le premier moment de joie qu'elle avait ressenti en trouvant un but pour ses recherches était passé; toutes ses inquiétudes lui étant revenues aussi poignantes, et, pour échapper aux fantômes que créait son imagination sure^^citée, elle ne trouva d'autre ressource que de s'abandonner au sommeil, qui, dans la jeunesse, naît de la fatigue physique. Or, le sommeil n'est pas toujours une sorte d'engourdissement de la faculté de souffrir. Le pauvre vieux hanta certainement les rêves qui s'entre-choquèrent dans le cerveau de Marguerite; mais la triste et brutale réalité n'était plus là. Il lui avait échappé, elle le cherchait, mais non point sans espérance. Elle le voyait devant elle, souriant, l'invitant du geste à se presser; elle voyait le vent agiter ses longs cheveux blancs, et elle traversait pour l'atteindre de grands prés tout ensoleillés, des grèves bizarrement éclairées; elle s'élançait même à sa suite sur les hautes vagues bleues, et ils couraient ainsi dans un pa>s chimérique, se poursuivant sans jamais s'atteindre, car le vieillard, tout en souriant de loin à sa petite-fille, tout en lui tendant les bras, fuyait, fuyait toujours. Il venait, sans aucune peine, d'escalader un beau nuage rose qui allait l'emporter dans les espaces; Marguerite, tout haletante, se sentait elle-même soulevée jusqu'aux nuages, comme si des ailes lui eussent poussé aux pieds; elle se sentait légère, transparente; elle allait, avec un ineffable ravissement, s'élancer dans les aiis à la suite du vieillard, quaii-d une voix rauque cria à ses oreilles : Pontivy!

Elle tressaillit et se retourna sur les durs coussins du wagon, qui n'avaient vraiment aucune lessemblance avec le nuage gris perle d'où elle sortait. Ce mouvement la réveilla, et elle ouvrit les yeux. Un long soupir s'échappa de sa poitrine; elle rencontrait, hélas f à ses côtés, l'angoisse et l'inquiétude, ces deux terribles sentinelles qui ne

la quittaient plus. Le vieillard était arrivé à Pontivy, rien n'était plus certain; mais y était-il resté? en était-il reparti ?

A PLEGON

Telles étaient les pensées qui torturaient l'es prit de la jeune fille en descendant de wagon dans la riante ville de Pontivy.

Dans la cour de la gare, elle demeura hésitante, troublée, demandant à Dieu de la conduire, de la guider, quand elle aperçut un homme vêtu d'un habit complet de drap d'une forme assez étrange. A la vue de cette petite veste et de ce vaste gilet chamarrés de boutons, à la vue de ce grand chapeau orné d'un velours noir à bouts pendants, Marguerite tressaillit : c'était le costume de Plégon. Elle alla vivement vers le Plégonnais. •

— Est-ce qu'il y a des gens de Plégon aujourd'hui à Pontivy? demanda-t-elle, ne sachant comment entamer la conversation.

— Comme vous voyez. Madame, répondit le paysan en s 'appuyant sur son bâton garni de cuir. C'était hier, et c'est aujourd'hui jour de foire, et nous amenons nos plus braves chevaux ici pour les cavaliers de la garnison.

— Est-il donc venu des vofituriers de Plégon? demanda Marguerite.

— Il y a Mathurin, du Pot-d'Etaîn. Ordinairement il ne va que jusqu'à Uzel; mais les jours de foire il pousse jusqu'ici.

— Il est venu ce matin?

— Oui.

— Il est ici ?

— V'ià un de ses carrosses, Madame. Il a eu

ridée de venir à la gare pour faire pièce aux autres loueurs de \K)itures.

— Merci, merci, dit Marguerite qui courut vers une énorme machine qui s'ouvrait par l'arrière et sur laquelle était écrit en grosses lettres le mot : Plégon.

Le conducteur, familièrement appuyé sur la croupe luisante d'un de ses petits chevaux bretons, regardait curieusement le va-et-vient des vo3'ageurs.

— Tiens ! mam'zelle Marga, dit-il en soulevant son grand chapeau. Vous vous êtes toujours bien lk)rtée, Mam'zelle?

— Oui, dites-moi, Mathurin, n'avez-vous pas emmené mon grand-père à Plégon, ce matin? demanda Marguerite vivement.

— Je ne l'ai pas vu, Mam'zelle.

-— Vous ne l'avez pas vu! s'écria Marguerite en pâlissant.

— Non, mais pourtant je sais qu'il est chez nous.

— Ah ! dit Marguerite avec soulagement.

— Mais je ne l'ai pas vu, reprit l'entêté Mathurin. Ce matin une de mes voitures est revenue de Pontivy, et le garçon, en manière de conversation, m*a dit qu'il avait ramené le vieux monsieur de la place vSaint-Thurian, qu'il rencontrait toujours sur la route de la I.ande-aux-Moines. J'ai bien pensé que c'était M. Blouan.

— C'était lui, dit ^Marguerite, dont cette nouvelle diminuait un peu l'angoisse. Partez-vous bientôt, Mathurin ?

