UNE QUESTION ÉPINEUSE
La rentrée du pauvre vieux dans la maison de la place de la Bove ne fut pas positivement triomphale. En mettant le pied sur le pavé de Lorient, l'expression sereine de sa physionomie avait fait place à une expression craintive, défiante, qui ne peignait que trop clairement ses sentiments. Il entra tout courbé, la tête basse, comme un coupable, dans cette maison où chacun se composait une ph}'sionomie pour le recevoir. Nous en exceptons Marie-Rose, qui, au premier coup de sonnette, accourut, le saisit et le serra à l'étouffer vraiment entre ses bras robustes.
— Eh bien, père Blouan, les lutins ont-ils emporté les mines? cria à tue-tête M. de Prévaneau, qui, toujours plaisant, s'était creusé l'esprit pour trouver à lui adresser une plaisanterie passable comme phrase d'arrivée.
— Vous n'êtes pas trop fatigué du voyage,
CE PAUVRE VIEUX i6i
monsieur Blouan? demanda Polyxène d'un ton tout à fait équivoque.
C'est que Polyxène, après avoir eu deux ou trois heures de cuisants remords, en était arrivée, dan? son ineffable égoïsme, à lui en vouloir de cette escapade qui les avait mis tous sens dessus dessous. Il ne s'était pas noyé, il n'avait pas été écrasé, il était bien entier, bien vivant : cela valait vraiment la peine d'avoir tant effra\'é les gens!
Elle lui en voulait positivement beaucoup, et, en apprenant qu'il revenait sain et sauf, elle avait dit :
— Nous voilà avertis, il ne faut plus le quitter de vue.
Mais quant à former le moindre bon propos, à se frapper la poitrine en murmurant son mea culpa, à prendre de généreuses résolutions pour l'avenir, elle n'en avait pas du tout la pensée. N'était-elic pas douce assez comme cela, endurante assez comme cela? C'était à Marguerite et à son grandpère à se plier aux exigences de leur position, et àTéformer leur caractère et leurs habitudes.
Un de ces mille petits incidents que la Providence envoie comme à point nommé pour détendre les esprits et occuper les imaginations, l'arrivée d'une lettre vint heureusement se glisser comme une goutte d'huile entre ces rouages prêts à grincer. Robert de Nédonville annonçait à son oncle de Prévaneau qu'il était nommé attaché d'ambassade.
Dans cette lettre il y avait tout un post-scriptum pour Marguerite et elle passa de main en main, opérant une série d'impressions diverses.
M. de Prévaneau, très flatté de l'attention, s'étendait avec complaisance sur le brillant avenir réservé à son neveu. Polyxène trouvait ce post-scriptum, aussi long que la lettre, parfaitement ridicule; Marguerite lisait et relisait cette courte épître d'un air perplexe qui ne lui était pas habituel. Le milieu du jour fut occupé par la visite des Saint- Péray, et Marguerite put remercier Ernest de toute l'obligeance qu'il avait montrée, lui surtout qui ne mêlait jamais de rien.
Ernest répondit d'un air bourru que ce qu'il avait fait ne valait pas un remerciement, et s'en alla tenir compagnie à M. Blouan, que Marie-Rose