TENTATION
Tout le monde sait que le cœur humain est un abîme de contradictions : pour vous en assurer de nouveau, cher lecteur, jetez donc un peu les yeux sur le visage mouvementé de Polyxène de Prévaneau, assise, par un triste jour de pluie, au coin de la cheminée du salon, où, en l'honneur des visites qu'elle a reçues, flambe un joli feu pétillant de hêtre. Elle devrait être plongée dans la joie. Marguerite a obtenu un bureau télégraphique en Normandie, et la voilà débarrassée de Marguerite et du pauvre vieux. Ils sont partis du matin. Que de fois elle avait désiré que cela arrivât ! que de fois elle s'était dit qu'elle serait joliment plus libre si Marguerite n'était pas là! que de fois elle avait pensé que ce pauvre vieux était le plus inutile et le plus gênant des m'eubles de sa maison ! Pourquoi donc est-elle là, sombre, maussade, irritée? Parce qu'elle s'aperçoit que l'absence de Marguerite pourrait bien aider à faire le vide autour d'elle, toutes ses connaissances se plaignant de son départ; parce que le tête-à-tête éternel avec son père n'a, au fond, rien qui la charme; parce qu'elle éprouve je ne sais quelle jalousie de voir Marguerite, par cet acte d'indépendance, se préparer un modeste avenir, mais enfin un avenir; parce que Marie-Rose lui a préféré Marguerite. Marie-Rose a nionijé une dernière fois le poing au grand mur blanc et s'est sauvée de chez M. de Prévaneau le jour même. Elle a d'abord voulu suivre ses chers maîtres, mais Marguerite s'y est refusée. Marguerite sait qu'on oflre des places superbes à Marie-Rose, et elle n'accepte
pas le sacrifice qu'elle veut faire. Elle peut à peine .a nourrir, elle ne pourrait pas la payer; il faut qu'elles attendent de meilleurs jours pour se réunir. Leur dernier entretien s'était tenu le matin même, et le malheur avait voulu que Polj-xène l'eût entendu.
— Je ne voudrais pas que tu quittasses mon père, disait Marguerite.
— Je le quitterai, Mam'zelle; j'en ai assez de la bête et du mur.
— Alors place-toi bien, gagne un peu d'argent, maintenant que tu es jeune et forte, et, sitôt que ce sera possible, nous nous réunirons.
— Chez le préfet maritime, j'aurai cinq cents francs par an; voilà deux mois qu'on me tourmente pour m'y faire aller. J'irai bien, si vous voulez prendre quatre cents francs pour mon vieux maître.
— Impossible, ma chère bonne, je n'accepterai jamais cela.
— Alors je pars avec vous.
— Non.
— vSi.
— Marie-Rose, sois donc raisonnable, pense un peu à tes vieux jours.
— Est-ce qu 'on sait qui vit et qui meurt ? Je ne vous quitterai pas seulement pour gagner de l'argent. Je veux que monsieur en profite.
— Eh bien, écoute, tu mettras de côté d'abord I)Our venir nous voir; ensuite, tu sais que bon-papa a besoin de vin vieux. Il ne m'en reste plus que quelques bouteilles. Tu lui en enverras d'autres, et il sera ravi.
— Oh! mam'zelle Marga, vous êtes joliment avisée tout comme. Et moi qui n'y avais pas pensé! Je vas me placer chez le préfet, pour attendre, et monsieur ne manquera pas de vin d'Espagne, allez.
Marguerite l'avait embrassée avec émotion, et elles s'étaient séparées en se promettant bien de se réunir.
Et voilà que toutes ces séparations prévues, désirées, jetaient Polyxène dans je ne sais quelle amère mélancolie, dont elle ne comprenait pas très bien elle-même la cause.
i68 CE PAUVRE VIEUX
L'entrée de la remplaçante de Marie-Rose interrompit .ses rêveries solitaires.
Ea jeune fille tenait à la main un petit paquet ficelé et une large enveloppe.
. — Ah ! le facteur est venu, dit Polyxène, qui, désirant se fuir elle-mêm.e, saisissait avidement la première distraction venue. Des papiers d'affaires! ajouta-t-elle avec dédain. Encore des avertissements de ce receveur général ! Mon père va-t-il être ennuyé! Mais aussi il est si négligent!