— Tout de suite, Mam'zelle; je vois qu'il n*y aura personne pour Plégon maintenant.

— Il y aura moi, dit Marguerite en allant ouvrir la portière de la voiture.

— C'est ça, je ne retournerai pas à vide, dit Mathurin gaiement en relevant l'étrange ier rouillé qui servait de marchepied. Tenez-vous bien, Mam'zelle, ^Robhie et Moutonne vont enlever la carriole un peu vivement, vu qu'il n'y aura que vous qui ne pesez guère.

— Allez vite, aussi vite que vous voudrez, Mathurin, cria Marguerite de l'intérieur.

— Nous souperons à six heures à Plégon, s'il plaît à Dieu, répondit-il.

Il alluma sa courte pipe, monta sur son siège et fouetta Robine et Moutonne qui partirent comme des enragées en secouant l'énorme machine à ressorts à laquelle elles étaient attelées, et dans laquelle, bon gré, mal gré, dansait Marguerite.

Iv'angélus tintait encore à l'église paroissiale de Plégon quand elle se trouva sur la place Saint- Tliurian, déserte à cette heure. Elle s'arrêta un instant, regardant autour d'elle, s 'attendant presque à voir apparaître comme autrefois, au coin d'une de ces petites rues, la redingote bleu de roi. Ne voyant rien venir, elle se dirigea machinalement vers son ancienne demeure. Elle sonna à la porte dépeinte, et la porte lui fut ouverte par une mignonne petite fille de quatre ans, derrière laquelle parut soudain une vieille dame en lunettes, qui lui demanda d'un air assez maussade ce qu'elle voulait.

Marguerite arrangea sur-le-champ une petite histoire, et peignit son grand-père qui avait dû venir la chercher dans cette maison.

La vieille dame la questionna minutieusement, longuement, tout en l'examinant par-dessus ses lunettes, et, après l'avoir embarrassée bien inutilement, par sa curiosité importune, elle lui réj)ondit qu'elle n'avait vu personne.

La porte se refermait quand la voix claire de l'enfant s'éleva.

— Grand 'mère, j'ai vu le monsieur, criait-elle. Marguerite poussa la porte et la vieille dame,

et marcha vers l'enfant qui se tenait debout dans le corridor, moitié souriante, moitié farouche.

Marguerite la regarda avec des yeux qui, quand ils regardaient les aimés et les faibles, semblaient distiller du miel, et posa, par un geste caressant, sa main fine sur les cheveux ébouriffés.

— Vous l'avez vu, chère petite, dit-elle. L'enfant rougit, mais fit un signe d'assentiment

en baissant brusquement sa tête échevelée.

— Qu'est-ce que tu as vu, Marie? dit aigrement la vieille dame.

— Un vieux monsieur qui avait des cheveux tout blancs et un grand habit.

— Elle ne sait ce qu'elle dit, reprit la vieille dame, Plégon est peuplé de vieux messieurs.

— Et où était celui que vous avez vu, chérie? dit Marguerite.

— Assis sur la pierre de la porte, Madame. J'ai cru que c'était un pauvre et je lui ai demandé s'il \oulait un sou. Il m'a embrassée, il m'a dit non, et il est parti.

— Et par où est-il allé ?

— Par la rue Traversière.

— Et vous ne l'avez plus revu?

— Non.

Marguerite baisa l'enfant au front, salua la grand 'mère qui ne lâchait pas la porte, sortit et se dirigea vers la rue tortueuse qui s'appelait la rue Traversière.

La rue Traversière aboutissait à la campagne et conduisait à la Lande-aux-]Moines.

— Il est allé aux Landes, pensa Marguerite.

Et, sans réfléchir à l'heure avancée, au long trajet qui lui restait à faire, elle prit à pas rapides le chemin des landes.

Elle commençait pourtant à se sentir accablée par sa double fatigue morale et physique. Les forces du corps s'épuisaient, et l'angoisse continuait à torturer cruellement son cœur.

Elle marcha d'abord très vite, et puis son pas se ralentit. Le chemin, en sortant de Plégon, suivait le cours de lajolie rivière qui ondulait entre les deux rives dont les touffes d'aîilnes et de grands saules échevelés cachaient les bords. Ses yeux enchantés avaient souvent suivi les courbes gracieuses, décrites par l'eau, dans les prairies d'émeraude; mais en ce moment la vue de ce lac lui faisait passer des frissons de terreur sur l'âme. Après avoir marché une dizaine de minutes, il lui fallut monter un sentier assez roide, et, bon gré, mal gré, essoufflée, haletante, elle se laissa tomber, épuisée, sur l'herbe humide. Cette halte forcée lui lit du bien. Le calme de la nuit était si profond, qu'il agit sur ses nerfs douloureusement tendus. Elle put regarder sans frémir la rivière qui dormait à ses pieds, et qui reflétait dans ses eaux tranquilles les petites aspérités des rochers tigrés de mousse ou revêtus d'une étroite tunique de lierre. Devant elle s'ouvrait l'arcade cintrée d'un viaduc gigantesque. On eût dit le cadre monumental d'un tableau comme jamais main d'homme

n*en a peint. Au-dessus de la cime onduleuse des arbres se tassaient, en montagnes, de beaux nuages d'un blanc nacré; d'autres, d'un gris cendré, formaient une suite de gracieux archipels, et plus haut, contre l'arcade de pierre, en plein azur, flottait une nuée légère, transparente, qu'on eût prise pour Pécharpe oubliée d'un ange.

