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avait installé dans la salle à manger, et qu'elle visitait dix fois par heure, uniquement pour lui sourire et montrer son poing au grand mur blanc.

Marguerite, d'autorité, le fit se coucher de très bonne heure. Il n'assista pas au dîner, et c'était bien exprès qu'elle l'avait fait monter chez lui. En retrouvant Polyxène railleuse, à demi agressive déjà, la résolution prise la veille s'était affermie; elle sentait qu'elle ne trouverait pas de moment plus favorable pour arracher le consentement de son père, ce qui était la première chose à obtenir. L'émotion causée par la disparition du vieillard n'était pas encore complètement effacée sans doute : il fallait saisir cet instant. Les faits récents donneraient du poids à ses réclamations et une certaine autorité à sa parole.

vSon cœur battit bien fort dans sa poitrine quand, d'une voix douce mais ferme, elle parla à sou père de la nécessité d'une séparation.

M. de Prévaneau tomba littéralement des nues à cette étrange, à cette inattendue proposition. Une séparation! et pourquoi? et dans quel but? Il en laissa brûler son cigare entre ses doigts. Il fallut tout dire. Marguerite parla, le plus délicatement qu'elle put, de l'incompatibilité d'humeur qui existait entre sa sœur et son grand-père, le respect l'empêchant d'ajouter : et son père.

— Moi! cria Pol3^xène, je ne m'en occupe seulement pas.

— Pas assez non plus, répondit Marguerite avec autant de douceur qu'elle en pouvait mettre dans sa réponse. Tu lui as trop mesuré l'air, le soleil, le repos. Ce n'est pas qu'il se plaigne, il ne se plaint pas; mais il en meurt, et il vaut mieux se séparer que vivre désunis sous le même toit.

— Oui, sans doute, dit Polyxène âprement; mais il faudrait savoir d'où' vient la désunion; papa et moi n'avons jamais fait souffrir personne.

Elle prononça ces paroles, son œil ardemment fixé sur Marguerite, comme pour lui dire : Je mens; je sais que je mens, mais je soutiendrai ce mensonge.

— Polyxène a raison ! s'écria M. de Prévaneau, j'ai toujours vécu, pour mon propre compte, en bonne intelligence avec tout le monde. Au régiment, j'étais universellement aimé, et, quant à

ceux qui ne m'aimaient pas, je les envoyais joliment paître ! En voilà une idée de vouloir maintenant poser M. Blouan comme un souffredouleurs !

— Ce n'est pas qu'on y tienne, dit Polyxène, il est trop exigeant pour cela.

Et son grand œil, plus véridique qu'elle-même, disait encore à son insu : Je mens.

— On n'y tient, ma foi, pas! répéta M. de Prévaneau en secouant son toupet, et s'il avait seulement de quoi vivre, on lui dirait bien vite : Partez! Mais où dénicherez-vous de quoi vivre? Pour moi, je n'aurais pas un sou à vous donner.

— Je travaillerai, mon père. Bien des carrières sont maintenant ouvertes aux femmes, et je ne demande que votre permission.

O orgueil ! qui as perdu les anges et qui perds journellement tant d'hommes, avec quelle fureur tu t'abattis sur Polyxène de Prévaneau! Quel rouge tu fis monter à son visage ! quelle laide contraction tu donnas à ses lèvres ! quelle flamme dévorante tu prêtas à son regard ! quel accent rauque, incisif, tu donnas à sa voix !

— Voilà ce que vous ne permettrez pas, je l'espère, mon père, dit-elle d'une voix stridente, ce serait une honte !

Ce fut au tour de Marguerite de relever sa tête gracieuse; son regard lumineux et fier se posa sur le visage échauffé de Polyxène.

— Une noblesse, dit-elle d'une voix qui vibrait malgré elle, une dignité !

— Pour des gens de rien, peut-être, s'écria Polyxène, mais dans notre famille!...

