MILORD ROBERT
Quel triomphant cliquetis eurent les éperons quand le talon des bottes dont ils étaient l'ornement frappa le parquet du corridor sur lequel donnait la porte de l'appartement particulier de M™® de Nédonville !
Et comment rendre l'air jeune, l'air suffisant, l'air souverain avec lequel M. de Prévaneau se présenta dans cet appartement, précédé par Marguerite si gracieusement modeste dans ses habits de deuil !
Au milieu de la chambre, sur un guéridon recouvert d'un tapis algérien^ étaient posés ouverts des écrins de toutes les formes, de toutes Les nuances, et contre ce guéridon, les yeux mélancoliquement fixés sur les riens éclatants et précieux étalés sur le velours, se tenait debout un homme de trente ans à peine, de l'aspect le plus froid, mais le plus aristocratique. Robert de Nédonville pouvait risquer de s'entendre qualifier parfois de milord. Sa chevelure, d'un blond un peu fauve, sa barbe ondoyante et d'un rouge de flamme, ses traits réguliers et fins, sa taille haute, mince, roide, lui donnaient ce que certaines femmes du monde appellent l'air anglais, c'est-à-dire l'air souverainement distingué.
Quand la porte s'ouvrit, il dirigea sur les ariivants un regard éoué d'une incontestable puissance, et s'avança avec em'pressement au devant d'eux.
Il pressa la main que lui tendait M. de Prévaneau, tout en donnant à son toupet une orgueilleuse impulsion, et d'une voix très émue il s'ex-
cusa en quelques mots de n'avoir pu le faire prévenir à temps.
Cette gravité triste, vraiment douloureuse, et surtout cette excuse si affectueusement formulée, désarmèrent M. de Prévaneau. Il avait toujours peu aimé ses neveux, qui, ne l'estimant guère, le traitaient en conséquence; mais cette cordialité, remplaçant la politesse hautaine qui le révoltait, adoucit son orgueil qui avait toujours les sourcils froncés et la lance au poing. Son visage brutalement provocant se changea en une figure mélodramatiquement allongée, et il répondit fort convenablement au jeune homme.
— Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon oncle, reprit Robert; mais il est couvenu que Eéopold et sa femme vont emporter chez eux, ce soir, tous les bijoux de notre pauvre mère, et notre désir est que ma cousine choisisse un de ces bijoux en souvenir.
Marguerite le remercia du regard, et ils entourèrent le guéridon. Au centre se trouvait une corbeille où avaient été entassés les objets de moindre valeur, les bagues sans prix, les chaînes et les bracelets brisés, les broches démontées. Marguerite aperçut dans cette corbeille une petite montre d'argent vsuspendue à un simple cordon de soie. Elle la prit, et, regardant son cousin :
— Ne tenez-vous pas trop à cette montre, Robert, dit-elle en hésitant, vous savez que c'est celle que ma tante portait ordinairement.
A ce geste, à cette phrase, M. de Prévaneau eut besoin de tout son empire sur lui-même pour ne pas interpeller vivement sa fille.
Comment! devant ces rubis, ces améthystes, ces diamants, ces perles fines, elle avait le courage, la stupidité de choisir une montre de quatre-vingts francs ! Il regardait donc très fixement Marguerite, et, dans ce moment, il trouva qu'elle avait une vague ressemblance avec le pauvre vieux qui rêvait de mines d'argent darii le Trou-aux-Cailloux, devant son tableau lugubre, et qui n'avait pas su s'enrichir.
— Marguerite, je vous ai dit que vous pouvez choisir, répondit Robert très doucement.
— Eh bien, je prends cette montre. Elle me sera
utile et me rappellera ma bonne tante plus que toute autre chose.
Les éperons, violemment déplacés, eurent un cliquetis furieux.
Robert fermait un à un, et comme à regret, tous les écrins.
— Comment ! aucun de ces bijoux ne vous tente ? reprit-il en s 'arrêtant pour regarder Marguerite.
— Non, mon cousin.
— Cependant, vo^^ons, ne fût-ce que pour me faire plaisir, prenez une de ces broches, un de ces bracelets.
— Allons, ne fais donc pas tant de façons, interrompit M. de Prévaneau n'y tenant plus. Toutes les femmes aiment les bijoux, parbleu !
— Marguerite, laissez-vous tenter une fois, ajouta le jeune homme, acceptez aa moins cette parure or et turquoise. Ma belle-sœur en a une à peu près semblable.