Les yeux fatigués de Marguerite se plongeaient dans cet azur clair et doux; tout son être aspirait ce calme, ce repos. Autour d'elle tout se taisait, tout était immobile. La nature a de ces heures magnifiques, de ces instants sublimes de silence : on se croit revenu aux jours solennels de la création, on se sent devant Dieu.

Mais voici la voix stridente du grillon qui s'élève d'entre les hautes herbes; voici de grandes marguerites à haute tige qui rapprochent en corbeille leurs blancs pétales, et qui inclinent leui élégante collerette humide sur les mains nues de la jeune fille; elle se relève ranimée, mais le cœuî palpitant, car la nuit se dévoile devant elle. Les nuées légères et les nuages nacrés ont disparu, l'azur est assombri, la lune promène en plein firmament son globe d'argent, les ombres s'accentuent, il faut marcher dans cette lumière étrange sans chaleur et sans scintillations, qui ferait volontiers penser qu'on habite un autre monde.

Marguerite s'était trop avancée pour reculer, et, dans l'inquiétude qui grandissait en elle, elle ne calculait plus rien. Elle reprit donc son chemin avec une nouvelle ardeur, et marcha résolument dans la partie déserte qui aboutissait aux landes. Le chemin, tracé dans ce maigre sol, n'était guère qu'une sorte d'écorchure faite au terrain pour les temps des semailles et celui de la moisson. On l'aurait dit iormé de degrés pierreux et inégaux; les dernières pluies l'avaient profondément creusé en certains endroits, et en d'autres endroits il se trouvait tout à fait à fleur de sol. Apres quelques minutes d'une marche pénible, elle atteignit les landes, et, s'arrêtant, elle jeta de sa voix la plus vibrante un long appel. Rien n'y répondit. Elle se mit à arpenter ces grands terrains incultes, dont la clarté de la lune argentait le feuillage des grands pins solitaires, et veloutait l'herbe sombre. Elle s'arrêtait de temps en temps, pour renouve-

1er son appel, et reprenait sa marclie qui devenait plus douloureuse à mesure qu'elle avançait.

Le sol de la lande était toujours inégal, bosselé, pierreux; mais il y avait des espaces où nul sentier ne se voyait, et où croissaient des ajoncs courts, épineux, qui ensanglantaient les pieds de la triste chercheuse. De plus il lui fallait parfois descendre, et ses pieds fins s'enfonçaient dans le sol mou, boueux des tourbières, et elle se voj^ait obligée de côtoyer de grandes flaques d'eau noirâtre et immobile, sur lesquelles elle se penchait parfois en étouffant des cris de détresse.

Tant de dangers avaient dû menacer le pauvre vieillard dans sa frêle vie, que Marguerite en frissonnait maintenant d'épouvante. Il avait pu s'égarer dans les prés et aller se jeter dans la rivièie; i^ avait pu glisser de dessus ces mamelons rocheux et se briser le front contre ces pierres muettes; il avait pu se perdre dans ces marécages ou tomber dans ces sombres petits lacs noirs qui miroitaient sinistrement au clair de lune. Le courage de Marguerite commençait de nouveau à faiblir. Elle marchait toujours fiévreusem.ent cependant, mais quand elle voulait crier, c'était un sanglot qui venait à ses lèvres; elle se sentait défaillir, et, tout à fait au bout de ses forces, elle tournait toute chancelante autour de l'entassement de rochets moussus auxquels leur forme bizarre avait valu le nom de la Crosse, pour y choisir un abri momentané, quand elle entendit un bruit léger qui la fit tressaillir de la tcte aux pieds : c'était comme un soupir, ou plutôt comme le bruit d'une respiration humaine accélérée.

sous LA ROCHE DE LA CROSSE

La jeune fille se signa machinalement et tourna la grande roche sombre. Dans l'enfoncement qui se présenta devant elle, le vieillard était couché; sa tête blanche s'appuyait sur les parois ouatées de mousse et de lierre, et la clarté de la lune éclairait son beau visage vénérable, si parfaitement paisible, que Marguerite tomba à genoux en étouffant un cri de joie. Elle demeura les mains jointes, les yeux attachés sur ce cher visage qu'elle avait tant redouté de ne plus revoir, retenant sa respiration pour écouter cette respiration tranquille, ramenant sur les pauvres mains froides les larges pans de la redingote bleu de roi, les réchauffant même sous son souffle attendant avec une angoisse intime le premier soulèvement de ces grandes paupières closes.

