APRES LE POTAGE
— Voyons maintenant ce que m'écrit Marguerite, dit M. de Prévaneau, son potage mangé; j'ai lu sa lettre en courant... où donc l'ai-je mise? Ah ! la voici, elle est courte.
Il déplia un papier et lut tout haut ce qui suit :
Cher père,
J'ai la douleur de t 'annoncer que ma bonne tante a été, au milieu d'une apparence de mieux, saisie par un nouvel accès de fièvre, et qu'elle a succombé hier.
On presse beaucoup les dernières cérémonies à cause de l'état de décomposition où ses nombreuses infirmités mettent son corps, et je doute que tu puisses arriver à temps pour l'enterrement. Dans tous les cas sois assez bon pour partir tout de suite. Mon cousin^ est ici, et je devrais avoir quitté Rennes. Mais j'ai été bouleversée, j'ai laissé passer l'heure du courrier et j'aurais craint de vous effrayer en vous euvoyant une dépêche. Je me tiendrai prête à repartir avec toi. J'étais bien heureuse chez ma bonne tante, mais je suis enchantée de me rapprocher de vous. J'embrasse tendrement mon cher grand-père, Polyxène, Marie-Rose, et toi, cher père, de tout mon cœur.
Marguerite.
Le vieillard, Polyxène et Marie-Rose, qui se tenait debout dans l'étroit corridor, avaient écouté, haletants, la lecture de cette simple lettre.
— Marga revient ! s'écria M. Blouan, recouvrant le premier la parole, est-ce possible?
— Cette joie-là nous arrive dans un deuil, monsieur Blouan, dit Polyxène d'un air courroucé. On dirait vraiment que vous oubliez que M™« de Nédonville était la sœur de papa.
— Oh! pardon, Charles, fit l'excellent vieillard en tendant une main tremblante vers son gendre, je ne voudrais pas que l'expression de ma joie pût blesser personne. Croyez bien que je comprends vos regrets.
Ce geste, ces paroles, l'accent ému avec lequel elles furent prononcées, rappelèrent M. de Prévaneau à lui-même, et il se mit à essuyer d'un air soudainement assombri ses longues moustaches.
Mais, reprenant bientôt le dessus :
— C'était vraiment une bonne fille que cette pauvre Henriette, dit-il, et je ne sais pourquoi il n'y a jamais eu de sympathie entre nous. vSon mari d'abord, puis ses fils, l'avaient évidemment indisposée contre moi : elle ne m'a jamais appuyé de son crédit et de sa fortune comme elle aurait dû le faire. vSais-tu, Polyxène, que, grâce à mon retard involontaire, ton macaroni a très bonne mine ! Le dessus est tout à fait croustillant. Ordinairement tu ne le cuis pas assez, ma fille. La mère de Marguerite excellait dans la confection des plats étrangers. vSes plums-puddings étaient excellents, et son macaroni exquis. Vous le rappelez-vous, père Blouan? Elle n'aimait pas la cuisine, ma pauvre femme; mais, quand elle s'y mettait, c'était à s'en lécher les doigts.
Cela vaut vraiment bien la peine d'avoir été un trésor de petite femme pour en arriver à inspirer de pareils regrets ! Mais, si les souvenirs de M. de Prévaneau semblaient s'exhaler du plat de macaroni, dont la croûte doré^ s'agitait par l'effet des dernières convulsions intérieures, il s'exhala du cœur flétri du pauvre vieux et du cœur chaud de la servante fidèle une pensée aimante, attendrie, qui monta comme un parfum vers la chère âme absente, vers la douce femme frêle et triste dont on invoquait le souvenir.
— Que comptez-vous faire, papa? demanda Polyxène, qui ne mangeait que du bout des lèvres.
— Mais il me semble qu'il n'y a qu'une chose à faire : prendre ce soir la voiture pour Loudéac.
— Vous n'en pourrez plus demain matin.
