‹ Ce pauvre vieuxChapitre 8 sur 25 · EN FAMILLE · texte numérisé non relu

EN FAMILLE

— Vous rêvez debout, lui dit Polyxène, quand il entra dans la petite salle à manger, rouge, haletant, disant d'une voix tremblante, émue : « Où est Marguerite? » Ne savez-vous plus que papa est parti avant-hier? En supposant qu'il ne reste pas du tout à Rennes, ce qu'on ne peut pas raisonnablement supposer, il ne sera ici qu'à sept heures du soir.

— C'est bien, c'est bien, répondit M. Blouan, qui alla se blottir sur sa grande chaise de bois, d'où il assista au remue-ménage qui se faisait dans la maison en l'honneur de Marguerite.

Polyxène avait aussi ses bons mouvements; l'accès de jalousie passé, elle s'était laissé dominer par de meilleurs sentiments.

Marguerite revenait, il n'\^ avait pas à s'y opposer, il ne s'agissait plus que de lui faire un bon accueil. Donc, ce jour-là, en l'honneur de son retour, un bouquet sur la cheminée, des rideaux blancs aux fenêtres, un dîner vSoigné. Au fond, elle voulait que la maison, cette maison dont elle avait été l'absolue maîtresse, offrît à sa sœur un raccourci de ses capacités comme ménagère, et elle n'épargna aucune fatigue pour que tout reluisît de la cave au grenier. Marie-Rose se prêtait, tout en chantant, à tout ce qu'on lui ordonnait. On lui avait demandé de faire en quelques heures l'ouvrage de deux jours, elle s'en était jo3'eusement acquittée. Elle avait tout lavé à grande eau; elle avait tout remué, tout épousseté, et c'était en souriant qu'elle étanchait les gouttes de sueur qui perlaient à la racine blonde de ses cheveux châtains. Ses grands travaux venaient de finir

quand arriva son vieux maître, et il put assister à la plus amusante des comédies.

Si Polyxène s'occupait avec amour de la maison, Marie-Rose s'occupait, avec non moins d'amour, de la chambre de Marguerite, et jusqu'au souper son temps se passa à dérober, le plus adroitement possible, des objets d'ornement pour cette petite chambre-là.

ly'alerte jeune fille traversait les appartements comme une voleuse, l'œil et l'oreille au guet, cachant sous son tablier de futaine une fleur arrachée au bouquet de parade, un petit vase pris sur l'étagère, un tabouret de tapisserie dérobé à ce que Polyxène appelait le grand salon. Et ainsi, fleur à fleur, elle avait elle-même composé un petit bouquet qui fleurissait gaiement sur la table de toilette de Marguerite, et le tabouret avait caché une sorte de plaie, faite naguère par le feu, sur le vieux parquet, et ceci et cela était venu compléter, enjoliver, égayer la pauvre petite chambrette.

Comme l'attente fit battre ces trois cœurs quand les sons majestueux de la cloche de l'église voisine tintèrent V Angélus!

L'attente ! quel cliarme et quelle angoisse ! quel délicieux martyre ! On va, on vient, on regarde, on écoute, on dévore les minutes; la vie est comme suspendue, et elle attend, pour reprendre son cours, qu'on ait embrassé cette mère, ce père, cette sœur, cette amie, qu'on ait entendu sa voix, vu briller son regard et senti battre son cœur.

Sur la place Saint-Thurian, l'attente se manifestait d'une manière fort difîérente. Chez Polyxène, c'était une agitation nerveuse qu'elle pouvait à peine maîtriser. Elle eût vraiment mérite, ce soirlà, l'appellation de coup de vent, que lui donnait son père. Elle voletait positivement par la maison; sa figure rousse très échauffée apparaissait successivement à toutes les ouvertures; tout se fermait ou s'ouvrait sous sa main fiévreuse; portes, fenêtres, tiroirs semblaient crier :

« Marguerite, Marguerite ! »

M. Blouan, au contraire, ne remuait plus dans sa chaise de bois, qu'il avait fait transporter contre la fenêtre de la salle à manger, donnant sur la place Saint-Michel.

Les deux inains jointes avec une sorte de fer- %'eur religieuse, il avait l'air d'étudier cliaque pavé de la place ou d'analyser chaque nuage qui passait.

Marie-Rose, ne pouvant quitter sa cuisine, .s'était cependant ménagé un petit poste d'observation. Il y avait, dans le corridor, une sorte d'œil-de-bœuf contre lequel elle grimpait au moyen d'un escalier provisoire de sa façon, composé de grosses bûches.

Quand sept heures sonnèrent, les trois figures si diversement attentives se montrèrent à leur poste respectif. M. Blouan ouvrit la fenêtre de la salle à manger, Polyxène poussa celle de sa chambre, et Marie-Rose allongea la tête par l'œilde-bœuf.

Tout un bruit de grelots, de piaffements de chevaux, de claquements de fouet, retentissait dans la petite rue sombre; mais rien ne paraissait sur la place.

Polyxène attendit dix minutes et descendit comme un tourbillon dans la salle à manger, où elle attendit de nouveau; puis, appelant Marie- Rose :

— J'ai entendu parfaitement le bruit de la voiture, dit-elle, c'est fini; ils n'arriveront pas ce soir, puisqu'ils ne sont pas arrivés. Je ne sais pas quelle idée a eue M. Blouan de se figurer qu'ils arriveraient ce soir.

— J'en avais vraiment le pressentiment, répondit le vieux savant.

