‹ Ce qu'est germanisme;Chapitre 16 sur 50 · L'ALLEMAGNE IMPUISSANTE · texte numérisé non relu

L'ALLEMAGNE IMPUISSANTE

l'empereur

C'était un personnage fort extraordinaire que l'empereur. Voici par exemple Othon III, vers Tan I ooG. Il prend les noms de consul du Sénat et du peuple, s'intitule saxonicus, romanus, italicus, fait frapper des médailles avec la légende renovatio impefit romani et parle sérieusement de la « république romaine». Il porte un grand manteau couvert d'images apocalyptiques, mange seul à une table élevée et en forme de croissant pour que personne n'aille de front avec lui ni ne soit à son niveau ; il est entouré de comtes impériaux et, comme il est fils d'une princesse byzantine, ses porte-glaives et ses chanceliers sont des protospathaires et des cogothètes.

Voici le même personnage trois ou quatre siècles plus tard : « Solennel était l'empereur, qu'il fût assis, «marchât ou chevauchât, dans la stssio, la deam- « bulatio et la processio. Dans la chevauchée s'avan-

♦ cent: d'abord l'archevêque de Trêves, devant «lequel sont portées les couronnes d'Allemagne et

♦ d'Italie ; puis le duc de Saxe, qui tient haute et nue

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« répée de l'empire, a3rant à sa droite le comte pala- ♦ tin qui porte le globe, et, à sa gauche, le margrave « de Brandebourg, qui porte le sceptre ; jpuis l'em- «pereur entre lés archevêques de Cologne et de « Mayence ; derrière, le roi de Bohême ; «ifin, à Tin- « tervalle convenable, l'impératrice revêtue de la robe «augustale et accompagnée de ses vierges.

« Quand César dîne en cérémonie, les archevêques « électeurs bénissent la table. Puis tous les trois, «Mayence, archichancelier de Germanie; Cologne, * archichancelier d'Italie; Trêves, archichancelier « des Gaules, suspendent leurs sceaux à des bâtons «d'argent et les remettent à l'empereur. Le mar- « grave de Brandebourg, qui est grand chambellan, « s'avance à cheval, portant ime aiguière et ime belle «serviette, pulchrum mamUergium : l'empereur se « lave et s'essuie les mains. A cheval entre le Palatin, « qui est archiécuyer tranchant : il porte des plats « d'argent qu'il dépose siu* la table. A cheval entre « l'archiéchanson, roi de Bohême, couronne en tète, « s'il le veut bien, car les privilèges de son royaume «lui permettent de déposer sa couronne avant de «faire son office : il tend à l'empereur ime coupe « remplie d'eau et de vin, et l'empereur boit. Après « que les électeurs ont rempli leur fonction, ils^ se « rendent à la place qui leur est destinée et s*asseyent « en même temps. Chacun d'eux est seul à sa table ; « l'électeur de Trêves devant l'empereur, la « face « vers César » ; à la droite et à la gauche de César,

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« trcÀs électeurs dans l'ordre de la sessio. La table « impériale est de six pieds plus haute que celle des <i électeurs ; la table de VAugusta plus basse de trois « pieds que celle de son époux.

«Ainsi mangeait, les jours de fête, le maître du

« xncmde, servi, comme il convenait, par des princes

« et par un roi. De lui-même, il parle avec magnifi-

« cence ; il dit : « Ma Celsitude, Cdsiiuio nostra ♦

«ou bien «la Celsitude du sacré empire romain».

« Use propose de «régir l'univers », de « répandre sur

« le peuple chrétien les biens de la paix et de la tran-

« quiUité », de « subvenir par sa providence au monde

« qui chancelle », de « traiter du salut de l'empire et

« de l'univers ». L'âme de Sa Sublimité est constam-

«ment agitée par les soucis innombrables que lui

«dounent la république et le gouvernement de

« nations diverses par les mœurs, la vie et la langue. »

(Lavisse.)

Cependant cet être surhumain tient l'étrier du pape, évêque d'une petite ville, n'ayant qu'un cortège de prêtres désarmés et une basilique modeste, iKms où sont les tombeaiix des apôtres Pierre et PauL Le pape impose la couronne et donne l'onction à l'empereur qui les reçoit à genoux comnoe un vassaL Toutes les grandeurs <te la terre sont abaissées devant c^lesî de Dieu, de l'esinit et de la charité.

