‹ Ce pauvre vieuxChapitre 23 sur 25 · CE QUE PRODUISIT L 'IMPREVU · texte numérisé non relu

CE QUE PRODUISIT L 'IMPREVU

M. de Saint-Péray avait toujours sa figure grasse et rouge, ses grosses moustaches rousses; mais l'air indifférent, jovial, était absent. Il est aussi par trop difficile de conserver l'air jovial et indifférent trois cent soixante-cinq jours de suite. On a beau enduire son esprit et sa face d'une couche de ruse et d'égoïsme et se garer le plus possible de tous les coups, on reçoit bien, de loin en loin, par-ci, par-là, quelque bon avertissement qui vous remet en mémoire que la vie n'est pas faite absolument pour jouir.

— Est-c^ que vous êtes malade, Polyxène? demanda-t-il en s 'avançant vers sa nièce.

Polyxène était si pâle et avait les traits si altérés, qu'on ne pouvait manquer de s'informer des nouvelles de sa santé.

— J'ai ma névralgie, dit-elle en appuyant sa

main sur sa tempe droite; mais vous ne me paraissez pas très bien portant non plus.

— On serait malade à moins. Figurez-vous que... mais reprenons les choses d'un peu loin. Vous connaissez Xoémi Lebon ?

— La fille du marchand de chanvre ?

— Du négociant Lebon qui demeure rue du Port.

— Oui.

— Eh bien! j'aurais voulu la faire épouser à Ernest.

— Ah!

— vSon père est dans le chanvre, c'est possible; mais elle a cent mille francs de dot, et, mon paresseux de fils n'ayant pas de position, cela lui en ferait une superbe.

— Il entrerait dans le chanvre?

— Non; est-ce qu'il est capable de faire quelque chose? Au reste, je n'entendais l'obliger à rien, il aurait choisi la femme qu'il eût voulu, et savez- \ous celle qu'il a choisie?

— Non.

— ^Marguerite.

La main de Polyxène passa, à la suite de sa névralgie, de sa tempe à sa poitrine. Le vautour fouillait, avec son bec d'acier, au plus profond de vSon cœur et en attaquait la fibre la plus sensible.

— Oui, Marguerite, reprit M. de vSaint-Péray; il ne rCve que ]\Iarguerite, il ne se mariera pas s'il n 'épouse pas Marguerite. Folie pour folie, j'aime autant la dernière, car, enfin, ils ne peuvent pas se convenir, ils ne sont assez riches ni l'un ni l'autre.

— Vous oubliez les mines d'argent, murmura Polyxène d'une voix étouffée.

— Hypothèse toute pure, ma chère. Moi qui vous parle, j'aurais bien acheté ces terrains à un prix modéré, uniquement pour profiter de l'occasion qui se présentait; mais le vieux ne veut pas se dessaisir de sa propriété, et pourtant pareil prix ne lui sera pas offert. Je n'en aurais pas donné quinze mille francs, si je n'avais pas eu derrière moi un acheteur tout prêt.

— Vous voulez parler de AL l^artholon ?

— Oui. Ah! si celui-là s'était mis en tête d'aller

au fond de la question et d'attaquer carrément l'affaire, j'aurais persisté, et, aujourd'hui, je n'empêcherais pas Ernest d'épouser Marguerite, au contraire.

— M. Blouan est vieux, terrains et mines appartiendront à Marguerite, grommela Polyxène, avec un petit ricanement qui agit même sur M. de Saint-Péray.

— Finissons-en avec ces mines-là, s'écria-t-il d'un air bourru; vous en rêvez, ma parole ! Puisque Bartholon n'a pas donné suite à l'affaire, c'est qu'elle n'existe que dans l'imagination du bonhomme. Et c'est pour moi un vrai crève-cœur que de voir Ernest refuser les cent mille francs de M"° Lebon. Je n'ai plus qu'une espérance, et c'est pour cela que je viens vous raconter mes embarras. Je pense que Marguerite le refusera. Eh bien, qu'en dites- vous, Polyxène? Vous me paraissez terriblement muette, ce soir?

— Je ne vois pas pourquoi Marguerite le refuserait,

— Au fait, c'est vrai : la voilà, la pauvre fille, avec ce petit bureau télégraphique et son grandpère à sa charge. Ea position n'est pas brillante, et elle pourrait bien se laisser tenter. Mais si mon nigaud de fils imagine jamais qu'elle l'épousera pour lui, il se trompera. Je voudrais seulement que quelqu'un de charitable le lui insinuât.

— Moi, par exemple, dit Polyxène, dont le visage restait sombre comme la nuit.

— Oui, sans faire semblant de rien.

— Il dirait que c'est par jalousie, reprit-elle froidement.

— Peut-être bien. Au fait, autrefois, il vous aimait assez, Polyxène, avant qu'il connût cette petite Marguerite. Je sais bien que vous êtes du même ."ige que lui, mais je crois que j'aimerais pourtant mieux ça. Vous vous seriez mise à notre train-train, et il n'y aurait pas eu à changer un iota dans nos habitudes, tandis qu'avec Marguerite! C'est une raffinée, comme dit Prévaneau, et rien que sa physionomie vous clôt la bouche. Impossible de gouailler devant elle. Je n'aime pas ça, je n'aime pas ça, pour la vie intime, s'entend. Mais il faut que je vous lai.sse, vous me paraissez de plus en plus souffrante; je reviendrai un de ces

jours. Dans toiis les cas, s'il écrit, et il est tellement monté qu'il lui écrira, et si elle en parle à Trévaneau, qu'elle sache bien que je m'oppOvSe formellement à ce mariage. Il vous aurait choisie, Polyxène, que je n'en aurais peut-être pas' dit autant; mais notre bouge ne peut convenir à cette hermine, et j'entends rester le maître absolu chez moi. Ai-je en vous une alliée ?

— Oui, vous m'avez toujours entraînée dans vos mauvais coups, vous savez bien.

— C'est vrai, dit-il en se levant, et nous nous arrangerons si bien, ma nièce, que vraiment je vous appellerais ma bru sans me faire prier. Mais cette petite sournoise est venue se mettre à la traverse. Bonsoir, ma chère.

— Bonsoir, mon oncle.

Polyxène s'était levée avec effort. Elle fit automatiquement trois pas comme pour reconduire son oncle; puis elle revint vers la cheminée, et saisit les papiers d'une main rigide qui semblait devenue de fer. La tentation devenait terrible, si terrible qu'il aurait fallu, cette fois, le secours de Dieu pour la vaincre. Elle ne l'implora pas, les deux paquets tombèrent ensemble dans le feu qui les consuma en quelques secondes. Elle demeura pétrifiée, le front plissé, regardant la flamme qui s'éteignait peu à peu. Bien longtemps après que cette flamme fut éteinte, le grand œil qui restait attaché dessus flambait encore; mais comme il flambait sinistrement, mon Dieu! sous l'arcade violemment rapprochée de ses sourcils roux !

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