— Eh bien, une autre fois vous garderez vos illuminations pour vous. Ce sera pourtant agréable d'offrir à Marguerite un dîner réchauffé! Enfin, ça l'habituera à notre cuisine. Marie-Rose, il faut vite retirer le rôti du feu et remettre les brins de salade dans l'eau.

— Du tout, dit une voix suave et gaie, je veux manger de la salade ce soir.

Et Marguerite, qui était entrée sans bruit, parut au milieu du petit groupe. Elle passa de bras en bras, elle embrassa chaleureusement tout le monde, puis, revenant à son grand-père, qui tremblait de joie dans son grand fauteuil, elle se mit à genoux devant lui et baisa, à plusieurs reprises, ses pauvres inains froides en le regardant avec

amour, et en disant à demi-voix : « Cher bonpapa, cher bon-papa ! »

Elle se releva en voyant entrer M. de Prévaneau, se débarrassa prestement de ses vêtements de sortie, et dit à Polyxène, qui achevait de mettre le couvert :

— Veux-tu que je t'aide?

Et Polyxène accepta, et, toute fraîche arrivée, comme elle l'était, Marga se mit à essuyer des assiettes, à rincer des verres, tout en parlant à son grand-père, et tout en adressant de loin des sourires à Marie-Rose, dont elle voyait les yeux brillants attachés sur elle du fond de sa cuisine.

Le dîner fut gai, tout le monde paraissait content. M. Blouan et Marie-Rose nageaient dans l'allégresse, le vautour de Polyxène faisait le mort. M. de Prévaneau regardait avec complaisance le charmant visage placé à sa droite, et racontait son voyage de manière à prouver qu'il en avait été satisfait. Une seule fois Polyxène, se laissant aller à son humeur sarcastique, voulut plaisanter sur milord Robert.

Elle put s'étonner à l'aise en recevant une verte réprimande paternelle.

Milord Robert avait bien reçu M. de Prévaneau, il n'y avait plus rien à dire sur milord Robert.

— On a vraiment des préventions étranges, dit M. de Prévaneau en finissant son admonestation. Voilà un individu que je n'avais jamais pu souffrir. Je le croyais fat, bel esprit, faiseur d'embarras. Point du tout, je trouve un charmant garçon, d'une politesse parfaite, d'une exquise amabilité. Je crois bien que quelqu'un l'avait indisposé contre moi, car il avait toujours mal agi à mon égard. Du reste, il n'est rien de tel que d'approcher les gens pour faire tomber toutes ces sottes préventions. Robert a vu, sans doute, qu'il s'était trompé sur moi, comme je m'étais trompé sur lui, et nous voici devenus les meilleurs amis du monde.

Ah ! Marguerite, blonde Marguerite ! personne, heureusement, n'a entendu le soupir léger qui s'est échappé de votre poitrine, comme personne n'a compris l'imperceptible «sourire qui a relevé le coin de vos lèvres roses. vSentiment et malice innocente, tout a passé inaperçu; mais elle aurait

bien voulu, la rieuse Marga, qu'on laissât en paix milord Robert, dont elle effaçait peu à peu, et chaque jour, le souvenir de dessus une page toute blanche de ce livre qui a nom le cœur.

La soirée se prolongea plus que d'habitude. De tous les cœurs, momentanément élargis, coulait une causerie intime, vivante, que les vieilles poutres raboteuses, habituées à un autre langage, devaient entendre arec surprise et ravissement.

On se réembrassa en se souhaitant le bonsoir, et Marguerite, mettant le bras de son grand-père sous le sien, le conduisit dans le Trou-aux-Cailloux. En y entrant, sa gracieuse figure s'assombrit.

— Bon père, n'avez-vous pas froid, ici? demanda-t-elle en jetant autour d'elle un regard attristé.

I<e vieillard la regarda tendrement.

— Pas ce soir, dit-il gaiement.

— Mais hier, mais demain? reprit-elle. Au moins, s'il y avait des rideaux à votre lit !

Le vieillard hocha la tête, et ses yeux suivirent la direction des yeux de sa petite-fille.

— Non, non, dit-il, à quoi bon? l'ombre du calvaire me sufiît. Ce tableau-là, ma fille, a assisté à mes grandes souffrances, j'aime à l'avoir devant mes yeux : un regard sur lui me console, me ranime; non, non, pas de rideaux.

— Pas de rideaux, répéta Marguerite, je vous comprends, cher grand-père; bonsoir, dormez bien, et à demain.

Elle lui offrit son front, sur lequel il déposa un long baiser, et elle courut rejoindre Polyxène, qui l'attendait pour la conduire à sa chambre

A peine eurent-elles disparu, que Marie-Rose fit iiTuption dans le Trou-aux-Cailloux, et, s'avançant vers le vieillard assis sur son lit :

— Monsieur, dit-elle en joignant les mains, voilà donc votre fille chez vous ! Est-elle avenante. Seigneur ! et jolie ! plus encore qu'autrefois, m'est avis. Est-ce que vous vous la rappeliez comme ça ?

— Oui, répondit M. Blouan, car elle est pour moi, de plus en plus, l'autre Marguerite, la première.

— C'est vrai, murmura Marie-Rose; elle regarde

comme elle : c'est comme si le bon Dieu vous la rendait, Monsieur.

— Absolument.

— Et penser qu'elle sera ici, demain et aprèsdemain et tous les jours ! Quelle chance ! Mais je vous tiens éveillé là bien inutilement. Monsieur. Je sais bien, d'ailleurs, qu'il n'y a pas besoin de Vous souhaiter une bonne nuit. Endormi ou éveillé, vous ne serez pas à plaindre aujourd'hui. Ah ! dame ! nenni.