— Que veux-tu, je ne puis laisser ma fille plus longtemps sous la protection de milord Robert, ce fat, mon détestable neveu. Ce ne serait point du tout convenable. Il me faut donc faire cette dc'pense et prendre cette fatigue. De toute façon, cette pauvre Henriette est morte trop tôt. Voilà toutes mes espérances à vau-l'eau.
— Quelles espérances, papa?
— Elle m'avait promis de doter Marguerite et de la marier; elle mcHrt sans avoir fait ni l'un ni l'autre. Ni l'un ni l'autre est peut-être trop dire, et Marguerite me paraît bien cacliotticre. Sa tante a dû penser à elle dans son testament.
— Mme (iç Nédonville a deux enfants, dit Polyxcne, dont une flamme jalouse traversa l'œil immense.
— Et quand elle en aurait six, elle était assez riche pour se montrer une fois généreuse envers nous. Enfin, je saurai la chose après-demain, et je veux espérer jusque-là, car si Marguerite n'apporte ici que sa personne, nous serons bien à court.
— Nous mourrons de faim ensemble, grommela Pol3^xène avec un sourire sinistre.
— Mam'zelle Polyxène, il y aura toujours bien du pain pour tous, et il sera meilleur, mangé de compagnie, dit gaiement Marie-Rose qui desservait.
— vSans doute, ajouta M. de Prévaneau, et Polyxène est une vraie chouette avec ses prédictions. Personne ne sait encore ce qui s'est passé là-bas; mais enfin M"^^ de Nédonville est morte et Marguerite revient, voilà ce qu'on ne peut empêcher. Elle va, du reste, nous égayer un peu, ce qui ne sera pas de trop vraiment, nous commençons à devenir un peu comme des bonnets de nuit, dans cette maison.
— C'est ça. Monsieur, s'écria Marie-Rose, on l'entendra chanter du matin au soir, comme un oiseau du bon Dieu, et rire comme une petite folle qu'elle est. Notre cœur à tous en sera réjoui. Le
vôtre aussi, mam'zelle Polyxènc, cela vous sera bien agréable, vraiment, de n'être plus toute seule comme un chat-huant.
— Ma compagnie est si peu agréable ! murmura Polyxène.
— Dame! Mam'zelle, à qui la faute?
— Oh ! à moi, je le sais bien; mais, si je veux être ainsi, cela ne regarde personne.
Elle prit un air hautain en regardant Marie- Rose, et demanda :
— Les bottes de voyage de papa sont-elles propres ?
— vSurtout, Marie-Rose, n'oublie pas mes éperons, commanda M. de Prévaneau.
— Des éperons pTîirr aller à un enterrement! dit Polyxène ironiquement.
— Oui, des éperons. Tu aimes à faire à ta tcte, ma fille, laisse-moi faire à la mienne.
Cette petite mercuriale finit le souper et la conversation. Le temps qui s'écoula ensuite fut absorbé par les préparatifs du départ. Vn peu avant huit heures, M. de Prévaneau embrassa Polyxène, secoua la main du vieux père Blouan, donna une tape d'amitié sur l'épaule robuste de Marie-Rose, et sortit, sa valise sous le bras. Polyxène demeura assise dans l'embrasure de la salle à manger et appuj/a son front dans ses mains. A travers ses doigts blancs, on voyait briller son grand œil fixe. Plaignez-la, oh! plaignez-là. Elle sent la morsure du serpent, l'attaque de ce vautour pour lequel renait toujours le cœur que son bec ardent déchire, l'amère, la cruelle jalousie.
Marie-Rose rangeait l'appartement, tout en lançant vers sa maîtresse des coups d'ieil qui ne manquaient pas de malice. Le rangement fini, elle s'approcha de M. Blouan, qui paraissait pétrifié par la joie sur sa chaise.
— Vous avez l'air bien enfroiduré, Monsieur, dit-elle assez haut pour que Polyxène l'entendît; venez dans ma cuisine, je remuerai les cendres pour vous chauft'er les pieds.
