DANS LA LANDE
Les enfants qui s'étaient adjugé pour lieu de récréation la petite place triangulaire, sur laquelle donnait la maison de Prévaneau, jetèrent des exclamations de joie en voyant apparaître, une après-midi, sur le seuil usé, non pas le bruyant officier qui renversait brutalement leur bouchon et qui les menaçait toujours de sa canne et de sa botte, mais l'aimable vieillard qui se dérangeait si complaisamment pour laisser virer leur toupie, qui les appelait tous par leur nom et qui caressait également les propres et les barbouillés, les bien vêtus et les déguenillés.
— Ah! monsieur Blouan, vous n'êtes plus malade, s'écria le chef de la bande, le plus hardi et le plus proprement mis, un garçonnet d'une douzaine d'années, aux cheveux noirs tout bouclés, aux yeux bleus pétillants.
— Je n'ai pas été positivement malade, mon petit Corentin, répondit le vieillard, mais le temps était mauvai?, trop mauvais pour qu'un pauvre vieux comme moi pût sortir.
Il y avait en effet bien des jours que la pluie rendait les chemins impraticables, ce qui avait consigné le vieillard dans la chaise de bois. A la rigueur, il aurait pu se promener en ville, mais existait-il une ville pour lui? Il ne connaissait plus qu'un but de promenade, la Lande-aux- Moines.
Tous les jours beaux, il partait régulièrement après midi, les poches bourrées de minerai, et on ne le revoyait plus que pour dîner.
Aussi, quand les enfants, réunis à l'heure de la récréation sur la place vSaint-Thurian, ne voyaient
pas passer, vers une heure, la grande redingote bleu de toi et le chapeau à larges bords, ils se disaient entre eux que leur vieil ami était malade. Ce jour-là, le temps n'était pas des plus rassurants; mais il y avait si longtemps que le vieillard n'avait \'u ses landes, que toute l'éloquence de Marie-Rose avait échoué contre son obstination, Marguerite pouvait arriver ce jour-là, et le pauvre père, ne sachant comment tuer le temps pour l'attendre, brûlait d'envie de se mouvoir. Donc il partait souriant, guilleret, enchanté de retrouver sur la place ses petits amis, avec leurs vestes percées et leurs joues en fleur.
— Vous allez aux mines, Monsieur? demanda encore Corentin.
Le vieillard laissa couler de sa manche un petit marteau que les gamins connaissaient et qu'ils trou -voient un vrai bijou.
— Je vais aux mines, moi, dit Corentin, en fourrant ses deux mains dans ses poches par un geste si résolu, qu'elles passèrent au travers de Tétolïe usée et que ses doigts rouges reparurent sur le drap gris.
— Et moi aussi, dirent plusieurs voix.
— Venez, mes enfants, dit paternellement le vieillard, en route nous causerons géologie. Qui sait! cela pourra servir à quelqu'un d'entre vous, et, dans tous les cas, vous admirerez avec moi la puissance et la bonté de Dieu.
Et il continua sa route, escorté par les gamins en guenilles qui maraudaient dans les haies tout en l'écoutant.
Ah! si M. de Prévaneau avait eu des motifs de faire interdire en justice son beau-père, il n'aurait pas manqué de citer ce fait révoltant. N'était-il pas fou, bien fou ce pauvre vieux, de courir ainsi les champs avec toute cette petite canaille à sa suite? n'était-il pas fou, bien fou, de trouver tant de plaisir à causer, lui savant, avec tous ces petits va-nu-pieds et à leur expliquer les grandeurs de la création, avec autant de sérieux, vraiment, que s'il «ût parlé dans une salle du Collège de France !
Le \4eillard, se souciant peu de ce qu'on pouvait penser de lui, marcha pendant assez longtemps, escorté par la bande indisciplinée à laquelle il donnait familièrement les premières notions de
géologie. Ils arrivèrent ainsi dans un immense terrain vague que M. Blouan se mit à parcourir en maître et à étudier en savant. Il marchait péniblement, les yeux à terre ou sur la carte qu'il tenait à la main, suivant des lignes invisibles pour d'autres yeux que pour les siens, faisant de longues haltes auprès des groupes de rochers, ou contre les petits amoncellements de terrain sur lesquels il avait, de sa propre main, planté de petites croix en bois.
Les petits enfants, le voyant devenir silencieux et méditatif, désertèrent un à un, car il y avait au bas des landes, au fond de l'agreste vallon, une rivière coquette qui semblait les appeler de sa jolie voix perlée. Corentin, l'enfant à l'œil hardi, aux cheveux noirs bouclés, resta seul et continua de suivre le vieillard dans sa promenade capricieuse. Il suivait d'un peu loin, cueillant des brins de bruyère violette, écrasant un bouton d'or sous son pied nu, jetant un tendre appel ou une petite pierre à l'oiseau rapide, happant des insectes au passage, s 'amusant de tout, mais ne perdant pas de vue son vénérable compagnon. Quand M. Blouan, fatigué, s'assit sur une grosse roche tigrée de mousses brunes, Corentin accourut en gambadant et se coucha sur l'herbe courte, à ses pieds, en disant :
— Monsieur, vous allez me parler des mines, n'est-ce pas?