Elle le quitta sur ces paroles, et elle remonta, en usant de mille précautions, pour ne pas troubler le sommeil de cette chère Marguerite.

LK LïINDEMAIN

Le lendemain était un dimanche, jour aimé, jour de fête dans la petite ville de Plégon. Il y a donc, en cette pauvre vallée de misère, un jour où tout le. monde reste chez soi, un jour où bureaux, ateliers, écoles, boutiques, chantiers, sont fermés à triple tour. Le bon peuple chrétien s'en donne. Les familles sortent au complet toute la journée. Voici des ouvriers qui se font la barbe pour aller à la grand'messe; des mères joyeuses qui parent des enfants d'une gaieté folle; c'est un amical va-et-vient d'une maison à l'autre, et dans l'air il y a un gai bavardage de cloches à égayer l'être le plus morose. Tous les carillons, les clochettes au timbre argentin, le bourdon retentissant de l'église paroissiale, mêlent leur voix aérienne, sonnent à toute volée, et chantent à l'oreille de tous : « C'est dimanche, c'est dimanche ! »

Mais que nous font tous ces gens qui remuent, qui s'agitent, qui arrangent les devoirs et les

plaisirs de ce bienheureux jour? Ce sont les Prévaneau qui nous intéressent. Rendons-nous chez les Prévaneau; suivons les Prévaneau à l'église.

M. Charles de Prévaneau allait à la messe. C'était, de la part d'un raisonneur de cette trempe, un acte de pure condescendance; mais, enfin, les autres y allaient, il s'était toujours fait gloire de faire comme les autres. Evidemment, positivement, c'était un acte inutile, ennuyeux; c'était une perte de temps, il le disait confidentiellement à qui voulait l'entendre; mais, enfin, quand on habite un pays superstitieux, il faut bien en passer par là. Du reste, il conservait l'espoir de se trouver, à l'église, dans le voisinage d'un homme de sa connaissance, avec lequel il pourrait échanger quelques paroles bien insignifiantes, et puis son toupet lui restait, ce beau toupet, jadis blond, aujourd'hui gris, qu41 tourmentait savamment de sa main blanche comme si, sous cette masse onduleuse, il y avait eu une effrayante fermentation d'idées. Donc, marcher d'un pas retentissant sur le pavé sonore, cambrer sa haute taille, donner à son toupet des ondulations différentes, jeter deux ou trois regards profonds sur les saints éclatants du vitrail, se tordre la moustache d'un air sombre, voilà ce qui voulait dire entendre la messe pour ce bon M. de Prévaneau.

Le pauvre vieux ne l'entendait pas ainsi. Il était, aux côtés de son gendre, humblement agenouillé, avec ses grands cheveux blancs, peignés avec amour par Marguerite; il était là, grave, recueilli, majestueux, inclinant devant Dieu son beau front de penseur, et lisant attentivement, dans un livre usé, les prières sublimes que l'Eglise met sur les lèvres de ses enfants.

Ces deux hommes, ainsi placés l'un près de l'autre, eussent rappelé d'une manière saisissante à ceux qui les eussent connus, cette image qui a servi tant de fois de termes de comparaison : l'épi plein, l'épi vide. L'épi vide, l'épi léger, l'épi qui dresse avec orgueil dans le champ du père de famille sa tète creuse, qui a l'air d'écouter le seul bruissement de ses barbes hérissées, et qui, sous la roue ardente du batteur de fer, ne donnera

qu'un graiii sec, roussi, méprisé : c'était bien Charles de Prévaneau dans son inutilité parfaite, dans sa nullité vaniteuse. L'épi fécond, l'épi qui s'incline sous le poids de sa propre richesse, celui qui, a^-ant bu la rosée, profité du rayon de soleil, aspiré tous les sucs nourriciers de la terre, se transformera en un aliment savoureux, substantiel, c'était bien ce pauvre vieux dont la tête ravonnante se ployait dans l'adoration.

iVIais à ce tableau il faut un pendant. Les deux sœurs ont aussi quitté leur maison; Polyxène a entassé sur sa personne tout le clinquant dont elle dispose; son deuil n'est pas celui de Marguerite, cela se voit. En mettant le pied sur le pavé, elle a pris sa plus grande tournure, je ne sais quoi de balancé dans les épaules pour singer la grâce, une grande roideur dans le port de la tête l>our simuler la majesté. Elle porte vraiment la tête aussi haut qu'elle peut. C'est très gênant, mais elle semble dire à tous et à chacun par cette pose : Vous croyez que je ne suis rien, je ne vous parais rien, je suis quelque chose. On passe auprès d'elle le plus souvent sans comprendre ce langage, elle le parle, cela lui suffit; mais ce qui est extrêmement intéressant, c'est l'entrée des deux sœurs à l'église. Polyxène, qui marche la première, pousse vigoureusement la porte, et son œil immense explore rapidement la nef.

Qui est là? Devant qui va-t-elle passer? Qui va suivre des yeux Polyxène de Prévaneau ? — Sur ces questions, elle entre, fait une ombre de signe de croix, et comme elle se croit dévote, elle se donne, en traversant l'église, un air de propriétaire : on dirait vraiment que l'église lui appartient quelque peu. Elle passe, jetant un coup d'œil à celui-ci, honorant celle-là d'un sourire ou d'un salut guindé. La voilà, bien droite sur sa chaise, l'œil en quête, dressant intérieurement le catalogue des toilettes, des physionomies, des attitudes, des changements survenus dans la garniture des autels, et ne perdant pas un des petits incidents que le va-et-vient fait naître.