Quel tableau plein de charme ! et qu*il aurait fallu là un peintre comme il s'en trouve encore, un artiste amoureux de ce qui parle surtout aux yeux de l'âme! Ah! celui-là eût éprouvé une grande jouissance à reproduire fidèlement et la lande sombre baignée par les molles clartés de la lune, et le pittoresque monceau de rochers, et le beau vieillard endormi, et la ravissante jeune fille aux cheveux châtains tout humides, au front de marbre, agenouillée devant lui, ses deux mains blanches croisées sur sa poitrine comme pour y étouffer l'explosion de sa joie.

Un des mouvements de Marguerite, ou le froid, ou le hou-hou tremblant d'un oiseau de nuit, troubla enfin le sommeil du vieillard. vSa tête oscilla sur l'oreiller vert, et ce dur contact sufiit pour

réveiller tout à fait. Alors les yeux avides de Marguerite rencontrèrent le regard calme, lumineux, qu'elle aimait tant, et le savant sourit à ^Marguerite comme il lui souriait dans ses meilleurs jours. Il se redressa à demi, et passant la main sur son vaste front, il dit :

— Que* s'est-il donc passé, Marga?

Marga ne put lui répondre : elle pleurait de joie et aussi de reconnaissance. Le retrouver ainsi, après toutes les épouvantables prévisions qui avaient désolé son esprit, était un trop grand bonheur !

Le vieillard se mit sur son séant et Marga appuya son front sur ses genoux tremblants.

— Ah ! je me souviens, reprit-il en regardant autour de lui, j'ai fait une escapade qui a désolé ma chère fille; ma chère fille a couru après son vieux fou de grand-père, et maintenant, elle pleure !

— De joie, de joie ! cria Marguerite en se relevant.

Il l'embrassa; il tremblait de froid et aussi d'émotion.

— Ah! mon Dieu! quelle chose j'ai faite là! reprit-il. Je n'avais plus du tout ma tête à moi, mais du tout.

— Bon-papa, c'est à moi à vous demander ce qui s'est passé, dit Marguerite, en s'asseyant à ses pieds; voulez-vous me le dire?

Il secoua sa tête blanche, prit son front dans ses deux mains et demeura quelque temps tout absorbé.

— vSi cela vous fatigue, bon-papa, j'attendrai, dit Marguerite.

— Non, non, dit-il, j'aime mieux faire ma confession tout de suite. Je ne sais pas trop combien de temps je suis resfé endormi après ton lépart. Quand je me suis réveillé, j'avais la tête vn feu et je me suis trouvé seul. Une sorte de fièvre s'est emparée de moi. Je t'ai appelée; il ine semblait que, toi aussi, tu m'abandonnais. Je ne sais plus trop ce qui s'est passé plus tard; j'avais l'estomac vide, je ne sais quel délire s'est emparé de mon cerveau. Le désir de revoir Plégon, mes landes, est devenu impérieux, ardent; je me figurais qu'on me retenait prisonnier de-

vant cet afEreux mur blanc, et que, puisque mes geôliers me laissaient seul, je devais en profiter pour leur échapper. Dans mon trouble, je me figurais que tu étais partie pour Plégon, et, la journée s 'avançant, ne te vo3"ant pas revenir, dominé par je ne sais quelle idée fixe qui me poussait à revoir mes landes, j'ai pris de l'argent et je me suis enfui vers la gare. La fièvre m'a soutenu pendant tout le voyage. Il me semble que je n'ai repris quelque peu l'usage de la raison qu'en arrivant ici. Le froid m'a saisi et aussi la fatigue, et voilà je ne sais combien d'heures que je dors dans la Crosse, à la belle étoile.

— Et au clair de lune, dit Marguerite. Il est grand temps que vous partiez d'ici; allons, bonpapa, levez-vous.

— Pour aller où? dit alors le vieillard avec hésitation.

— Mais à Plégon d'abord.

— Marguerite, dit M. Blouan en prenant les mains de la jeune fille dans ses mains glacées, je ne retournerai pas à Lorient.

Marguerite le regarda, son front se plissait et son regard redevenait errant, souffrant, douloureux.

— Je ne retournerai pas à Lorient, répéta-t-il; ma fille, mes forces sont à bout. Je ne puis plus supporter les persécutions. Il y va, je le sens, de mon intelligence. Chaque scène me fait maintenant un mal affreux, et, je les connais, ils ne changeront pas. Chère fille, j'aimerais mieux rester ici, mourir de faim et de froid, que de retourner à Lorient, près d'eux.

Marguerite, qui le regardait attentivement, eut peur que la fièvre ne le reprît.

Elle vSe recueillit un instant, demandant à Dieii de la conseiller, et relevant tout à coup la tête :

— Vous ne retournerez pas à Lorient, du moins pour y demeurer, bon-papa, dit-elle.

— Tu me le promets?

— Je vous le promets.