Vdci maintenant le fond du tableau de ces grandeurs : « Nous ne pouvons aujourd'hui^ dit l'historien « allemand Gregorovius, voir avec ioie ces expédi-

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♦ tions de nos ancêtres en Italie et à Rome et nous « devons plaindre ce pays de les avoir souffertes pen- « dant trois cents ans. Quand en effet les rois allège mands, avec leurs seigneurs et leur pesante année, «descendaient les Alpes, les villes étaient condam- « nées à noiurir, à héberger ces masses, à entretenir <la suite du roi. A l'apparition de ce juge souverain « cessait toute justice nationale ; et quelle justice, «lui étranger, pouvait-il rendre? Dans les bahuts «vides de l'empereur affluaient les présents, les « revenus extorqués aux villes, les fruits du labeur des « colons opprimés, des princes ecclésiastiques et Isd- « ques : et les biens confisqués de centaines de vas- «saux rebelles enrichissaient les vainqueurs. Corn- « posée de rudes hommes de guerre du Nord, l'armée «impériale était la terreur de ces populations du «Sud plus douces et plus poUes. A l'aspect de ces « multitudes affamées et avides, elles se demandaient «avec douleur pourquoi leur beau pays était éter- «nellement condamné à cette dominaticm sauvage « et elles recevaient avec ime haine iniplacable ces « hordes qui traversaient leurs villes comme un tor— « rent dévastateur pour aller à Rome. Mais la majesté « tudesque d'un César du moyen âge voyait avec un «visage d'airain ces villes fumantes, ces champs « piétines par sa lourde cavalerie, ces routes couvertes «de cadavres et ces prisons rempUes des contemp- « teurs de sa royauté barbare. Il prenait pour Tac* « compagnement obligé de son voyage à Rome ces

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« scènes désolantes, ces bourgeois des villes proster- « nés dans la poussière devant son trône, tremblants «et l'épée pendue au col, pendant que la flamme «de leurs maisons croulantes éclairait encore leurs « pâles visages. »

première défaite des allemands

n est remarquable que l'accord de la papauté et de l'empire ait pu se maintenir d'abord tant bien que mal pendant presque un siècle. On était sans doute à la joie de s'être retrouvés. C'était la lime de miel. La dynastie saxoime d'Othon II, Othon III, Henri II le Saint est animée d'une piété sincère. Malgré des luttes contre la féodalité allemande et italienne, la croisade est poursuivie contre la Pologne et la Hongrie, et le pape français Gerbert rêve déjà à la grande croisade vers l'Orient. Il est vrai cependant que le pape est trop constamment réduit à la condition d'une créature^ d'un chapelain, d'un domestique de la maison de l'empereur.

Les règles de l'élection des papes étant indécises, les empereurs ont souvent à mettre fin au scandale des papes et des anti-papes se disputant le siège de saint Pierre, et c'est ce qui arrive encore sous la dynastie franconienne de Conrad II le Salique et de Henri III. Mais de ce dernier on peut dire qu'il a mis « l'Église dans l'État p. Or, tout va changer. Il y a à Rome un certain moine du nom de Hilde-

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Inrand, animé de Tesprit de Quny en France, que ses vertus, ses talents et son zèle portent à la fonctioa de chancelier de l'Église et qui va en fait diriger plusieurs papes. Sous son influence et sur ses conseils, Nicolas II, qui règne de 1058 à 1061, donne les règles de l'élection des papes. « A la mort d'un pape, les cardinaux évêques se formeront d'abord en conseil, puis les autres cardinaux se réuniront à eux ; ils auront égard aux vœux du reste du clergé et du peuple romains. Si le clergé romain ne renfermait pas de membre capable, alors seulement il faudrait élire im étranger. Ce qui ne doit nullement empêcher d'accorder le respect et l'honneu^ dus au futur empereur et de demander, à quiconque en obtient le droit du Siège Apostolique, la confirmation de l'élection pontificale. Que si l'élection ne peut avoir lieu librement à Rome, on peut la faire ailleurs. » C'était prévenir autant que possible la turbulence des élections et porter un rude coup à la domestication du pape par l'empereur.