— Eh bien, puisque vous le voulez, Robert, je la prends pour PolTxène, qui sera bien aise de n'avoir pas été oubliée.
Robert répondit en lui présentant l'écrin fermé. Elle le prit et le passa à son père, dont cette attention calma un peu la colère intérieure.
— Vous nous restez encore quelques jours, mon oncle? demanda Robert.
— Nous partons aujourd'hui.
— Aujourd'hui ! c'est impossible.
M. de Prévaneau montra Marguerite du geste et dit :
— C'est elle qui l'exige.
Marguerite rougit légèrement; mais, redisant en souriant Te mot de son père :
— C'est moi qui l'exige, répéta-t-elle.
— Et la raison de ce départ subit, ma cousine?
— C'est bien simple. Je dois partir, autant vaut que ce soit tout de suite. Mon grand-père compte maintenant les minutes, et prolonger mon séjour dans cette maison serait aussi douloureux qu'inutile.
Robert s'inclina en silence.
— Allons, c'est décidé, c'est au buffet que nous déjeunerons, dit M. dç Prévaneau en s 'adressant à Marguerite.
— Au buffet? répéta Robert. Quel train prenez vous donc ?
— Le train de onze heures.
— C'est fort. Comment ! vous repartez dans deux heures ?
— Oui, dit Marguerite, qui craignait évidemment un changement dans les résolutions de son père, il le faut, ou nous arriverons au milieu de la nuit à Plégon.
— Que ne le disiez-vous plus tôt, Marguerite! Avez-voas donc l'intention de condamner votre père à une abstinence qui ne serait certainement pas de son goût?
— Oh! non, répondit Marguerite, et je sais bien qu'il faut que ce pauvre père, qui voyage depuis hier, déjevine confortablement. Mais nous devons aller prendre congé de Léopold. Il demeure tout près de la gare et déjeune à dix heures.
— Je ne permettrai pas cela, dit Robert. Mon oncle déjeunera chez moi, pas ailleurs.
M. de Prévaneau lissa sa moustache et regarda son neveu en souriant; il le trouvait charmant.
— Et si vous voulez que votre père ne fasse pas un trop mauvais déjeuner, continua Robert, vous irez uiiç dernière fois le commander vousmême, Marguerite. Il y a du feu dans le fumoir, je crois, je vais y conduire mon oncle.
D'après cet arrangement, Marguerite se rendit aux cuisines, et M. de Prévaneau passa avec Robert dans le fumoir.
Ils s'assirent l'un vis-à-vis de l'autre, à chaque coin de la cheminée, dans laquelle brûlait un bon feu, et allumèrent leur cigare. M. de Prévaneau, renversé sur un fauteuil, se mit à discourir. Fouillant au plus profond de sa mémoire qui était riche, il en exhuma tout ce qu'il croyait propre à intéresser vSon neveu : anecdotes égrillardes, facéties de corps de garde, cancans de régiment. Tout se suivait sans se ressembler dans un désordre qui n'était certes pas un effet de l'art : c'était indéchiffrable, indébrouillable, suivre ces idées, ces descriptions, ces mots qui semblaient se culbuter au sortir de son cerveau, était extrêmement fatigant. Robert les suivait-il ?
Quand M. de Prévaneau riait à gorge déployée de ses propres hauts faits galants ou militaires, un
vague sourire errait certainement sur les lèvres du jeune homme; quand, par une évolution rapide, il passait du plaisant au sévère en s 'indignant contre celui-ci, contre celui-là, tous gens de sac et de corde qui avaient par leurs machinations entravé sa brillante carrière, R<:>bert hochait la tête en mâchonnant son cigare d'un air sombre.
Et cependant on aurait vraiment pu se demander s'il avait entendu une seule parole, compris un mot de ce verbiage sans âme et sans pensée. Il ressemblait parfaitement à une personne à demi éveillée qui prête une oreille distraite aux divagations incohérentes d'un voisin endormi; il écoutait juste assez pour avoir l'air d'écouter; certainement pas davantage.
Et M. de Prévaneau nageait dans la joie et ne demandait pas autre chose que ce regard qui se levait comme par hasard sur lui, que ce vague sourire, que ces mouvements d'épaules. Il se trouvait même très flatté d'être écouté ainsi, dans un recueillement aussi profond, par ce brillant jeune homme qui n'avait jamais daigné l'honorer de son attention.