Il leva sur elle ses yeux paisibles et intelligents et la suivit dans la cuisine. Elle tourna commodément le fauteuil de paille, remua les cendres, rapprocha deux tisons, souffla dessus, alla fermer
la porte sans bruit, et, revenant s'agenouiller devant lui sur la pierre du foyer :
— Monsieur, Monsieur, dit-elle d'une voix basse et profonde, Monsieur, elle revient, mam'zelle Marguerite, la fille à Madame! Jésus! la tête m'en tourne de joie.
— Et à moi donc ! fit le vieillard affectueusement penché vers elle. Ma petite Marga ! Oh ! mon Dieu, ajouta-t-il en joignant les mains, j'avais toujours désiré ne pas mourir sans vivre un peu avec elle, vous m'exaucez enfin, et ce n'est pas par ma volonté qu'elle revient. Non, non, je n'ai pas agi avec égoïsme. Marie-Rose, je disais toujours : sou bonheur avant tout.
— Et le bon Dieu vous a exaucé, saint homme que vous êtes, dit impétueusement Marie-Rose, qui se leva et l*embrassa.
Oui, vraiment, elle l'embrassa. Elle enveloppa dans ses bras la grande redingote bleu de roi, elle posa deux fois sa joue fraîche contre les tempes pâles et flétries du vieilllard, avec le respect aôectueux et naïf avec lequel elle avait embrassé, un jour de pèlerinage, le buste d'argent de saint Mathurin de Moncontour.
Cela fait, elle s'étonna elle-même de sa hardiesse, et, reprenant sur la pierre du foyer son humble attitude :
— Pardon, Monsieur, dit-elle; mais, voyez-vous, je suis dépassée. Avoir fait son sacrifice, bien à contre-cœur, mais enfin l'avoir fait, et voir que la Providence dérange d'un coup le beau projet qui nous enlevait quasi pour toujours votre Marga, c'est à s'en pâmer de bonheur. Si seulement nous étions un brin plus riches ! ajouta-t-elle en regardant d'un air tristement pensif les deux tisons qui se consumaient comme à regret, mélancoliquement appuyés l'un sur l'autre.
Elle poussa un gros, un bien gros soupir, et elle ajouta :
— Voilà l'agacement. Ici, mam'zelle Marguerite manquera de tout, et plus tard aura-t-elle seulement de quoi vivre comme une demoiselle de &on rang?
Ea main du vieillard se posa sur l'épaule de Marie-Rose par un geste si vif, qu'elle en tressaillit.
— Plus tard, mt-i\ d'une voix vibrante, plus tard elle sera riche, ]\Iarie-Rose.
— Est-ce possible, Monsieur? s'écria Marie-Rose en écarquillant les yeux.
— Elle sera très riche.
— Mais par où donc, Monsieur? Tout le monde sait que M. de Prévaneau a dévoré sa fortune et celle de Madame. Ah ! elle doit hériter peut-être. M. de Prévaneau a droit à tant d'héritages, à ce qu'il dit du moins.
— Non, non, il ne s'agit pas d'héritage, du moins comme tu l'entends. Marguerite sera riche par moi, par les terrains que j'ai achetés, par les mines d'argent et de plomb qu'ils recèlent. C'est par moi, par moi seul, que ma petite-fille sera riche, très riche.
La ph\\sionomie radieuse de Marie-Rose s'était assombrie dès les premiers mots qu'a\ait prononcés le vieillard; elle jeta sur lui un regard plein de compassion.
— Allons, bon ! Monsieur, dit-elle d'un ton de doux reproche, cela valait bien la peine de me mettre l'eau à la bouche. Il a été assez parlé de ces drôles de mines-là, pour que je sache bien qu'elles n'existent que dans votre tête, et aussi dans votie bon cœur, ajouta-t-elle bien vite.