— Il ne faudrait pas me tromper, car, vois-tu, ma fille, je n'ai pas la tête forte, ils m'ont usé jusqu'à la corde, et un mois de souffrances pareilles à celles du mois dernier me jetterait dans un idiotisme dont je ne sortirais plus.. Je suis

affaibli, hébété; la voix seule de Polyxène ïne donne le vertige. Tu ne voudrais pas me tromper, ma fille?

— Pour rien au monde, cher bon-papa. Je ne sais pas moi-même comment cela se fera; mais je vous le dis, cela va changer, cela changera.

— Et tu ne me ramèneras pas à Lorient?

— Je ne vous ramènerai pas à Lorient, du moins pour y demeurer. Où est votre chapeau, bonpapa ?

— Je ne sais trop, il a roulé par là, dit-il, en essayant, mais en vain, de se lever.

Marguerite se mit à faire le tour de la masse rocheuse pour chercher le chapeau. Elle se demandait comment elle reconduirait à la ville le pauvre vieillard épuisé par tant d'émotions et par un jeûne prolongé.

En ce moment, une voix fraîche et forte s'éleva du chemin. Elle psalmodiait plutôt qu'elle ne chantait une de ces chansons rustiques, dont l'air lent et cadencé accompagne si bien la marche.

Quand j'étais chez mon père,

J'allais roula, roulette, Petite à la maison, ma don don,

J'allais roula, roulon.

On m'envoyait à l'herbe,

Roula, roula, roulette.

J'allais cueillir le jonc, ma don don,

J'allais roula, roulon.

De par le chemin tasse.

J'allais roula, roulette.

Trois chevaliers barons, ma don don,

J'allais roula, roulon.

— Je connais cette voix, dit Marguerite. Elle descendit rapidement vers le chemin, et aperçut le chanteur qui arrivait en brandissant un petit bâton de houx. C'était un charmant. garçonnet à l'air honnête et joyeux, très proprement mis, et (]u; marchait lestement en chantant sa gaie chanson.

C'était quelqu'un, un aide.

— Monsieur ! cria Marguerite comme il passait. Le jeune garçon tourna vers elle une figure

rieuse et intelligente qu'elle reconnut tout de suite, malgré le changement qui s'y était opéré,

— Corcntin ! dit-elle.

— Mademoiselle Marguerite ! s'écria Corentin.

Dix-huit mois avaient fait de l'enfant aux cheveux bruns ce garçonnet à la taille souple, à la lèvre ombragée d'un fin duvet.

Marguerite s'empressa de lui conter son embarras. Comment le pauvre vieux et elle-même se trouvaient-ils dans la lande à (?ette heure, c'était ce qu'il n'était pas indispensable de savoir; mais ce qu'il était urgent de faire, c'était de reconduire sur-le-champ M. Blouan à la ville.

Corentin n'en demanda pas davantage non plus. Il grimpa sur le talus et suivit Marguerite jusqu'à la Crosse.

— J'ai trouvé un aide, bon-papa, dit celle-ci gaiement; en route, maintenant !

— Bonjour, monsieur Blouan, dit Corentin en saluant, je crois vraiment que vous ne me reconnaissez pas.

— Je vous ai vu, dit le vieillard, j'ai entendu votre voix. Où donc l'ai-je vu, Marga ?

— Dans la lande, bon-papa, sur la place vSaint- Thurian, et de plus près encore, dans le Trou-aux- Cailloux.

— Corentin Kerbanec, s'écria Corentin.

— Toi, Corentin ! dit le vieillard; comme tu as grandi !

— Quatre pouces par an, monsieur Blouan ! dit Corentin fièrement.

— Bon-papa, levez-vous, dit Marguerite.

Le vieillard" obéit docilement; mais, une fois debout, ses jambes se dérobèrent sous lui et il se laissa retomber.

— Mon Dieu ! comment le conduire jusqu'à la Boule-d'Or? dit Marguerite avec angoisse.

— D'abord, Mademoiselle, vous n'irez pas jusqu'à la DouIe-d'Or, dit Corentin. Il y a une chambre chez nous, et cela rendra ma mère bien heureuse de loger M. Blouan. Elle sait que c'est lui qui m'a donné le goût du travail et elle se mettrait en quatre pour vous rendre service. Notre maison est une des dernières de la rue Traversière et d'ici là il n'y a pas très loin.

— Si vous alliez chercher une voiture, dit Marguerite.

— Cela n'en finirait pas. Tous les voituriers dorment et ils feraient mille compliments pour se déranger. Essayons toujours de marcher.

Il s'approcha du vieillard, le fit se lever de nouveau, mais ne quitta pas son bras.

— A vous l'autre. Mademoiselle, dit-il, nous irons parfaitement comme cela, et au besoin si les forces lui manquent tout à fait, eh bien, nous le porterons.

Marguerite se plaça à la gauche du vieillard.

— Et mon chapeau ? dit-il en souriant.

— C'est vrai, votre chapeau, répéta Marguerite.

— Tenez-le bien, Mademoiselle, dit Corentin, je vois quelque chose là, dans cet enfoncement, qui m'a bien l'air d'un chapeau.