Quand le domestique vint annoncer que le déjeuner était servi, Robert n'avait pas desserré les lèvres une seule fois.
A ce moment il parut s'éveiller et conduisit son hôte à la salle à manger, où Marguerite et un déjeuner les attendaient.
Pendant le déjeuner, Marguerite déploya toute son amabilité, d'abord pour arracher Robert à son mutisme et à sa taciturnité, en second lieu pour diminuer la gaieté intempestive de son père, qui la blessait.
Elle ne réussit dans aucune de ces tâches contradictoires, et ils se levèrent de table absolument dans les mêmes dispositions dans lesquelles ils s'y étaient assis.
— Le temps marche, Marguerite, dit M. de Prévaneau en consultant sa montre, ton bazar est-il prêt?
Marguerite répondit par un geste affirmatif.
— Mon oncle, j'ai un service à vous demander, dit Robert, c'est de j^ter un coup d'œil sur l'attelage, qu'il nous faut vendre. Les experts et moi ne
pouvons nous accorder sur le prix, et je sais que vous êtes fin connaisseur.
Rien ne pouvait flatter davantage l*ex-ofl5cier de lanciers.
— Je ne crois pas me tromper, dit-il gravement, en affirmant qu'il n'y a pas un homme qui puisse, mieux que moi, juger à première vue de la valeur d'un cheval. Je suis à tes ordres.
Robert prit son chapeau, et ils se dirigèrent tous deux vers la porte; mais le jeune homme, s 'arrêtant tout à coup :
— Pardon, dit-il en souriant, mais il me semble que ma compagnie vous est bien inutile. Je désire connaître votre opinion et n'y mêler en aucune façon la mienne. F'aites donc seul cet examen, je vous prie, il sera plus impartial.
— Certainement, dit M. de Prévaneau de plus en plus flatté.
— Vous connaissez le chemin, mon oncle : la porte verte, à gauche dans la cour.
— Tout contre la remise, oh ! je connais, dit M. de Prévaneau en ouvrant la porte.
Robert replaça vSon chapeau sur une console et se rapprocha de la cheminée, c'est-à-dire de Marguerite.
— Aucune instance ne retarderait-elle donc ce départ si subit, ma cousine? demanda-t-il en appuyant le coude sur le marbre gris veiné de rouge.
— Aucune, Robert, répondit très doucement mais très fermement Marguerite.
— C'est bien, je ne vous en ferai plus; mais il faut que je vous le dise, Marguerite, j'éprouve en vous voyant partir une émotion singulièrement pénible.
— Vous êtes trop bon, mon cousin, beaucoup trop bon, en vérité.
— Vous raillez, Marguerite. Que voulez-vous, votre destinée m'effraye.
— Encore? Je vous assure que mon humble vie n*a rien d'effrayant cependant.
— Quoi, Marguerite! y pensez-vous? Vivre et mourir à Plégon ! Car vous comptez vivre et mourir à Plégon, n'est-ce pas?
— Autant qu'on peut compter vivre et mourir quelque part, oui.
— Avec Polyxène, grand Dieu !
— Poh^xène a ses qualités, Robert.
— Et les défauts de ses qualités, j'en réponds. Je ne puis me faire à l'idée de vous voir tomber entre ses griffes.
— Jamais Polyxène ne m'avait été présentée sous un jour aussi redoutable, dit Marguerite en s'efforçant de sourire; je vous assure que nous nous arrangerons parfaitement ensemble.
— Et son genre de vie vous conviendra-t-il aussi ?
— Je n'ai pas à choisir, il me semble. La résignation d'ailleurs me sera facile, j'ai les goûts très simples.
— Oh ! je le sais. Et cependant cette parfaite résignation m'étonne. Où prenez-vous cette philosophie-là, ma cousine?
— Est-ce de la philosophie, Robert? j'en suis bien aise. Je dirai à mon cher grand-père, qui est un grand philosophe, que je le deviens aussi sans m'en douter.
En ce moment un bruit de pas, accompagné d'un cliquetis métallique, résonna sur les dalles du vestibule.
— Voici mon père, dit Marguerite en se levant. Pendant que vous parlerez chevaux, je cours mettre mon chapeau.
Elle se dirigea vers la porte.
— Marguerite ! dit Robert qui la suivit.
— Mon cousin? répondit Marguerite en se détournant.