— Tu crois cela, Marie-Rose, dit le vieillard dont les yeux scintillaient étrangement sous ses épais sourcils blancs, tu crois cela parce que tu entends rire du pauvre vieux savant, du pauvre vieux rêveur. Ah ! si j'avais su garder ma fortune, on ne rirait pas tant de moi, j'aurais pu faire commencer les fouilles, et aujourd'hui je ne te dirais pas : « Marga sera riche ! » car elle le serait.
— Hélas ! pensait Marie-Rose, il était donc dit que le bien de la pauvre Marga aurait été fondu d'une manière ou d'une autre !
— Tu ne me crois pas? reprit le vieillard en se levant. Viens avec moi, tu vas peut-être me com- ])rendre.
Et sa main tremblante saisit le chandelier.
— Un instant, Monsieur, dit Marie-Rose vivement, j'entends mam'zelle Polj^xène qui remonte dans sa chambre, et elle nous mangerait, seulement à cause de la chandelle; attendez un instant.
Il attendit, mais avec une impatience évidente,
et quand Marie-Rose, qui prêtait l'oreille, se leva, comme pour lui dire : « Partons ! » il la précéda d'un pas vif, qui ne lui était pas habituel.
Arrivé dans le Trou-au-Cailloux, il marcha vers la table massive, et, tirant à lui une grande carte couverte de rayures, de points, de figures géométriques :
— Voici le plan des terrains argentifères, dit-il. Les yeux bleus de Marie-Rose se promenèrent
complaisamment sur le savant barbouillage.
— Un plan, ça. Monsieur ? dit-elle.
— Oui, un plan qui m'a coûté des méditations, des veilles, des fatigues intellectuelles dont 'tu n'as pas l'idée, ma brave fille. Enfin, qu'importe! j'ai réussi, je sais que j'ai à peu près réussi, il ne me manque plus que quelques renseignements pour arriver à la certitude. Voilà une carte que je ne donnerais pas pour cent mille francs.
— Si, moi! s'écria Marie-Rose, et tout à l'heure encore !
— Oh ! toi, tu la donnerais bien potir cent sous. Fais donc attention, ne la chiffonne pas ainsi, faisla glisser. Bien; maintenant mets le coffret sur la table.
Une sorte de petit coffre eti bois, garni de fer aux encoignures, était placé sous la table; il servait en quelque sorte de tabouret au vieillard.
Marie-Rose le souleva en s 'étonnant de son poids et le posa sur la table. M. Blouan avait pris une clef dans la poche de son gilet, il ouvrit le colîret dans lequel les yeux de Marie-Rose aperçurent un tas de pierres noirâtres et pourtant scintillantes de différente grosseur.
11 en prit une, et, la plaçant contre la flamme de la chandelle :
— Qu'est-ce que ceci? demanda-t-il.
— Notre-Dame ! ce charbon-là reluit comme de l'argent! s'écria Marie-Rose.
Les joues du vieillard s'empourprèrent.
— De l'argent! rcpéta-t-il d'une voix stridente, il en est pétri. Ce minerai vaut tout le minerai de Poullaouen et du Huelgoat. Comprends-tu maintenant ? Le jour où les fouilles seront commencées, les puits creusés, les galeries établies, le jour où l'on courra en wagon sous les Landes-aux-Moines, ce jour-là Marguerite sera riche, très riche.
Il laissa tomber son front entre ses mains et ajouta :
— Je ne voudrais pas mourir avant de voir cela.
— Monsieur, si ça doit arriver, le bon Dieu permettra bien que ce soit de votre vivant, dit Marie- Rose avec une émotion involontaire.
Elle prit le morceau de minerai, le soupesa, en fit miroiter les facettes.
— C'est pourtant vrai que ce morceau de charbon est tout argenté. Monsieur, dit-elle. Qu'est-ce donc qui vous empêche de tirer l'argent qui est dedans?