Il se glissa contre le rocher. M. Blouan et Marguerite le suivaient des j^eux et le virent tout à coup disparaître en jetant un cri.

— Corentin, s'écria ;Marguerite en entraînant le vieillard, laisse ce chapeau.

— I^e voici, répondit la voix de Corentin, qui semblait être entré dans les entrailles de la terre; mais n'avancez pas. Mademoiselle, ne faites pas un pas de plus, il y a ici comme un puits, c'est très dangereux.

— Que dit-il? s'écria le vieillard avec une émotion singulière.

— Qu'il 3' a un trou, un puits, et qu'il ne faut pas avancer.

— Avançons, avançons, au contraire, reprit M. Blouan, oh! mon Dieu, serait-il possible?

Et, soudainement ranimé, il marchait en avant.

— Mais, bon-papa, on vous avertit que c'est dangereux, dit Marguerite en le retenant de toutes ses forces, vous pouvez vous blesser?

— Que m'importerait, ma fille? laisse-moi. Corentin !

— Monsieur, dit Corentin, qui apparut écartant le lierre qui lui avait caché l'orifice du trou dans lequel il était tombé.

— Il y a un puits, dis-tu?

— C'est comuîe un puits et je ne sais pas oii je serais tombé si je ne m'étais accroché aux pierres et aux ronces.

— Fait de main d'homme? continua M. Blouan en posant sa main agitée sur l'épaule de Co^ rentin.

— Oui, Monsieur, bien sûr on a creusé là; ja-

mais un trou pareil ne s'est fait tout seul, c'est tout rond, et il y a encore de la maçonnerie.

— C'est lui ! s'écria le vieillard en joignant les mains avec exaltation.

— Lui? répéta Marguerite, qui le regardait avec inquiétude, croyant que le délire le reprenait tout de bon, cette fois.

— Le puits, ma fille, le puits creusé par les premiers entrepreneurs. Ma preuve, la voilà. Oh ! mon Dieu, l'avoir tant cherchée, avoir tant exploré ces landes et n'avoir pas -pensé que ces rochers avaient pu être entassés ici depuis ! 11 faut que je descende là, tout de suite, il le faut.

— Il ne s'agit pas de vous tuer cette nuit, Monsieur, dit Corentin en le saisissant à bras-le-corps. Nous ne sommes pas des sorciers pour travailler au clair de lune à retirer notre argent de la terre. Nous reviendrons. Monsieur, j'apporterai une échelle; la Crosse ne va pas bouger de place, comme vous pensez bien.

— Allons, venez, bon-papa, dit Marguerite avec autorité; nous reviendrons demain.

Sur cette promesse il se laissa faire; ils l'entraînèrent et ils redescendirent lentement la lande.

Les premiers pas furent difficiles; le vieillard grelottait, chancelait entre ses deux soutiens. Peu à peu ses jambes se raffermirent; ils continuèrent un peu plus vite.

En route, Corentin leur apprit qu'il avait fait double classe chez les Frères pendant l'année qui venait de s'écouler, qu'il suivait les cours d'adultes, et que sa mère était présentement la plus heureuse femme du monde. Il était allé faire une commission pour elle à la ville voisine, et, pour ne pas manquer la classe du lendemain, il était parti après celle du jour. Et c'était ainsi qu'il se trouvait traverser la Lande-aux-Moines à neuf heures du soir.

Et cela vraiment était un hasard de la Providence, car Marguerite n'aurait pas pu reconduire toute seule le vieillard roidi par le froid et affaibli par un long jeune.

Quand ils atteignirent les premières maisons de Plégon, il fléchissait complètement sur ses jambes, et Marguerite dut accepter l'invitation que lui

adressait de nouveau Corentin en lui faisant remarquer que M. Blouan ne pouvait aller plus loin sans se reposer et sans prendre quelque aliment.

Les premières maisons de la rue étaient d'humbles cottages sans étage, mais qui tous possédaient un petit jardin. Ce fut à une de ces petites portes grises que Corentin frappa. Elle s'ouvrit aussitôt, et ils entrèrent dans une cuisine où tout reluisait. Une femme de haute taille, vêtue d'une vieille robe marron, d'un camail noir, coiffée d'un bonnet de basin bien blanc, mais tout uni, tenait une petite lampe à la main, et la clarté vacillante éclairait un visage calme, grave, dont l'expression n'avait rien de vulgaire.

— Maman, c'est M. Blouan, s'écria Corentin sans quitter le bras de son vieil ami.

vSur la figure grave passa une vive expression de joie.

— Oh! qu'il soit le bienvenu! s'écria-t-elle; Corentin, va donc plus doucement.

— Mon pauvre grand-père n'en peut plus, dit INIarguerite après avoir laissé tomber le vieillard sur le siège placé sous la vaste cheminée, et vous me pardonnerez, Madame, d'avoir accepté l'invitation de votre fils.

INIadame Kerbanec posa sa lampe sur la table et regarda Marguerite.

— Mademoiselle I\Iarguerite de Prévaneau, sans doute? dit-elle.