— Il ne faudrait pas chercher bien loin pour trouver des travailleurs. Et quand même! M'appellerais-je Montmorency, je ne croirais jamais me déshonorer par le travail. Laissons les hontes où elles doivent être. Mais je ne m'appelle pas Montmorency, ajouta-t-elle en essayant de sourire, et, d'ailleurs, il ne s'agit pas d'un travail avilissant. Dans les carrières qui restent ouvertes aux femmes, je puis choisir celles qui sont occupées par des femmes qui me valent, je crois. Comprenez-moi bien, mon père, ajouta-t-elle en voyant son père faire un mouvement d'impatience, je ne répudie en ceci aucun de vos sentiments. Je suis

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fi ère d'appartenir à une famille qui a eu ses jours d'éclat et où l'honneur est héréditaire, et dans "la modeste mais honorable situation où le manque de fortune me jette, je suis heureuse d'apporter comme appoint un nom qui me fera peut-être encore respecter davantage, n'ayant pas oublié, pour mon propre compte du moins, que noblesse oblige.

— Je le crois bien! s'écria M. de Prévaneau avec énergie, absolument comme si, personnellement, il n'eût jamais rien fait que de respectable.

— Donc il n'y a pas à s 'effaroucher, continua Marguerite; rien n'est en péril, et j'ai toujours pensé qu'il ne faudrait prendre d'autres idées que celles de ma cousine Charlotte de Prévaneau, , qui aura trente mille livres de rente.

— Ce qui ne nous empêche pas de la valoir, dit Polyxène en agitant la tête.

— Rien même ne nous empêche de valoir mieux qu'elle.

— Ces Prévaneau-là seront furieux, grommela Polyxène.

— Peut-être, mais cela m'empêchera de demander l'aumône à ces Prévaneau-là.

— Parbleu, nous n'en sommes pas là, et on ne connaît pas l'avenir, s'écria M. de Prévaneau, qui voulait toujours se persuader qu'un jour ou l'autre il lui tomberait un héritage du ciel.

— C'est du présent dont il s'agit, mon père, dit Marguerite. En parlant de bon-papa, hélas ! puisje penser à l'avenir?

— C'est bien lui la cause de tout ceci, dit violemment Polyxène. M. Blouan peut faire ce qu'il veut, lui !

Et un sourire méprisant éclaira l'obscurité de sa phravSe.

— Ton orgueil déraisonne, répondit Marguerite; je serais beaucoup moins inconnue que je ne le suis, si je m'appelais Marguerite Blouan. Marguerite Blouan serait quelqu'un, Marguerite de Prévaneau est la première personne venue, sitôt qu'elle fait un pas hors de Plégon.

— Je comprends, dit Polyxène amèrement; mais je ne comprendrai jamais tes projets, je ne les approuverai jamais.

— J'en viendrai à me passer de ton approbation.

— Mais papa ne les approuvera jamais non plus, s'écria Polyxènc.

— Polyxène, dit Marguerite froidement, j'ai toujours souffert que ton omnipotence ici s'exerçât librement; mais, du moment qu'il s'agit de ma dignité et du bonheur de mon grand-père, je te prie de ne pas te mettre entre mon père et moi.

Polj^xènc, qui n'en avait jamais tant entendu, se leva, repoussa brusquement sa chaise et sortit de la salle à manger.

— Oh! vivre avec des femmes! s'écria M. de l'révaneau en regardant le plafond avec expression.

— C'est horrible, continua Marguerite; mais enfin, cher père, je n'ai plus que deux mots à vous dire, veuillez m 'écouter.

Elle reprit habilement la question, lui prouva clairement que lui et Polyxène vivraient fort bien avec les émoluments de sa place, s'engagea même à envoyer la moitié des revenus de M. Blouan quand sa position à elle s'améliorerait, et, dans tous les cas, lui démontra que, vu l'âge avancé de M. Blouan, ce ne serait peut-être, hélas! qu'une séparation momentanée.

Poh'xène absente, M. de Prévaneau retombait dans le vague, dans l'indécis. Ce n'était qu'un l'rojet d'ailleurs; et un projet qui ne le regardait pas personnellement. Il ne questionna pas davantage sa fille, il ne chercha pas à approfondir ses desseins, à voir dans ses moyens d'action. Oh! non, et elle obtint, pour toute réponse, un magnifique : « Laisse-moi tranquille, et fais-en à ta tète. »

Marguerite n'attendait que cela : son jalon était placé.

Elle souhaita à la hâte ?i son père une bonne nuit et remonta dans sa petite chambre. I.à, elle l'rit son front à deux mains, et engagea une petite lutte intime avec sa fierté, i)uis elle écrivit une lettre qu'elle cacheta, et qui portait cette suscription : « Monsieur Robert de Nédonville, attaché d'ambassade, rue de Beaune, 28, Paris. »

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