— Cela n'est pas si facile que tu le penses, ma fille. Avant d'en venir là il faut d'abord que je découvre l'endroit exact où ont été tentées les anciennes fouilles et où se trouve évidemment un filon très riche; il faut de plus qu'une compagnie industrielle consente à texiter l'entreprise. Pour moi, le succès n'est pas douteux, et j'ai bon espoir que je trouverai l'un et l'autre.
— L'espoir soutient. Monsieur; c'est vraiment une belle chose que le bon Dieu nous a donnée là. Mais, en attendant qu'on fouille et qu'on creuse la Lande-aux-Moines, allez vous coucher. Il ne nous reste guère de chandelle, et pour moi, je n'ai plus qu'à regagner mon lit à tâtons. Bonsoir, Monsieur, bonne nuit; emportez le chandelier et laissezmoi fermer ça.
Elle ferma le petit coffret, le replaça sous la table et se détourna pour souhaiter de nouveau le bonsoir au vieillard; mais elle l'aperçut à genoux, sa tête blanche inclinée devant le Christ, dont la belle figure divinement souffrante se trouvait seule en lumière. Ne voulant pas troublef son recueillement, elle sortit en silence du Trou-aux-Cailloux.
Tout en gravissant à tâtons l'étroit escalier, elle se parlait à elle-même :
— Quel drôle de bon vieux maître j*ai là! murmurait-elle. Il m'a donné tout à l'heure la chair de poule. Oui, bonnement, quand il m'a montré son charbon qui brillait quasiment autant que ses yeux, j'aurais juré qu'il disait vrai et que les Landes allaient enrichir Marga. INIa parole ! tout le monde rêvasse en cette pauvre vie, et mon vieux maître plus que personne. Monsieur et Mam'zelle Polyxène auraient bien ri s'ils m'avaient vue tout à l'heure, ils se seraient joliment moqués de moi.
Après tout, si c'est sa manie à lui de croire qu'il 3^ a des tas d'argent au fond de la Lande-aux- Moines ! JNIonsieur a bien la sienne logée au fond de sa cervelle, et mam'zelle Polyxène la sienne logée au fond de son cœur. Les héritages de Monsieur et les mariages de Mam'zelle n'arriveront pas plus vite que les mines d'argent, probablement. Sans doute, mais je ne crois plus aux héritages ni aux mariages, et tout à l'heure j'aurais cru aux mines d'argent, oui, ma fine conscience ! comme à l'Evangile. Nous nous affolons tous dans cette maison-ci, que c'est une bénédiction!
Un frais éclat de rire mal étouffé finit ce monologue, juste au moment où Marie-Rose, ayant monté ses deux étages, ouvrait dans les ténèbres la porte de son petit réduit.
MARGA
Une des jouissances intimes de M. de Prévaneau était d'entendre résonner ses éperons argentés aux fins talons de ses bottes. Après le bonheur suprême de tenir une belle pipe entre ses dents ou une queue de billard entre ses doigts, rien ne lui causait une satisfaction aussi vaniteuse que ce cliquetis imperceptible pour d'autres oreilles que pour les siennes. On peut dire qu'il était pour lui la plus harmonieuse des musiques, et nous le retrouvons l'écoutant involontairement, tout en arpentant le grand salon aux lambris sonores où il vient d'être introduit et où il avait vu se mouvoir celle qui n'était plus.
Il y a bien des souvenirs et souvent bien des larmes dans le seul as])ect d'un appartement dont l'habitant est allé vivre ailleurs. Cet appartement, autrefois banal, devient une sorte de sanctuaire
dans lequel on ose à peine marcher. Non seulement tout ce qui se voit, mais tout ce qui se touche, tout ce qui s'entend, rappelle la chère forme évanouie. Ce fauteuil ! ce rideau ! cette porte ! ce crayon ! ce livre ! cette fleur ! Et quand on a purement, fortement aimé, comme le cœur se rebrise ! quel voile de pleurs s'étend sur les yeux! avec quel accent on murmure le nom chéri ! quels rappels déchirants, passionnés, s'élancent vers l'être absent, dont on constate, hélas! l'absence! Elle s'asseyait là ! elle pensait là ! elle apparaissait là ! elle travaillait là ! elle v-ivait là ! Où donc estelle ! Question poignante qui vous renverse de nouveau dans la poussière.