En voici im autre porté aux abus du pouvoir temporel ligués avec les scandales ecclésiastiques. En 1074, Hildebrand, devenu Grégoire VII, s'attaque aux investitures laïques, c'est-à-dire condamne l'usage d'après lequel l'empereur et les seigneurs laïques s'arrogeaient le droit de nomination aux évêchés et aux abbayes ; comme ces postes étaient souvent pourvus de revenus considérables, ils se les faisaient acheter; ce trafic des choses saintes est le crime de simonie. En outre, nombre d'évêques ou de prêtres

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étaient mariés ou vivaient en concubinage et avaient des enfants à qui ils agiraient léguer leurs bénéfices ; ce ccnnmerce habituel des prêtres avec des femmes porte en style ecclésiastique le nom de nicolafeme. Il est clair que parla simonie et le nicolaïsme le sacerdoce irait promptement à se perdre dans la hiérarchie féodale et laïque et le christianisme à se dissoudre, étouffé par les pouvoirs temporels et les soucis de la vie de ce monde.

Grégoire VII proscrit rigom*eusement le nicolaïsme et, par im coup d'audace admirable, cite l'empereur Henri IV à comparaître devant lui comme simoniaque. Henri fait déposer Grégoire à ime diète de Worms, en 1076. Grégoire répond en exconununiant Henri, en le déposant et en déliant ses sujets du serment de fidélité. Toute l'Allemagne abandonne Henri. Seul avec les siens, prenant la voie de la Bourgogne coname plus sûre, il franchit péniblemeAt le mont Cenis et, arrivé à Canossa où se tenait le pape, il reste trois jours à genoux dans la neige, vêtu d'une simple chemise de laine, nu-pieds, à jeun, en pénitent, pour fléchir le pape. Cette humiliation de la force, de la cupidité et du mensonge est de janvier 1077 ; cette date mérite de demeurer dans le cœur et la mémoire de tous les honnêtes gens comme un symbole du triomphe le plus pur de l'esprit sur les appétits animaux.

Henri relevé ne manque pas de se redresser contre le pape. 11 combat l'anti-César, Rodolphe de Souabe,

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crée à Rome un anti-pape, force Grégoire VTI à aller mourir chez ses alliés les Normands du midi de l'Italie. Le pape expire avec la pleine conscience d'avoir combattu pour la justice. Mais les fils de Henri se soulèvent contre lui^t il meurt misérable à liége en 1106.

Son fils Henri V prend Rome deux fois, crée un anti-pape ; mais se voyant excommunié, l'Allemagne Sjoulevée ou peu sûre, à ime diète de Worms, en 1122, il cède l'investiture spirituelle et y renonce.

En cette célèbre et inmiense querelle où l'empire est vaincu, la France a soutenu efficacement la papauté.

deuxième défaite des allemands

La lutte du sacerdoce et de l'empire va reprendre plus âpre et plus terrible entre les papes et la dynastie Souabe des Hohenstaufen réprésentée d'abord par le célèbre Frédéric l^ dit Barberousse. Les villes du nord de l'Italie s'étant liguées contre sa tyrannie impériale, il leur fait la guerre. Rien de plus affreux que les sacs de Tortone, Spolète, Crème, la destruction de Milan, les sacs de Sainte-Marie et de Saint- Pierre à Rome, le siège d'Alexandrie conduits par ce potentat dont les Allemands ont fait un de leurs héros légendaires. Cependant le pape Alexandre III soutient la ligue lombarde, et à la bataille de Lagnano, en 1176, l'armée impériale est enfoncée, le Caracdo milanais l'emporte, la bannière, le bouclier et l'épée de

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Tempereur restent aux mains des vainqueurs, la li-^ berté italienne triomphe, le Germain fuit. L'année suivante, à Venise, il se rencontre avec Alexandre et, s'avançant vers lui, dépouille son impérial manteau de pourpre, frappe du front la terre, baise les pieds du pape et lui tient l'étrier.

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