Marguerite s'inclina.

Un éclair passa dans les yeux tristes de M™^ Kerbanec, et, prenant les mains de la jeune fille :

— Tout ce qui est chez moi est à votre disposition, dit-elle d'une voix pénétrante; je suis trop heureuse de vous voir. Que de fois je vous ai bénie en mon cœur, ainsi que le bon M. Blouan, pour le bien que vous faisiez à mon fils ! Commandez, Mademoiselle; que vous faut-il?

— Un peu de feu et un bouillon; il a froid et faim.

— C'est bien, mais il serait plus convenablement dans le salon.

— Laissons-le là, Madame, dit Marguerite; il est tout à fait à bout de forces.

— Et d'ailleurs, il se trouvera mieux enveloppé par la chaleur de la flamme. Mais vous paraissez

bien fatiguée aussi, Mademoiselle; veiiillez vous asseoir. Nous sommes assez de deux pour servir M. Blouan.

Marguerite ne demandait pas mieux; elle était elle-même parfaitement épuisée.

La mère et le fils agissaient d'ailleurs avec une activité qui ne laissait rien à désirer. Bientôt un feu clair vint réchauffer les membres glacés du vieillard, un potage fumant fut placé devant lui, et Corenti» lui fit avaler goutte à goutte un petit verre de vin vieux. Marguerite mangeait de son côté sur le coin d'une grande table sur laquelle étaient étalés d'immenses registres qui annonçaient que M^^ Kerbanec se livrait à l'ingrat métier de copiste.

Enfin, une heure plus tard, ils oubliaient tous, dans un sommeil profond et réparateur, et les angoisses de la veille, et les soucis du lendemain.

UN CCEUR VAILLANT

M™« Kerbanec et Marguerite sont assises en face l'une de l'autre au large foyer où s'éteignent un à un quelques tisons de chone qui ont la vie dure. Il y a trois jours que Marguerite habite sous le modeste toit; le vieillard ayant éprouvé une réaction qui l'a obligé à garder le lit, elle n'a pu repartir pour Lorient. Mais la pauvre veuve a mis tant d'amabilité dans ses instances, elle inspire une si profonde estime à la jeune fille, qu'elle a franchement accepté cette hospitalité offerte de si bon cœur.

Rassurées sur la santé du vieillard, que Corentin vient de conduire à sa petite chambre, les deux femmes prolongent leur conversation, et elles sont

là, s'abaudoniiaut à leurs pensées personnelles, absolument comme des amies de vieille date. Au premier coup d'œil, il y a pourtant entre elles tout un monde.

Oui, on pourrait se demander ce qu'il peut y avoir de commun dans cette jeune femme gracieuse, dont la distinction naturelle rehausse une toilette simple, mais certainement élégante, et cette femme en cornette, à la taille déformée, aux traits flétris, dont la misérable robe n'est qu'un tissu de reprises qui écrivent sur elle en grandes lettres ce mot effrayant ou sublime : « Pauvreté. »

Eh bien, voyez cependant comme le regard étincelant et le regard terne se confondent; écoutez la voix affaiblie, altérée, et la voix musicale et pénétrante. Comme ses deux âmes s'appellent et se répondent! comme elles vibrent à l'unisson!

Marguerite, devant cette femme à l'air digne, au cœur calme, ne cache plus ses préoccupations.

Délicatement questionnée, elle en avoue simplement la cause. M. Blouan persiste à ne plus vouloir demeurer à Lorient; il continue d'affirmer qu'il y va de son intelligence, et que, usé comme il l'est, débile comme il l'est, il va tomber dans l'idiotisme s'il est rejeté dans les griffes de Polyxène. Marguerite a parlé de leçon, de changement, d'amendement. Il n'a voulu rien entendre, il ne peut dominer son effroi. Marguerite peut choisir, il est dans les mains de Marguerite; mais, pour lui, demeurer à Ivorieiît équivaut à une sentence de condamnation à mort.

Une fois sur la pente des confidences intimes, elle dit tout sans faus.se honte. Ah I certes elle ne demanderait pas mieux que de se dévouer entièrement au vieillard, que d'habiter Plégon avec lui; elle reste persuadée que son père n'apporterait pas à ce projet une résistance invincible; mais la fortune personnelle de M. Blouan ne peut les faire vivre tous les deux. La visite du puits, si providentiellement découvert, donne au vieillard de nouvelles assurances de succès; mais comment s'en tenir à ces espérances? C'est donc l'impossible qui se dresse devant elle.

En prononçant ce mot impossible, des larmes s'échappent de ses yeux, car son cœur saigne.

— Impossible, rien n'est impossible, Mademoiselle, répond tout à coup M™° Kerbanec.

Et, redressant vivement sa tête pâlie, laissant jaillir de ses yeux ternes un éclair brûlant :

— Travaillez! prononça-t-elle d'une voix vibrante.

Marguerite tressaillit et regarda en face son hôtesse dont le visage usé resplendissait d'une indomptable énergie.