Et Marguerite? Marguerite n'a pas changé d'air en posant sa bottine sur le trottoir, elle a suivi la superbe Polyxène en évitant ses éclaboussures, en choisissant son chemin dans les rues boueuses

par lesquelles elle marche si délicatement que son allure rappelle l'allure d'une hermine en voyage. Elle salue celui qui la salue, sourit à l'enfant ou au pauvre qui lui sourit, et regarde amicalement ces vieilles maisons au pignon pointu, aux tristes façades, à l'air ennuyé dont ses yeux d'enfant ont naïvement admiré l'étrange architecture. A* la porte de l'église, son visage charmant s'est empreint de je ne sais quelle gracieuse gravité : on dirait que l'ombre légère que jettent sur les dalles humides les sombres arceaux du portail gothique, l'ont enveloppée d'un voile impalpable. La porte s 'étant ouverte sous la main lîévreuse de Polyxène, son regard lumineux monte vers les grandes voûtes, puis se baisse. Elle se glisse derrière sa sœur, le front imperceptiblement incliné déjà, la bouche sérieuse.

Arrivée devant l'autel, elle s'agenouille simplement et paraît se recueillir. Tout en elle prie : son attitude, sa physionomie, son regard; on le voit, elle se sent devant Dieu, elle ne pense qu'à l'hôte auguste qu'elle visite.

Dans cette maison de granit aux vitraux étiricelants il y a un maître, un maître qu'elle adore, un maître auquel elle parle, Jésus-Christ !

Comment donc s'étonner qu'elle rapporte de ce sanctuaire assez d'humilité et assez de douceur pour passer toute la journée en paix avec Polyxène; assez de courage pour endurer gaiement les mille petites souffrances qui l'attendent; assez d'empire sur elle-même pour laisser croire à tous, et surtout au pauvre vieux bien-aimé, qu'elle est, qu'elle sera souverainement heureuse, et qu'elle n'a pas l'idée de rêver une existence autre que celle-là !

Le bagage de Polyxène, en revenant de l'église, est d'une toute autre nature. Elle a rapporté : 1° une toute petite vanité satisfaite : la plus grande dame de Plégon avait salué d'une manière aimable en passant devant eux; 2° une grosse déception : la femme d'un employé, sa voisine, avait un tartan de l'Inde qui projetterait une ombre éternelle sur le sien; 3° un grand vide.

Heureusement il ne lui a pas été donné d'entendre les réflexions qui ont été suggérées par la vue de Marguerite, dont la présence à Plégon est vraiment tout un petit événement.

6o CE PAUVRE VIEUX

— On disait bien que Marguerite de Prévaneau allait revenir chez son père, disaient entre elles les dames, en courant chez elles, le cou enfoncé dans leur boa, les mains enfoncées dans le manchon.

Et cela dit, les adjectifs tombèrent en cascade : Distinguée, simple, gracieuse, charmante! Et comme contraste, pour rire un peu, charitablement, on mettait Polyxène sur le tapis, ses grands airs, ses prétentions.

Parmi le peuple, la question se traitait à peu près de la même manière, moins les façons- et tes déguisements polis.

— V'ià mam'zelle Marguerite arrivée! disaient les marchandes en plein vent, dont aucune brise glacée ne fermait ni la boutique ni la bouche; le pauvre vieux Monsieur et Marie-Rose sont dans la jubilation.

— Dame ! elle est avenante aussi, celle-là.

— Et pas fière.

— Et belle comme le jour. Ce n'est pas comme la Rousse.

— Va-t-eile enrager !

— Ce n'est, ma foi, pas dommage ! elle fait assez enrager les autres.

Et Polyxène passait, regardant du haut de sa grandeur tous ces gens-là qu'elle méprisait profondément, et qui ne se gênaient pas pour le lui rendre.

I/a seconde grande affaire du dimanche était la promenade sur le Cours. Ee Cours était une grande allée droite, bordée de tilleuls séculaires, sur lescjucls se croisaient et s'entre-croisaient, tous les dimanches, les habitants de Plégon.

— Allons-nous faire un tour sur le Cours? demanda M. de Prévaneau à ses filles, quand elles rentrèrent après les quelques visites faites aux intimes.

Marguerite, qui avait déjà porté la main aux brides de son chapeau pour les dénouer, serra le nœud en étouffant un léger soupir, le ton de la question et l'air de Polyxène lui faisant clairement deviner qu'elle n'échapperait pas à la promenade vSur le Cours.

Elle se tourna vers son grand-père :

— Bon-papa, où est votre canne, où est votre chapeau ? demanda-t-elle.

CE PAUVRE VIEUX 6i

— Est-ce que je suis de la promenade? demanda doucement le vieillard. Je ne sors pas plus le dimanche que le? autres jours, Marga.

Marguerite regarda M. de Prévaueau.

— C'est vrai, "dit-il, ton grand-père, ma chère, vit comme un loup.

— Ce qu'il n'est pas, dit Marie-Rose qui était allée chercher, dans un coin, une canne d'ébène à poignée d'ivoire; Monsieur aime la promenade et la société comme tout le monde. Allons, Monsieur, démarrez de là et allez-vous-en promener votre Marga.

— Marga ! répéta Poîyxène en levant les épaules. Marguerite est bien bonne de se laisser donner ce nom ridicule. Il finira par lui rester comme à la première paysanne d'Uzel venue.

— Je suis bien une fille d'Uzel, répondit Marguerite en riant, et j'avoue que, comme bon-papa, j'aime assez le diminutif qui me rappelle mon enfance. Mais dites donc, grand-père, ajouta-t-elle, je m'aperçois que vous ne marchez plus, que vous ne bougez plus. Cela n^est pas sain du tout, et aujourd'hui je ne sortirai pas si vous ne sortez pas. Venez, il me faut un cavalier.