— Promettez-moi que, si vous vous sentez mourir dans ce milieu étouffant, dans cette vie misérable, et que vous acceptez héroïquement, vous ne craindrez pas de le dire. Promettez-moi que vous n'hésiterez pas à faire appel aux quelques femmes de notre famille capables de vous apprécier que, personnellement, vous me considérerez comme un ami, comme un frère. Cette promesse me ferait plaisir.
— Allons donc, Robert, j'espère bien ne pas avoir besoin ni de vous ni de personne. Permettezmoi de n'en pas dire davantage : mon père, en sa qualité d'ancien militaire, n'aime pas à attendre.
Elle sortit, ferma la porte, mais, la rouvrant aussitôt :
— J'oublie de vous remercier, Robert, dit-elle avec un cliarmant sourire, pardon ! Du fond de mon obscurité, croyez bien que je ne vous oublierai pas, et le jour où les millions de bon papa jailliront de la tande-aux-Moines, le jour où la pauvre Marguerite, qui excite tant votre pitié, sera riche, elle se hâtera de vous l'écrire afin que vous ne la preniez plus en compassion.
Et, laissant tomber un éclat de rire perlé sur cette promesse, Marguerite monta rapidement dans sa chambre.
C'était une courageuse fille que Marguerite. Dans cette chambre, elle baissa sa tête rieuse, deux grosses larmes scintillèrent à ses longs cils noirs, et, se mettant à deux genoux sur le tapis :
— Mon Dieu I murmura-t-elle en joignant les mains, ma vie sera ce que vous voudrez; mais voilà que j'ai entendu ce que je redoutais d'entendre.
Cinq minutes plus tard elle reparaissait dans le salon, toute sereine, toute souriante.
Dans le salon, Robert écoutait, d'un air parfaitement poli, les plaintes embrouillées de M. de Prévaneau, qui, après lui avoir parlé de ses chevaux, s'empressait de lui reparler de lui-même.
— Si Marguerite ne m'avait pas tant pressé, disait-il, j'aurais pu faire utilement quelques visites à Rennes, j'y ai des amis influents, un tas de parents haut placés qui pourraient bien s'occuper un peu de moi. Ce n'est vraiment pas pour mon agrément personnel que je consentirais à rentrer dans leurs administrations. Non, ma foi non; mais Polyxène me fait la vie si dure !
— Ah ! Polyxène vous tourmente ? dit Robert, affectant de ne pas regarder Marguerite.
— Toute la journée, quand cela lui tourne en tête. « Et demandez donc ceci, et réclamez donc cela ! Et celui-ci a obtenu ceci, et celui-là a obtenu cela!» C'est à en perdre l'esprit. J'ai certainement des droits qu'il me sufiirait de faire valoir; mais j'ai renoncé à rien demander depuis qu'on a eu l'infamie de me refuser la misérable perception de Plégon pour la donner à un pékin qui a un oncle conseiller d'Etat, mais qui n'a jamais servi autrement la patrie.
— Pour obtenir une perception, il n'en faut pas
davantage en effet, dit Robert gravement, et je trouve vraiment fort regrettable que vous n'ayez pas réussi.
— Et moi donc ! cela aurait joliment amélioré ma position de fortune, qui est loin d'être brillante. Que veux-tu! je n'ai jamais eu de chance, jamais ! Je n'étais pas moins riche que d'autres, moins bien placé que d'autres, moins habile que d'autres : jamais rien ne m'a réussi. Toutes mes entreprises ont mal tourné, j'ai toujours trouvé des jaloux sur mon chemin ou des égoïstes qui ne se seraient pas dérangés d'un cran pour me rendre service.
Robert, le laissant parler, s'était rapptodsé d'une table ronde couverte de papiers et les rangeait machinalement.
— Voici tout ce qu'il faut pour écrire, dit-il tout à coup; si vous essayiez encore, mon oncle? Une pétition se compose vite. Vous avez certainement le temps de l'écrire. Dans huit jours je serai à Paris et je me chargerai avec plaisir de faire parvenir votre demande au ministère. Pourquoi ne tenteriez-vous pas une seconde fois la fortune ?
— Excellente idée! s'écria M. de Prévaneau. Ce qui m'a toujours manqué, c'est un porteur sûr, fidèle, réellement occupé de mes intérêts. vSi ma demande ne s'égare pas dans les cartons ministériels, je suis sêir de mon affaire. On me connaît là-bas. On saura tout de suite de qui tu voudras parler quand tu nommeras Charles de Prévaneau.