— Oui, travaillez, continua-t-elle, j'ai bien dit : travaillez. Y a-t-il rien de plus noble que le travail ? Ah ! j'en connais qui ont été élégantes comme vous, plus indépendantes que vous, plus dédaigneuses que vous, et qui se sont vues obligées de gagner le pain de chaque jour, et qui ont été récompensées mieux encore que par l'austère jouissance que donne le devoir accompli.

— Vous, dit Marguerite machinalement.

— Moi ! Je n'ai pas besoin de vous le dire que je suis une de ces épaves que la mer sociale roule dans ses flots. J'ai été jeune, jolie, admirée. J'ai mené la vie élégante dans tout ce qu'elle a d'énervant, de séduisant, de vain, d'inutile, de coupable. Un jour, je me suis trouvée mariée à un homme élégant, sans cœur et sans conduite qui a commencé par- ruiner ma mère que le chagrin a tuée. De toute ma fortune, il m'est resté cette cabane, et je suis arrivée un jour à Plégon, un mari à moitié fou à mes côtés, et un enfant de quatre ans à la main. La dernière maladie du père de Corentin m'a réduite à la misère. Heureusement que Dieu l'a repris à temps, j'aurais succombé à la tâche. Lui mort, il me fallait élever mon enfant : j'ai travaillé. A ma vie de plaisirs et à ma vie de larmes a succédé une vie de travail. Du matin au soir je me suis courbée sur ces grands registres, et ce labeur ingrat m'a donné le pain de chaque jour, pas davantage. Dieu m'a soutenue, mais sans me délivrer de mon souci le plus poignant. J'étais obligée de laisser mon fils aller seul à l'école, je le voyais prendre des habitudes de vagabondage, le mauvais exemple était plus fort que mes conseils, que mes punitions. Forcée de lui gagner d'abord la vie matérielle, je ne pouvais surveiller sa vie morale, il m'échappait chaque jour davantage, car il grandissait, il se sentait devenir fort et je commençais à désespérer de l'avenir, je voyais mon enfant se gâter, s'enivrer de paresse, de li-

berté, et je pleurais amèrement devant Dieu en lui demandant de me rendre plus libre ou de le rendre plus docile, quand un jour, quel jour ce fut pour moi, Mademoiselle! je le vis rentrer à l'heure, prendre ses cahiers, ses livres, et s'appliquer à ses devoirs, à ses leçons. Je sus que c'était à M. Blouau que je devais cette velléité de travail et aussi dans l'avenir à M"® Marguerite qui s'informait des places gagnées, faisait réciter les leçons et ouvrait d'autorité le Trou-aux-Cailloux pour que le petit écolier pût aller se faire instruire par son vénérable maître. Oui, Mademoiselle, je vous dois le salut de mon fîls, et c'est pourquoi j'ose vous donner les conseils de mon expérience et vous dire que ie travail seul peut vous tirer du cruel embarras où vous vous trouvez.

Marguerite tourna un regard mélancolique vers la large table de sapin où s 'étalaient les grands registres des contributions directes.

— Je vous comprends, reprit M"^^ Kerbanec; rassurez-vous, je ne voudrais pas vous condamner à user vos yeux sur ces pages. Mais il me semble que vous pouvez faire autre chose que des rôles. N'avez-vous point des parents, des amis influents? On commence enfin à ouvrir certaines carrières aux femmes d'une naissance ou d'une éducation distinguée. J'aurais été bien heureuse d'obtenir une direction de poste, mais je n'y avais aucun droit. Il y a maintenant en plus la télégraphie électrique. Votre père a servi le gouvernement : demandez, la faveur fera le reste. Une fois engagée dans celte vie occupée, vous ne regretterez pas votre vie actuelle, que je connais un peu d'après les petites indiscrétions de mon fils.

Marguerite était devenue pensive. Cette conversation ouvrait devant son esprit de nouvelles perspectives, et n'était-il pas de son devoir de sacrifier ses propres répugnances au bonheur de voir se continuer dans la paix, la \'ie du pauvre vieux bien-aimé.

— Je vous remercie beaucoup, Madame, dit-elle Lii tendant la main à M""^ Kerbanec, je vais réfléchir là-dessus, et, en arrivant à Lorient, j'aurai, je l'espère, pris un parti. 11 me tarde de soustraire mon grand-père à la vie qui le tue!

— Il vous faudra beaucoup de courage, beau-

i6o CE PAUVRE VIEUX

coup d'abnégation, Mademoiselle; mais le sens de ces deux mots vous est déjà connu, et dans tous les cas vous savez oii en est la source.

— Oui, répondit Marguerite en suivant son regard qui s'était levé vers une belle gravure anglaise appendue contre la muraille au-dessus de sa table de travail, et qui représentait le Sauveur tendant la main à Pierre englouti dans les flots. .

Sur cette pensée, les deux courageuses chrétiennes se séparèrent et allèrent demattder au sommeil la somme de forces nécessaires pour continuer vaillamment ce combat de la vie dont la récompense est ailleurs.

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