M. de Prévaneau ne sentit pas passer sur son âme, ne fût-ce qu'une seconde, ce souffle d'agonie : il se portait si bien de corps et de cœur ! Quand il eut fait sonner ses éperons sur le parquet pendant une dizaine de minutes, il s'imagina de trouver qu'on le traitait fort cavalièrement en le faisant attendre, et prit un air très majestueux quand la porte du salon s'ouvrit.
— Que désire Monsieur? demanda un domestique.
— Comment, ce que je désire ! Ah ! çà, mais on ne me connaît donc plus dans cette maison? Je me suis pourtant nommé à la porte.
— Précisément la femme de chambre :i'a pas saisi le nom de Monsieur, ni ce qu'il désire.
— Mais je désire voir ma fille, parbleu !
— Ah! pardon, cher père, c'est vous? dit une voix très harmonieuse.
Une ombre légère, une ombre de femme, apparut dans l'obscur corridor derrière le domestique et vint se jeter dans les bras de M. de Prévaneau.
Quelle revissante créature était cette ombre ! Grande de taille, parfaitement élégante de formes, gracieuse de physionomie, de mouvements, de maintien, elle ressemblait physiquement et trait pour trait à M. de Prévaneau. C'était sa fille, cela se devinait tout de suite. Il avait été charmant, elle était très jolie, et il était vraiment bien naturel qu'elle lui ressemblât. Mais lui ressemblaitelle complètement? Parce que Marguerite avait une jolie tête bien posée sur un cou flexible, une taille souple et svelte, de brillants cheveux châ-
tains tout frisés, de beaux yeux d'un bleu de per. venche, un nez délicat, une bouche bien dessinée, un teint de rose blanche, ressemblait-elle donc tout à fait à son père?
Non. A l'examen c'étaient deux étrangers, parce que, chez eux, l'âme était profondément dissemblable. Or, ce n'est pas la forme des yenx qui donne la vraie, la saisissante ressemblance, c'est l'expression du regard, car c'est la seule expression du regard qui rend la vie.
M. de Prévaneau n'aurait jamais supposé cela, mais sa fille Marguerite ne lui ressemblait pas longtemps. Elle ressemblait, personne n'eût osé le dire, elle ressemblait comme une goutte d'eau ressemble à une goutte d'eau, au pauvre vieux qui vivotait à la garde de Dieu et sous la protection de Marie-Rose, entre ses cartes et ses cailloux. Par exemple elle lui ressemblait étrangement, à lui. Son attitude était son attitude, son geste était son geste, son sourire était son sourire, son jeune regard était son regard. Quel regard elle avait, cette charmante Marga ! Un regard candide, profond, doux, qui semblait cueillir en ceux qu'elle regardait ce qu'ils avaient de bon, d'intelligent, de pur. Ce suave regard passait sur les âmes comme une caresse. On ne s'en rendait pas toujours compte, mais on se sentait heureux d'êtie regardé par ces deux beaux^yeux limpides, lumineux, aimants, qui donnaient si ouvertement leur lumière, leur douceur, leur admirable limpidité.
— Grand-père va bien? Polyxène aussi? et Marie-Rose? demanda Marguerite une main posée sur l'épaule de M. de Prévaneau.
— Oui, répondit-il, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Il jeta un regard circulaire autour de lui, et, entraînant Marguerite dans un coin du salon, il la regarda entre les deux yeux et dit à demi-voix :
— Ta tante t'a-t-elle fait un legs?
Le sourire de Marguerite s'effaça et elle pencha la tête comme une fleur qui vient de sentir l'âpre caresse, la rude atteinte de la bise du nord.