Et elle le força à se lever, et elle lui mit la grande canne d'ébène à la main, et elle passa ses doigts blancs dans ses grands cheveux ondes pour les faire boucler sur le haut collet de l'habit bleu de roi.

Marie-Rose riait en dessous, tout en aidant le vieillard dans ses préparatifs de sortie. Elle suivit les promeneurs jusqu'à la porte de la rue et demeura sur le seuil à les regarder s'éloigner.

— Monsieur Blouan, offrez donc le bras à Poîyxène, dit en sortant, et comme en manière de plaisanterie, M. de Prévaneau, qui aurait vaguement désiré se parer de sa fille Marguerite ce jour-là.

Mais il passa dans le g^and œil noir de Po- U'xène une telle expression de dépit, qu'il lui prit immédiatement le bras avec un clignement d'œil, qui voulait dire : « Je plaisante, b

Et ainsi Marguerite put glisser, sur le bras débile qui flottait dans la manche de la redingote bleu de roi, une petite main qui s'y appuya bien légèrement, mais qui donnait cependant, à propos

de ceci, de cela, de petites pressions d'intelligence, qui faisaient se tourner vers elle les beaux yeux aimants du pauvre vieux. D'avoir cette fleur, cet être chéri à ses côtés le rajeunissait vraiment ! Il redressait sa taille voûtée, il portait plus haut que d'habitude sa belle tête vénérable, il faisait sonner sur le pavé le bout cuivré de la canne d'ébène, il avait des sourires aux lèvres, des éclairs dans les yeux, son grand front paraissait sans rides. Sur le Cours ils firent îine espèce de sensation.

M. Blouan était devenu un inconnu, même dans cette petite ville. Les employés étrangers qui rencontraient partout Charles de Prévaneau, ne connaissaient pas l'existence de son beau-père. Relégué dans son Trou-aux-Cailloux, ne tenant guère plus de place que l'un de ses morceaux de minerai, n'ayant jamais d'autre but de promenade que la solitaire Lande-aux-Moines, il avait fini par ne plus compter. Et voilà qu'il reparaissait avec la plus charmante Antigone à son bras ! Et comme il n'est pas vrai que la poésie soit morte dans toutes les intelligences, on admira beaucoup le contraste que formaient la majestueuse beauté du vieillard et la fraîche beauté de la jeune fille.

Pour cette gracieuse et modeste enfant vêtue de deuil, on oublia pour un moment la femme élégante de Plégon, qui semblait arriver tout droit d'un boulevard parisien avec ses cheveux en échafaudage, ses pompons ridicules, ses rubans folâtres, ses mines agaçantes, ses grimaces, sa tournure équivoque et prétentieuse, ses airs éventés. Quand ces deux femmes se croisèrent ?ur le Cours, l'une dans sa distinction native et dans sa naturelle beauté, l'autre dans sa vulgarité cherchée et sa beauté grimée, on aurait cru voir la personnification vivante de ces deux mondes qui, à l'honneur de la société française, se feront éternellement la guerre. Et il n'est pas besoin de dire que ce fut Marguerite qui recueillit l'hommage tacite d'une respectueuse admiration.

Pendant l'apparition quelque peu triomphale de Marguerite, que devenaient Polj^xène et vSon vautour? Notre pauvre cœur est une sorte de ménagerie : quand une bête féroce s'endort, une autre s'éveille.

La jalousie dormait dans le cœur de Polyxène; mais l'orgueil avait ses grands yeux avides et arrogants largements ouverts.

Marguerite était sa sœur, les hommages rendus à Marguerite lui revenaient presque de droit; habituellement délaissée, elle s'enivrait confusément de cette attention, de ces politesses, de ces sympathies. On les entourait, on faisait cercle autour d'eux; des gens que son œil efïrayait lui demandaient de ses nouvelles avec intérêt; c'étaient des airs respectueux, des sourires, des saluts. Elle prenait sa part de ce festin, sa vanité se régalait de ces plats fins servis en l'honneur de Marguerite, elle et son père faisaient la roue en regardant un peu de haut en bas ceux de leurs amis qui se posaient volontiers devant eux en supériorités, et qui, ce jour-là, se montraient exceptionnellement afïables.

Ce jour, qui fut un jour d'ennui intime pour Marguerite, fut un jour de bonheur pour le pauvre vieux; un jour de gloire pour M. de Prévaneau, qui voyait avec transport reparaître son ancienne beauté dans sa fille; un jour de vengeance pour Polyxène, qui avait toujours des dettes de vanité blessée à pa3^er envers ses amis, envers ses connaissances et même, grâc^ à sa susceptibilité farouche, envers les indifiérents.

LE VAUTOUR BA'f t)e/I.'^LE . , -rf-^^"^

Deux mois ont passé sur ce fameux dimanche. Marguerite est redeveiiue citoyenne de Plégon, et l'effet produit par son apparition commence à diminuer. Il est temps, pour que sa vie privée ne devienne pas insupportable, il est temps.

Le grand œil de Polyxène commence à se rem-

plir de flammes sombres. Hélas! Polyxène s'aperçoit que certains passants continuent à faire l'inspection de la façade de sa maison, et elle a enfin compris le secret des regards sympathiques, des saints respectueux; elle a même remarqué que le grand pharmacien d'en face reste une partie de la journée mélancoliquement appuyé sur sa porte, uniquement pour voir rentrer Marguerite quand Marguerite est sortie.