Le vieux savant sourit à l'enfant, et, ôtant son chapeau, y jeta les cailloux qui remplissaient ses poches et se mit, pour faire plaisir à son petit compagnon, à penser tout haut.
Pour l'âme et pour les yeux, c'était un joli tableau que de voir, sur les blocs de granit jetés en désordre dans la lande immense et sombre, ce vieillard avec son beau front découvert, ses cheveux blancs flottants, son œil inspiré, et cet enfant graQieusement couché à ses pieds. Approfondissant pour ce naïf auditeur les mystères de la nature, il lui révélait ses magnifiques secrets, il exaltait la puissance du Créateur, et cela dans un langage si grand que la petite âme en frissonnait d'admiration, si simple qu'elle comprenait presque.
Voilà encore ce que ji'aurait jamais pardonné
M. de Prévaneau. Perdre son temps à catéchiser un gamin, un mendiant, à éveiller en lui je ne sais quelle vague émotion qui donnait à ses yeux d'azur un rayonnement intense, c'était à être déclaré fou à lier. Qui donc lui inspirait de pareilles idées?
Ce bon vieux savant-là n'avait jamais subi l'orgueil de la science! Il l'avait aimée d'un amour profond, mais très pur, très désintéressé; il n'en avait pas fait une idole et il n'avait pas tout effacé, tout détruit, tout renversé pour lui dresser un autel. Comme le divin Maître, dont son âme croj^ante avait précieusement gardé l'amour saint et les enseignements sublimes, il était resté humble et doux, plein de mansuétude pour les faibles et les petits.
La leçon en plein air fut interrompue par le son aérien d'une cloche qui se mêla un instant aux rumeurs de la lande et au chant des oiseaux.
M. Blouan se leva avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle.
— Monsieur, vous ne rentrez guère jamais en ville avant quatre heures, dit Corentin en lui présentant son chapeau; c'est trois heures qui sonnent à l'Ermitage.
— Ah! mais vois-tu, c'est que ma petite-fille arrive aujourd'hui, Corentin, je veux rentrer avant l'heure.
— Votre petite-fille? continua Corentin, qui s'amusait à rafler fort adroitement les morceaux de minerai épars sur l'herbe pour les rpjeter dans la vaste poche du paletot bleu de roi, elle est blanche et grande, je la connais, je crois. E'autre est-elle aussi votre petite-fille?
— Quelle autre?
— Mam'zelle Polyxène, donc.
— Non. •
— Eh bien! regardez, je m'en étais douté, s'écria gaiement l'enfant. vSur la place, nous n'aimons pas celle-là. Les petits l'appellent la rousse, et les grands, ceux qui vont au lycée, Polyphème.
— C'est très mal, très mal, dit le bon vieillard; Poly:xène n'aime pas les enfants, mais elle est bonne à sa manière.
Le gamin hocha sa tête bouclée, et, avisant un chêne solitaire et rabougri qui dessinait un affreux
zigzag sur le beau ciel d'un gris perle, il lui fit la nique en l'appelant tout bas : Polj'plième.
Naturellement, ce petit détail avait échappé à M. Blouan, qui continuait son chemin, la taille un peu plus courbée, la démarche un peu phis chancelante. Cette longue promenade, après une semaine de repos, dépassait un peu ses forces, il ne se sentait plus très ferme sur ses jambes. Corentin devina cette lassitude et s'empressa de lui offrir son épaule comme soutien.
Ils regagnèrent ainsi la ville. Au bas du coteau la rivière" gazouillait d'une manière bien séduisante, et deux des camarades de Corentin, qui y clapotaient encore, ne manquèrent pas de l'appeler, mais il continua magnanimement son chemin. Dans le faubourg, d'autres enfants avaient organisé une partie de saut-de-mouton; ils voulurent l'arrêter au passage : il refusa catégoriquement. Un peu plus loin, le petit palet se présenta comme un nouveau piège : Corentin passa franc. Cette dernière tentation n'échappa pas à M. Blouan. Il ôta sa main de dessus l'épaule de l'enfant.
— Tes camarades t'appellent, dit-il, va.
— Je les entends bien, répondit Corentin en replaçant gravement sur son épaule la main flétrie qui retombait sans force sur la redingote bleu de roi, mais je ne veux pas m 'arrêter.
Ils atteignirent la place ainsi.
— Allons, te voilà libre, mon enfant, dit le bon M. Blouan en caressant la joue rose de Corentin; va jouer, maintenant.
— Jouer, non, dit Corentin pensivement, j'ai mes devoirs à faire et mes leçons à apprendre. Je veux travailler! Je n'ai jamais essayé; mais c'est drôle, aujourd'hui j'ai l'idée d'essayer. Maman va-t-elle être contente! Dame! c'est très beau, la science !
vSur cette déclaration, Corentin partit en sifflant, et son vieux conseiller reprit à pas de course le chemin de sa maison avec la pensée, parfaitement irréfléchie, que Marguerite, sa jolie Marga, lui tendrait peut-être les bras sur le seuil.
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