— J'en parlerai, dit Robert en trempant la plume dans l'encrier et en la présentant à son oncle; je remettrai moi-même votre pétition au chef du personnel.
— Attends, je crois le connaître... non... il a été changé... Qui diable est ministre des finances en ce moment? Ah! Fould. Je l'ai rencontré souvent. Dis donc, si je demandais une recette particulière ?
— Ce serait plus difficile, mon oncle, pour ne pas dire impossible.
— Difficile, oui. Une place de commissaire du gouvernement dans les chemins de fer ne m 'irait pas mal non plus. Pn dit qu'il n'y a rien à faire.
— Ceci TQ€ regarderait plus le ministre des finances, mon oncle, et je pourrais moins vous servir. Croyez-moi, restons-en à la perception.
— Au fait, on peut me nommer percepteur dans une grande ville, ou receveur municipal, ou...
— Mettez percepteur, mon père, et veuillez vous liater, dit Marguerite, qui écoutait ce dialogue les yeux baissés.
— Ma fille, tu en décides bien à ton aise, mais j'ai ma dignité à sauvegarder. Mes services, mon grade, mon...
- — Écrivez, le temps marche.
— Laisse-le marcher. Ceci demande réflexion et eifetôutrement important que notre départ. Sais-tu qftr nous tirons terriblement le diable par la queue, à Plégon? On voit bien que tu n'entends pas les drôles de chansons que me chante Poiyxène.
— Mon père, hâtez-vous, répondit douloureusement Marguerite, vous pouvez écrire et partir.
M. de Prévaneau se décida enfin à s'asseoir devant la grande page blanche étalée devant lui; mais que cette pétition fut longue à écrire ! Nom, prénoms, titres, qualités, tout devenait sujet à glose et à amplification.
Il apposait une majestueuse signature encadrée dans un flamboyant parafe, quand l'omnibus retentissant s'arrêta à la porte.
Robert prit le papier des mains de M. de Prévaneau, qui s'apprêtait à en faire une emphatique lecture, le plia, le mit sous enveloppe, et alors, seulement, chercha Marguerite des yeux.
Jamais lèvres ne prononcèrent un merci plus éloquent, jamais parole n'exprima une plus délicate reconnaissance que ceux formulés par les beaux yeux bruns de la jeune fille.
On hâta les derniers préparatifs, et ils descendirent tous les trois.
Robert et Marguerite échangèrent un adieu rapide, et la jeune fille monta dans l'omnibus, fort occupée, en apparence, des- menus paquets qu'elle emportait. Robert dut poliment pousser dans l'omnibus M, de Prévaneau, qui ne pouvait s'arracher aux douceurs de la pétition qu'il venait d'écrire et qui l'accablait de recommandations parfaitement superflues. Robert, debout sur la dernière-
marche du perron, suivit long:teînps des yeux l'omnibus, dans le vague espoir d'apercevoir le visage suave de Marguerite; mais il fut déçu dans son attente. M. de Préraneau eut soin d'encadrer ses moustaches grises dans le vasistas ouvert pour télégraphier bien inutilement des adieux, et aussi pour jeter un dernier regard sur l'hôtel.
— Ma fille, dit-il en se laissant enfin retomber sur les durs coussins, tu peux bien dire que tu as mangé ton pain blanc le premier et que tu passes du pré dans la lande.
Robert avait remonté lentement le perron de son hôtel solitaire et s'était dirigé, tout pensif, vers le salon. Il prit sur la table un grand album aux fermoirs dorés et l'ouvrit juste à la page où se trouvait debout, une fleur entre les doigts, les yeux chastement baissés, dans sa grâce et sa beauté, celle que la démocratique voiture secouait si rudement en ce moment.
Il regarda longtemps cette figure suave et pensive.
— S'il était possible d'épouser un idéal, j'épouserais Marguerite, dit-il tout haut, se sachant seul.
Puis, fermant l'album par un geste brusque :
— Est-ce qu'on épouse jamais son idéal? repritil en levant les épaules.
Et, marchant vivement vers la fenêtre ouverte :
— Eugène, sellez Gladiator, ordonna -t-il, et apportez-moi des cigares.
Ceci annonçait que milord Robert avait besoin de se distraire; mais enfin, pour oublier Marguerite, il ne lui fallait peut-être que cela : un temps de galop et une demi-douzaine de cigares.
i6 CE PAUVRE VIEUX