Tout en disant cela, elle brisait l'enveloppe et jetait machinalement les yeux sur la lettre; mais un flot de sang monta à ses joues, et, la reprenant des deux mains, elle lut tout entière l'épître qui était ainsi conçue :
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous adresser les cartes que vous avez eu l'extrême obligeance de prêter à M. de Saint- Péray. Ea Compagnie dont je fais partie ne voit pas assez clairement le succès pour oser engager des sommes considérables dans cette entreprise, mais elle me charge cependant de vous proposer d'entrer en arrangement. Il s'agirait d'un essai. D'après vos remarquables études, le filon principal passe dans les roches feuilletées, granitoïdes, et on y trouverait la galène à grandes facettes, qui donne peu d'argent, mais qui est riche en plomb, de l'ocre martial et des terres rouges qui peuvent donner jusqu'à i6 onces 'd'argent par quintal. J'ai trouvé aussi dans votre minerai de l'acide phosphorique, et des morceaux d'ocre d'un brun jaunâtre tout parsemés d'argent natif. Mais nous ne ferons rien sans la cession des terrains. C'est donc sur cette question actuelle, importante, que réside l'entreprise.
Cette vente ne peut que vous être avantageuse. Si votre espoir ne se réalisait pas, vous auriez bien vendu une terre improductive ; si vos calculs sont justes, comme vous pourrez vous réserver une bonne part dans les bénéfices, ce sera une fortune. J'espère donc que vous saisirez l'occasion, peut-être unique, que je vous offre. Je vous demande une réponse prompte, décisive. D'autres entreprises^ réclament notre temps et notre matériel. Te serai à Plégon, à l'hôtel de la Boule-d'Or, jusqu'à mardi 12 courant; écrivez-moi si vous acceptez, et nous traiterons immédiatement de la vente des terrains. Votre silence aura pour moi la signification d'un refus.
J'ai bien l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble serviteur,
A. Barthoi,on.
Polyxène avait lu, sa figure empourprée pâlissait progressivement; elle restait immobile, les pieds appuyés sur les chenets qui représentaient un Maure coiffé de son turban. Parfois elle appuj-ait la main sur sa poitrine, dans laquelle le vautour battait des ailes avec une énergie terrible; elle restait là, regardant avec je ne sais quelle fatale attraction la flamme pétillante. Marguerite, qui l'avait quittée, serait riche! Marguerite, qui av'ait la beauté, l'esprit, la bonté, la S3'mpathie, aurait la fortune ! Oh ! comme le vautour piquait, mordait, arrachait, dévorait, suçait ce malheureux c(eur! Comme la passion devenait profonde, intense ! Le paquet, la lettre, dont les larges cachets de cire rouge semblaient aussi, eux, darder des feux, glissaient entre ses doigts, glissaient sur ses genoux, comme attirés vers le foyer par les regards farouches des ^Maures, ou par la lueur fascinante de la flamme, dans laquelle, sans les deux mains fiévreuses qui les retenaient, ils seraient allés se consumer.
Pourquoi donc, ô fatal papier, ne glisses-tu pas tout seul dans ce brasier; mais là, bien tranquillement ? pourquoi ne t'échappes-tu pas des mains agitées de Polyxène? pourquoi ne glisses-tu pas traîtreusement de dessus la robe de soie noire à carreaux rouges de Polyxène? ou pourquoi ne te pousse-t-il pas des ailes comme au vautour, ô trop honnête papier, et ne t'élances-tu pas hors de cet appartement pour délivrer Polyxène de son épouvantable tentation !
Mais non, le papier inerte suivait docilement les niouvements qui lui étaient imprimés; un moment, elle le tint suspendu au-dessus du feu; puis le retira vivement. Quelle souffrance ravageait ses traits ! Cependant, cette lutte ardente entre la passion et la conscience ne pouvait ^irer longtemps. Elle arrivait à son paroxysme. Polyxène se penchait machinalement en avant, comme pour regarder de plus près les langues de flammes bleuâtres qui s'allongeaient pour entourer la bûche. Que ne s'allongeaient-elles davantage! que
ne venaient -elles jusqu'à ce papier, dussent-elles brûler les doigts qui le retenaient !
Tout à coup, la sonnette extérieure retentit, et un pas étranger se fit entendre dans le corridor. Poh^xène frissonna et posa le paquet et la lettre sur la tablette de la cheminée.
Qui arrivait? de quel poids serait cet imprévu dans la tentation? Précipiterait-il une catastrophe ou calmerait-il la passion déchaînée? Donneraitil un coup de fouet au vautour, ou mettrait-il en reliei, devant cette âme dévoyée, le caractère odieux de son action?
Avant que toutes ces questions eussent eu le temps de se formuler en paroles, la porte du salon' s'ouvrit devant M. de Saint-Pérav.