LES DEUX POUVOIRS
Après que l'empire se fut dissipé par la chute des Carolmgiens, quelles pouvaient être les raisons morales de sa reconstitution? Il faut considérer d'abord l'existence virtuelle de l'empire. L'empire a toujours été conçu comme existant au moins virtuellement, même en Occident, depuis qu'Augustule a été déposé en 476 par Odoacre, roi des Hérules ; Odoacre se fait roi, mais les insignes impériaux, il les renvoie respectueusement à Constantinople. C'est au nom de l'empereur de Constantinople que Clovis est patrice ; et lorsque Charlemagne reçoit la couronne impériale en 800, on est bien aise qu'il n'y ait alors sur le trône impérial qu'une femme et qu'on représente comme peu recommandable. Au surplus, l'empire d'Orient a toujours inquiété la légitimité de l'autre. Charlemagne fut préoccupé de faire reconnaître par Constantinople son titre d'empereur et on prit souci de faire entrer des princesses grecques dans les familles impériales de l'Occident, comme pour autoriser une possession de fait.
Supposons maintenant l'empire vacant, comme il arrive après la dépossession des Carolingiens : où
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est la racine virtuelle de l'empire? Le pouvoir légitime de faire des empereurs est conçu comme subsistant virtuellement dans le peuple romain. Même rempereur de Constantinople appelle ses sujets « Romains i>, attestant par cette tradition où est la source de son autorité. Et le vrai peuple romain, si amoindri qu'il soit, garde conscience de son droit de souveraineté, comme l'attestent les mouvements si étranges où il pense la restaurer dans sa pureté et son autonomie avec Crescentius au x« siècle, Arnaud de Brescia au xii«, Rienzi au xiv«. Enfin l'empereur n'est empereur que comme roi des Romains : rex Romanotum. On voit que l'empire vacant peut toujours être restauré par le peuple romain ou sur l'initiative d'une magistrature qui le représente, pourvu que le peuple ratifie l'élection par son acclamation. Lee choses se passent ainsi quand Léon III impose la couronne impériale à Charlemagne.
Mais, à son tour, qui fait le pape? Quelle est la racine virtuelle de la papauté? Elle en a deux. 0'abord une racine surnaturelle et mj^tique : le pape est pape comme vicaire du Christ, successeur de saint Pierre, prince des apôtres. Mais saint Pierre fut évêque de Rome, et, de ce fait, le pape a une racine naturelle et terrestre. Qui fait les évêques? Au moins à Rome, en droit, c'est le diocèse, et c'est sans doute la raison pour laquelle encore aujourd'hui les cardinaux, électeurs du pape, sont pourvus d'un
titre romain. De ce côté encore nous retombons sur la cité de Rome.
Supposons maintenant qu'un pape fasse les réflexions suivantes : « Je dépends d'un peuple capri- « cieux et violent où renaissent sans cesse les trou- « blés ; il est agité de factions perpétuelles qui n'hési- « tent pas à porter la main sur l'autorité pontificale « et même à dresser pape contre pape, ce qui théori- «quement est impossible, car en droit il n'y en a « qu'un. En outre, le siège pontifical est en butte à «des influences italiennes, féodales, grecques, lom- « bardes. Il y a là une mauvaise assise pour mon « pouvoir, sa régularité, sa fécondité, et mon action «universelle est exposée à en souffrir continuelle- « ment. Sans doute, il serait sage de ma part de choi- « sir un prince puissant que je ferais roi des Romains, « empereur, et qui serait l'appui temporel, l'épée de « justice du pouvoir spirituel des clefs. »
Mais quelle complication ! A peine l'empereur estil nommé, il devient le suzerain du pape, en tant que celui-ci est depuis Pépin le prince des États romains et plus tard l'héritier des domaines de la grande comtesse Mathilde. Il y a plus : comme roi des Romains, l'empereur voudra s'arroger le droit de nommer le pape. Au bout du compte, est-ce le pape qui nonmiera l'empereur? est-ce l'empereur qui nommera le pape?
Dans cet enchevêtrement inextricable de droits, de prétentions et d'usages, auquel il faut ajouter que
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l'empereur a pour électeurs les princes de J'empire, comment croire que les événements se dérouleront d'un cours régulier? Il y faudrait de toutes parts une bonne volonté qui est au-dessus de la nature humaine. Disons tout de suite quel ordre le moyen âge s'est représenté comme dominant ce chaos. Il a admis qu'il y avait deux glaives, le spirituel et le temporel, et que le premier était au-dessus du second. Comme il y a dans le ciel deux grands lampadaires, le pape était le soleil, l'empereur n'était que la lune du monde. Bref il a pleinement conçu l'indépendance comme appartenant au pouvoir religieux, il a cru à la supériorité de l'esprit, de la vertu divine, de la force morale sur la force matérielle.