— Eh bien, eh bien, reprit M. de Prévaneau, qui comprit son silence et sa pâleur, vas-tu faire du sentiment ? Tout le monde sait que la pauvre Henriette n'était pas toujours commode.
— Mon père, elle a été bonne pour nous, dit Marguerite avec émotion.
— Sans doute, mais enfin a-t-elle pensé à toi? Elle avait beaucoup promis dans le temps.
— Oui, mais c'était à la condition que je ne l'eusse pas quittée, et il y a deux ans à peine que nous vivions ensemble.
— Quant à cela, il n'y a pas de ta faute, ma fille.
— Ni de la sienne, mon père. Je reste même persuadée cfu'elle ne m'aurait pas oubliée si elle n'avait pas été enlevée aussi vite.
— Ainsi elle ne t'a rien laissé? rien?
— Ah ! si.
— Ah ! allons, parle donc.
— Elle m'a donné son portrait.
— Penh ! la miniature entourée de perles.
— Non, celle-là revient de droit à ses enfants, c'est un bijou de famille; l'autre, le portrait à l'huile.
— Bon ! une grande diablesse de toile qui n'a aucune valeur. On a bien raison de dire qu'il ne faut compter sur personne.
— Cher père, ma tante me devait-elle davantage, dit Marguerite tristement, et n 'a-t-elle pas largement payé sa dette envers sa nièce pauvre? C'est à elle que je dois mon éducation au Sacré- Cœur, et, depuis que j'en suis sortie, sa maison a été la mienne. N'est-ce donc rien que tout cela, et que lui avons-nous donné, nous ?
— Tu es satisfaite, n'en parlons plus; je ne parle que dans ton intérêt. Pour moi, je suis fait au guignon, et je m'aperçois que mes enfants n'auront pas plus de bonheur que leur père. Et encore on viendra me parler de la Providence !
Le malheureux ! il avait compté parmi les mieux partagés, il avait eu tous les avantages à la portée de sa main, il avait, par son égoïsme et comme à plaisir, gâté la plus facile des destinées, et il osait accuser la Providence.
Comme il la prenait ainsi à partie, on frappa à la porte et le domestique se représenta.
— Monsie^ir Robert prie Monsieur et Mademoiselle de passer dans la chambre de Madame, dit-il.
Marguerite regarda son père*
34 'CE PAUVJRB VIEUX '
— Nous y allons, nous y allons, dit celui-ci avec la plus superbe indifférence^
Et la porte s'était refermée.
— Est-il toujours aussi fat, ce beau Robert? dit-il dédaigneusement.
— Vous allez le voir, mon père, répondit simplement Marguerite,
— Je suppose qu'il va nous engager à dîner; resterons-nous ?
— Oh non ! je vous en prie, dit-elle vivement, quittons Rennes le plus tôt possible. Je suis prête, toute prête, et, vous le comprenez, j'ai hâte de sortir de cette maison vide, j'ai hâte de me retrouver chez nous, ajouta-t-elle avec sentiment,
— Distinguons : quand veux-tu partir?
— Tout de suite.
— Tout de suite est bon à dire. Il faudra bien attendre le train de onze heures.
— C'est vrai.
— Donc, il nous faudra déjeuner.
— Certainement. Robert ne manquera pas de faire avancer l'heure de son déjeuner, sachant que nous partons ce matin. Ce que je veux, c'est de ne pas accepter de dîner. Il y a ce soir une réunion de famille, et on vous engagera certainement à rester.
— Mais, si j'étais nécessaire?
— En aucune façon, cher père, mes cousins sont plus que majeurs, il n'y a rien à faire. Je vous en prie, partons. Accepter ce dîner serait nous forcer à voyager de nuit. A quoi bon?
— Tu l'as décidé, c'est bien, n'en parlons plus, et allons voir ce que nqus veut Sa Seigneurie milord Robert..