Rien ne lui paraît plus digne de mépris que ce vulgaire hommage; mais cela l'agace, elle ne s'avoue pas au juste pourquoi, mais cela l'agace. Elle et son vautour comprennent tout si bien, voient tout si clairement ! Est-ce que ce conseiller de préfecture en veston anglais et aux gants de peau de chien traversait auti^fois la petite place pour aller crotter ses fines bottines vernies dans une ruelle très sale? Est-ce que madame la présidente, cette femme si élégante, si distinguée, venait aussi fréquemment sonner à la petite porte dépeinte? Est-ce que le grand pharmacien ne bâillait pas à se fendre la mâchoire, en regardant la fenêtre de la salle à manger, au lieu de la regarder de loin, respectueusement, et dans sa pose admirative? Est-ce que Corentin lui-même, le brun Corentin, que M. de Prévaneau appelle le mauvais petit gueux, ne tire pas d'un air tout gentil sa mauvaise casquette en passant, au lieu de fermer insolemment son œil droit, et d'ouvrir démesurément, et non moins insolemment, son œil gauche, en sifflant le nom de Polyphème?

Toutes ces questions, depuis quelque temps, s'agitaient dans le cerveau de Polyxène. Elle avait d'abord joui de tout ce que la présence de Marguerite lui attirait de distrayant; mais l'orgueil lui avait murmuré un jour tous ces pourquoi à l'oreille, le sifflement du tentateur avait réveillé le vautour, et le vautour battait de l'aile. -Ne connaissant, ne cherchant aucun moyen pratique de maîtriser ses passions, Polyxène souffrait, et tout en elle commençait à se soulever contre Marguerite.

Marguerite ne voyait pas venir l'orage et arrangeait sa modeste petite vie de son mieux. Elle trouvait certainement je ne sais quelle brusquerie dans les manières de Polyxène; elle l'entendait

critiquer amèrement les favoris courts et les gants rouges du conseiller de préfecture, rire des moustaches pointues et des airs penchés du pharmacien, dénigrer la présidente; elle l'avait vue chasser Corentin du Trou-aux-Cailloux, où il avait pris l'habitude de venir apprendre ses leçons, couché comme un petit chien fidèle aux pieds de son vénérable ami; mais l'accord ne s'était pas encore rompu entre elles, car elle fermait volontairement ses yeux indulgents sur un commencement de persécution qu'elle ne s'expliquait pas.

L'apprentissage qu'elle fait de la vie qui sera désormais la sienne l'occupe. Ce n'est pas que cette vie lui offre rien de bien séduisant; mais elle a le cœur vaillant, ÎSIarguerite, et elle accepte courageusement sa destinée. Le bonheur mettraitil sur une figure humaine une grâce plus caressante que celle qui éclaire aujourd'hui son jeune visage en entrant dans le Trou-aux-Cailloux pour souhaiter le bonjour à son grand-père? Ce n'est pas une froide fonnalité qu'elle remplit, ce n'est pas même un devoir qu'elle accomplit. Elle a hâte, grande hâte, de poser son charmant regard sur ce cher vieux visage; elle a hâte, grande hâte, d'entendre cette voix tremblante murmurer : « Bonjour, Marga; bonjour, ma fille »; elle a hâte, grande hâte, de sentir ces br^ débiles sur ses gracieuses épaules. Elle aime tant ce pauvre Vieux que tout le monde semble dédaigner !

Elle revenait évidemment du dehors ce jour-là, car ses joues satinées avaient cette fraîcheur humide et délicate qui est comme le charmant coup de pinceau que donne en passant l'air frais et un peu vif du matin. Après avoir embrassé le vieillard, elle se chercha une place.

Elle s'assit d'abord sur le petit coffret, mais le siège était trop bas; elle rangea d'un coup de main les piles irrégulières de minerai, souftla sur la table et s'y percha, mais ce siège-là était aussi par trop élevé. Le pauvre vieux riait de tout son c(eur, et on aurait cru vraiment que Marga faisait cela exprès pour le faire rire. En troisième lieu, elle se glissa entre les planches-bibliothèque et la chaise de bois, et s'assit sur le bras droit du vaste fauteuil. M. Blouan s'était, en riant, rejeté dans l'angle opposé, de sorte qu'ils se trouvaient assis

i77.in

tout près, et cependant vis-à-vis l'un de l'autre.

— Que lit mon savant bon-papa ce matin? dit Marguerite en passant ses doigts fins entre les lourds feuillets d'un gros in-folio placé sur la table. Ah ! saint Thomas !

— Un aigle, dit le vieillard avec enthousiasme. Vois-tu, Marga, je regrette que tu ne sois qu'une femme. J'aurais eu tant de bonheur à te faire faire connaissance avec ces magnifiques génies : Les Docteurs de rEglise.

— Je suis, il est vrai, positivement indigne d'entrer en relation intime d'intelligence avec eux, grand-père, répondit Marguerite en souriant; mais ils ne me sont pourtant pas restés inconnus. D'abord, vous, vous m'avez bien un peu initiée au sublime en me lisant qiielques belles pages qui m'ont tout à fait saisie; puis je me suis lancée, j'ai lu des extraits des lettres de saint Jérôme, j'ai entrevu saint François de vSales, saint Augustin, Bossuet, Fénelon, et j'ai compris ce que c'est que le génie illuminé par la foi. Cela, cher grandpère, m'a sauvée du fade, du médiocre. Cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?

Il plaça sa main sur les cheveux châtains de Marguerite, et la regarda avec une ineffable tendresse.

— Cela m'émeilt, dit-il, il me semble entendre parlef ta mère.

— Parlez-moi d'elle encore, murmura Marguerite, il y a longtemps, bien longtemps que vous ne m'en avez rien dit.

Il attira la jeune fille à lui, et, fermant les yeux :

— Comme tout cela m'est présent! continua-t-il d'une voix basse et profonde. Il me semble que j'assiste encore au réveil de cette chère âme. Dieu m'avait donné un trésor, je ne l'ai pas enfoui : j'ai regardé l'âme de ma fille comme un diamant qui m'était confié, et j'ai mis tous mes soins à le tailler, à le polir, à le faire resplendir. vSon cœur était grand, aimant, généreux; j'ai rempli son cœur de Dieu; son intelligence était haute, d'une trcm|:e solide, j'ai fait couler sur cette intelligence les grands courants d'eau vive, elle s'est abreuvée aux sources pures. Ma petite-fille, je voulais l'aguerrir contre les bonheurs énervants de ce

monde, me figurant qu'elle ne pouvait être que trop heureuse. C'était un rêve de mon affection, j'avais oublié la loi; cependant mes soins n'ont pas été perdus. Elle s'est trouvée aguerrie contre la souffrance qui me l'a prise sous mes yeux et dont mon amour n'a pu la garantir. Ta mère, Marguerite, a été une femme vaillante, elle a porté dans un corps frêle, torturé, une âme courageuse. Sa courte vie a été héroïque. Elle avait cherché Dieu dans la souffrance; aussi elle puisait aux sources suprêmes de la vie et elle luttait pacifiquement, sans se plaindre et sans se troubler. On aurait dit qu'elle ne souffrait que de me voir souffrir. Mais je lisais dans son cœur, je jouissais alors de toute la force intelligente à laquelle sa mort a porté le premier coup, et il m'est arrivé de me mettre à deux genoux devant elle, tant je voyais se révéler dans ses actes l'action même de Dieu sur les âmes.

Cette confidence émue que Marguerite écoutait le cœur palpitant eût duré longtemps sans doute. Ue cœur fermé, comprimé, du pauvre vieux se dilatait tous les jours sous les rayons caressants qui sortaient des yeux de sa fille : cet amour filial si délicat et si tendre lui redonnait cette vie de sentiment propre aux cœurs éternellement jeunes, et tout son être en était vivifié.

Un bruit de chaises violemment remuées dans l'appartement voisin, une sorte de duo véhément entre deux voix de femmes, la voix glapissante, impérieuse, de Polyxène, la voix sonore, éclatante de Marie-Rose, arrêta soudain les épanchemcnts du vieillard.

Il rouvrit les yeux, sourit à Marguerite et se redressa sur son fauteuil.

— Ce n'est rien, grand-pcre, dit la jeune fille que cette interruption contrariait; Polyxène et Marrie-Rose ne se disputent jamais longtemps.

Il hocha la tête.

— Elle a sa voix des mauvais jours, dit-il, cette voix qui me trouble, qui me cause je ne sais quel effroi. Il y a longtemps que je ne l'avais entendue. L'as-tu vue ce matin ?

— Non, je lui ai seulement dit bonjour en passant devant sa chambre, pour aller à la messe.

— Marguerite, cette messe-là lui déplaît.

— Vous croyez, grand-père?

— J'en suis sûr. Tous les matins elle passe pai' ici en grommelant; et, quoique je ne fasse pas semblant d'entendre, je comprends fort bien que Marguerite ne se gêne pas, qu'elle fait la grande dame, que Marguerite a des dévotions très commodes pour elle, très incommodes pour les autres. Je te dis tout cela comme par plaisanterie, ajoutat-il en voyant Marguerite devenir très sérieuse; ta sœur plaisante, mais je crois bien, cependant, que ta sortie matinale ne lui plaît pas, j'en suis sûr.

Il se tut : Polyxène entrait avec sa robe grise, son teint échauffé, un énorme plumeau à la main.

Elle marcha d'un air très pressé vers le fond de l'étroit cabinet, remua tout ce qui s'y trouvait, et fit passer son plumeau jusque sur le tableau du fond. Et peu à peu elle revint vers la table, faisant voler la poussière devant elle comme un tourbillon; puis elle attaqua la table elle-même, leà blocs de minerai et un vrai nuage enveloppa le pauvre vieux, qui fermait paisiblement les yeux pour ne pas être aveuglé.

— Doucement ! Polyxène, doucement donc ! s'écria Marguerite en s'échappant, tu nous poudres à noir, et grand-père ne peut pas se sauver, lui !

A cette exclamation, Polyxène marmotta des paroles décousues qui avaient le sens suivant :

— Il fallait bien épousseter après cette paresseuse de Marie-Rose, qui était le désordre même; — ce n'était pas que cela fût amusant. — Elle aurait volontiers laissé cela à d'autres; — elle aurait mieux aimé se carrer à l'église, — mais il fallait bien faire ce que les autres ne daignaient pas faire, etCt

— vSi tu parlais plus clairement, Polyxène? dit Marguerite, du coin où elle s'était réfugiée. Qu'y a-t-il donc de si important à faire pendant la demiheure que je passe à l'église le matin?

— Tout ! répondit âpremènt Polyxène.

— C'est trop vague. Enfin, je veux bien croire qu'il n'y a pas moyen de quitter la maison. vSeulement, je vais te proposer un arrangement. A chacune notre semaine.

Polyxène répondit qu'elle n'entendait gêner personne.

— Dans tous les cas, je retiens le cabinet de

bon-papa, continua Marguerite. Tu ne t'en occuperas plus, n'est-ce pas ? Sans cela, ajouta-t-elle eu essayant de sourire pour dérider Polyxène, je serai obligée de le mettre sous cloche pour le préserver de ta poussière, ce pauvre bon-papa !

En disant cela, elle avait ouvert un tiroir, pris une brosse, et elle était revenue auprès de la chaise de bois. Elle souffla à plusieurs reprises sur son grand-père, uniquement pour le faire sourire, et, ce résultat obtenu, elle se mit à brosser sur toutes les coutures l'habit bleu de roi, sans faire plus attention à Polyxène et à son plumeau qui s'agitèrent encore quelque temps dans le vide, et qui sortirent bientôt, l'une portant l'autre.

La porte s'était à peine refermée derrière eux qu'elle se rouvrit de nouveau, et livra passage à Marie-Rose ayant ses cheveux ébouriffés, son capot de travers, et un air animé, moitié moqueur, moitié futé qui annonçait qu'elle en voulait à quelqu'un et qu'elle se préparait à jouer à ce quelqu'un un petit tour de sa façon.

— Bon! dit-elle, je m'en doutais, elle est venue jeter son humeur et sa poussière sur notre vieux monsieur. Il va redevenir son pâtira; mais aujourd'hui, comme je vais lui rendre la monnaie de sa pièce, et tout de suite! Justement, j'ai acheté du genêt ce matin, cela va me servir. Laissez donc la porte du corridor ouverte, mam'zelle Marguerite, nous allons nous amuser.

Marguerite était jeune, elle avait son fonds de gaieté' qu'elle ne demandait pas mieux que de dépenser : elle fît ce que désirait Marie-Rose, et par la fenêtre ouverte elle la suivit des yeux dans la profondeur de sa cuisine.

Elle la vit passer rapidement devant Polyxène, qui pelait un fruit d'un air tout sombre; elle la vit saisir son grand balai de genêt, lever ses bras robustes et commencer à balayer sa cuisine avec une ardeur qui tenait de la rage.

Polyxène se leva précipitamment et gagna la cheminée; de la cheminée, elle courut à la fenêtre; Marie-Rose et son balai vengeur la suivirent. Marguerite étouffait ses éclats de rire, en les voyant s'agiter confusément dans la poussière. Mais ce jeu ne pouvait durer longtemps arec Pcl^rxène.

— Veux-tu faire un peu attention ! dit-elle aigrement ! qu'est-ce qui te prend?

— Dame, mam'zelle, j'ai vos reproches sur le cœur, répondit Marie-Rose avec humeur, je veux devenir vSoigneuse, et puisque le Trou-aux-Cailloux n'est jamais bien balayé, puisque moi et mam'zelle Marguerite ne sommes bonnes qu'à mettre tout en désordre, m^a cuisine du moins sera propre. C'est à vous à vous échapper. Si votre langue va bien, vos jambes aussi', vous n*avez pas soixantedix ans.

Et le balai, s 'élevant, brossa les pantoufles de Polyxène, qui n'avait pas bougé de place, et s'embarrassa même dans les plis tombants de la robe grise.

— Je ne supporterai pas cela, dit-elle en rabattant sa robe d'un air furieux; mon père saura ce que tu fais, par ordre de Marguerite, sans doute. Depuis qu'elle est ici, la vie n'est plus tenable. Il faudra que cela change, cela changera.

Et, pivotant sur elle-même, elle sortit de la cuisine, et, traversant le corridor comme un coup de vent, elle s'élança dans l'escalier qui conduisait à sa chambre.

Marguerite la vit passer, et sa gaieté s*évanouit. Elle était sérieuse, presque triste, quand elle vint trouver Marie-Rose, qui riait à gorge déployée, tout en continuant le nettoyage de sa cuisine.

— Tu Tas fâchée, dit-elle, tu l'as poussée à bout, tu as mal fait.

— Ecoutez, mam'zelle Marga, dit Marie-Rose en s'appuyant sur son grand balai vert, elle m'a fait tant endêver depuis ce matin, que je l'aurais bien jetée dehors comme ce vieux tronc de chou que voilà. Vous n'avez pas idée de la vie qu'elle a menée. Elle a bousculé le pauvre vieux Monsieur, et elle n'a fait que se plaindre à votre sujet. Vous aviez cassé ceci, vous aviez dérangé cela, tout allait de travers depuis votre arrivée; vous étiez une grande dame, une artisse, je ne sais pas ce que c'est que ça, mais c'est .une injure, bien sûr; et vous la laissez tout faire. A la fin la patience échappe, et dame ! elle m'a échappé.

— Il est certain que depuis plusieurs jours je ne la reconnais plus, dit Marguerite pensivement. Je n'ai pourtant rien- dit, rien fait, qui fût de na-

ture à la mécontenter ainsi. Vraiment, je ne sais pas du tout pourquoi elle a l'air de m'en vouloir.

— Ça n'est pourtant pas difficile à savoir, repartit brusquement Marie-Rose, et je vous en dirais bien la raison, moi. Vous n'y ferez rien, ni personne au monde.

— Peut-être ! dis vite.

— vSa bête l'a mordue, pardi!

— Chut ! elle descend, dit Marguerite, qui rentra précipitamment dans le Trou-aux-Cailloux.

Sa bête ! Marie-Rose n'avait jamais ouï parler de Prométhée et de son vautour, mais elle connaissait celui de Polyxène, car elle avait fait à sa manière une étude des passions, et elle n'était jamais la dernière à entendre le terrible battement d'aile qui annonçait le réveil du monstre.

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